Rencontre avec le Père Follmann, directeur du centre de Sciences humaines à UNISINOS
APIC Interview
Elections présidentielles d’octobre: l’Eglise brésilienne au tournant
Jacques Berset, agence APIC
Sao Leopoldo, 18 juin 2002 (APIC) Ancienne bête noire de la droite et des milieux conservateurs de l’Eglise, le charismatique Luiz Inacio Lula da Silva caracole en tête des sondages. Le chef historique du Parti des Travailleurs (PT) va-t-il remporter les élections présidentielle d’octobre prochain ? Malmenée par la progression des sectes et des Eglises néo- pentecôtistes, l’Eglise catholique vit mal l’érosion de son influence et cherche des recettes pour endiguer un recul de près de 12% en dix ans. Interview.
Directeur du Centre de Sciences humaines de l’Université UNISINOS, le Père José Ivo Follmann est un spécialiste de la sociologie de la religion. Il enseigne à UNISINOS, l’Universidade do Vale do Rio dos Sinos, fondée il y a 33 ans par les jésuites à Sao Leopoldo, dans l’Etat de Rio Grande do Sul.
Dans cette Université du sud du Brésil, qui propose sa tradition humaniste à 32’000 étudiants, le Centre des Sciences humaines accueille 5’200 étudiants: sociologues, historiens, philosophes, historiens, pédagogues, assistants sociaux. Observateur attentif de l’évolution politique et ecclésiale du Brésil, le Père Follmann a obtenu son doctorat à l’Université catholique de Louvain-la-Neuve, en Belgique. Sa thèse portait sur «L’identité des catholiques dans le Parti des Travailleurs (PT)».
APIC: Le chef historique du PT, Lula, est en tête des sondages.
Père Follmann: Comme toujours aux élections présidentielles, c’est la troisième fois que le leader du Parti des Travailleurs (PT) mène dans les sondages depuis qu’il s’est présenté pour la première fois en 1989. Mais ce sera difficile, car la majorité de la société brésilienne est encore trop craintive par rapport à la gauche. Avec 40% d’intentions de vote, il ne peut pas passer. Toute la droite est contre lui, et finira finalement par se ranger derrière José Serra, ancien ministre de la Santé et dauphin du président sortant Fernando Henrique Cardoso, du Parti de la social- démocratie brésilienne (PSDB).
APIC: Lula et le PT ne représentent pourtant plus une «menace mortelle» pour le patronat brésilien.
Père Follmann: Je crois qu’on assiste à une évolution intéressante, plus pragmatique. Le PT ne fait plus aussi peur et il a gagné en expérience. Face à la misère et à la pauvreté, qui sont le lot de la majorité des Brésiliens, j’espère que Lula gagnera, car c’est une espérance non seulement pour le Brésil, mais pour le monde. Il n’y a pas de fatalité face aux ravages de la mondialisation néolibérale. On doit saluer dans ce contexte la mobilisation de la société civile et des mouvements populaires illustrée par le Forum Social Mondial (FSM) qui a attiré la foule à Porto Alegre.
Cette année de nombreux chrétiens, dont douze évêques catholiques, et des représentants d’autres religions ont fait le déplacement: musulmans, juifs, bouddhistes, adeptes des religions africaines et indiennes, kardécistes spiritistes (disciples du Français Allan Kardec), etc.
L’expérience du gouvernement du PT dans l’Etat de Rio Grande do Sul, et dans la ville de Porto Alegre – notamment avec le «budget participatif», qui fait progresser la démocratie dans tous les secteurs – montre que l’on peut gouverner le Brésil différemment. On est loin de la tradition du «coronélisme» du Nordeste, ce contrôle quasi absolu du pouvoir par un «colonel» ou une famille, comme c’est le cas du clan Sarney dans l’Etat du Maranhao. Le sérieux de l’expérience démocratique du Rio Grande do Sul est d’un grand secours pour Lula. Cependant, malgré ces aspects positifs, je ne me fais pas trop d’illusions sur une victoire électorale du leader «pétiste».
APIC: Il semble en effet que la sympathie des milieux d’Eglise pour le «Lech Walesa brésilien», l’ancien leader de la grève des métallos de l’ABC à Sao Paulo, s’effrite.
Père Follmann: La sympathie de l’Eglise pour Lula subsiste dans divers secteurs engagés socialement. Mais on note un certain recul, car beaucoup auraient aimé que l’on change de candidat, et que l’on choisisse quelqu’un qui puisse une fois gagner et dépasser les 30 %. De toute façon, le PT n’a jamais été le parti de l’Eglise. L’institution a toujours été dans sa majorité de droite, ou centriste. A la base, 3 à 4% seulement des chrétiens sont des militants de gauche.
APIC: De l’extérieur, l’image de l’Eglise brésilienne, à travers les documents de la Conférence épiscopale (CNBB), est celle d’une institution progressiste. Y aurait-il un décalage avec la base ?
Père Follmann: Le décalage entre l’image et la réalité a toujours existé. J’ai fait une recherche à ce sujet en 1985, toujours valable à l’heure actuelle. On peut diviser les tendances idéologiques dans l’Eglise brésilienne en quatre grands groupes: un petit groupe à droite, un petit groupe à gauche et deux grands groupes au centre gauche et au centre droit. La tendance dominante aujourd’hui est au centre droit, le centre gauche était majoritaire dans les années 70-80. Au cours des années 80, on a pu voir une dérive vers le centre droit.
APIC: Qu’est-ce qui explique cette dérive vers la droite ?
Père Follmann: Deux grands facteurs ont contribué à cette évolution: le premier, c’est que les militants catholiques engagés dans des partis de gauche ont mis toute leur énergie dans la politique et pris de la distance par rapport à l’institution ecclésiale. L’institution a considéré cela comme une trahison. Il faut aussi tenir compte des interventions venues de Rome reprochant à l’Eglise brésilienne de perdre des fidèles en raison de son engagement politique.
Dans les années 80, Rome a condamné la théologie de la libération, freinant l’engagement social de l’Eglise. La politique de nomination d’évêques plus conservateurs, qui continue, a également joué un rôle. La volonté de la Congrégation des évêques à Rome a été de casser la tendance plutôt progressiste de l’Eglise brésilienne. C’est une grande responsabilité historique face aux défis de la pauvreté, mais je ne sais pas qui va payer cette responsabilité.
Un autre élément à prendre en compte est l’engagement politique des fidèles évangéliques: néo-pentecôtistes, membres des Assemblées de Dieu, de l’Eglise universelle du Royaume de Dieu de l»’évêque» Edir Macedo. Alors que l’Eglise catholique s’est retirée peu à peu de la sphère politique, les évangéliques faisaient le contraire. Au départ, en effet, ils ont dissuadé leurs ouailles de se mêler de politique, des «affaires du monde». Maintenant ils s’engagent et soutiennent plutôt les positions de la droite. Une partie de l’Eglise catholique se préoccupe désormais d’utiliser la politique pour revenir à des propositions semblables celles de la Ligue électorale catholique dans les années 30-40. A cette époque l’Eglise cherchait à faire élire de bons catholiques pour défendre les intérêts de l’institution. Je considère que c’est une régression.
APIC: En quoi ce retour est-il une régression ?
Père Follmann: A l’heure actuelle, de nombreux évêques catholiques veulent retourner à cette pratique de faire élire des individus identifiés comme chrétiens plutôt que de défendre un programme. C’est un recul très regrettable. La période dans l’histoire du Brésil où un groupe s’est engagé institutionnellement à gauche – l’Action populaire, au début des années 60 – a été très brève.
Il fut un temps où l’Eglise appuyait des personnalités mais n’attendait rien en retour pour l’institution, mais maintenant, à cause de la rivalité causée par l’engagement des évangéliques on retourne à des pratiques anciennes. Les évangéliques disposent même depuis les élections de 1998 d’une bancada évangélique regroupant une cinquantaine de députés de 13 Eglises différentes au Parlement fédéral à Brasilia, dont 17 ou 18 disciples d’Edir Macedo.
Maintenant, toute une génération d’évêques engagés arrivent ou sont arrivés à la retraite – le cardinal Paulo Evaristo Arns, José Maria Pires, Pedro Casaldaliga, etc. On les remplace par des prélats plutôt conservateurs ou charismatiques et l’on note une raréfaction des voix prophétiques. L’Eglise continue toujours de produire d’excellents documents et de publier des principes d’orientation forts, mais je crois qu’elle a eu peur de perdre des fidèles. Le recul dans la pratique religieuse effraie l’institution.
APIC: La progression des sectes et des Eglises évangéliques font peur à l’Eglise catholique.
Père Follmann: Face au relatif succès de la bancada évangélica, qui dispose d’un groupe de députés influents – le cinquième en nombre de la chambre des députés – l’Eglise catholique se met à rêver à l’ancienne Ligue électorale catholique. En effet, l’Eglise catholique n’est plus la seule à être consultée. En 10 ans, les Eglises protestantes ont en effet progressé de plus de 70%, pour représenter aujourd’hui 26 millions de fidèles, soit quelque 15% de la population brésilienne. Plus des deux tiers sont des néo-pentecôtistes. Ils comptent désormais sur l’échiquier politique.
Parmi ces nouvelles communautés religieuses, l’Eglise universelle du Royaume de Dieu de l»’évêque» Edir Macedo, aux tendances syncrétistes (elle emprunte des éléments aussi bien aux religions afro-brésiliennes qu’aux catholiques) est celle qui effraie le plus les catholiques. Il s’agit d’une entreprise puissante, qui se répand partout en utilisant tous les moyens offerts par la société néolibérale.
APIC: Pourrait-on dire que cette floraison d’Eglises libres et de sectes est le fruit d’une politique néolibérale?
Père Follmann: Les néo-pentecôtistes doivent être distingués des Eglises protestantes historiques, issues de l’immigration du XIXème siècle, et des Eglises introduites un peu plus tard par les missionnaires nord-américains baptistes, presbytériens, méthodistes ou épiscopaliens. Ces Eglises sont plus oecuméniques et plus proches des catholiques que les néo-pentecôtistes. Ces derniers savent utiliser les mêmes mécanismes de vente que la société marchande, la logique entrepreneuriale, la mise en avant de la réussite matérielle. Ils n’ont pas de réticences face à l’argent, qu’ils sollicitent abondamment auprès de leurs fidèles.
L’Eglise universelle du Royaume de Dieu en est le meilleur exemple. Elle se comporte tout à fait dans la logique du marché de la société actuelle. Elle a du succès. Conséquence de la démobilisation populaire, du tout marché et de la compétition avec les autres Eglises et sectes, l’Eglise catholique s’affaiblit face à l’entreprise d’Edir Macedo et consorts. Son Eglise, qui regroupe déjà plusieurs millions de fidèles, est bien plus adéquate par rapport au système dominant.
Edir Macedo sait utiliser aussi les médias modernes, et sa télévision Rede Record – la troisième audience du pays – est en concurrence directe avec Rede Globo, le puissant empire de Roberto Marinho. Globo a décidé de combattre la télévision et l’Eglise de Macedo pour des raisons de marché. C’est dans ce contexte qu’elle emploie sous contrat le Père Marcelo Rossi, la popstar du renouveau charismatique brésilien qui réunit des centaines de milliers de personnes dans les stades. Cette vedette dominicale a déjà vendu des millions de CD.
APIC: Le curé chanteur Marcelo Rossi est donc l’un des antidotes contre Edir Macedo.
Père Follmann: Des évêques appuient les curés chanteurs, le Père Rossi ayant inspiré de nombreux imitateurs. Ils estiment que c’est un moyen de freiner l’hémorragie des fidèles qui s’en vont vers les sectes. Mais la théologie de Marcelo Rossi est très faible, il joue sur les émotions et l’affectif quand il parle des problèmes sociaux. Il ne mobilise pas les gens pour transformer la société, il réunit des masses qui se dispersent et rentrent chez eux à la fin du show. (apic/be)
Pour un oecuménisme intracatholique
APIC – Interview
Mgr Pierre Mamie et la nouvelle Europe en construction
Jacques Berset, Agence APIC
Fribourg, 6mai(APIC) La seule Europe de l’Atlantique à l’Oural que je
connaisse – et elle existe en effet déjà ! – c’est celle de l’Eglise catholique romaine. Témoin privilégié par ses multiples contacts avec l’étranger, Mgr Pierre Mamie, président de la Conférence des évêques suisses, considère que depuis la chute du Mur de Berlin, c’est dans le cadre de l’Eglise que le mot Europe est vraiment devenu réalité. Une réalité pas si facile
à gérer puisque l’évêque de Lausanne, Genève et Fribourg convie les Eglises
européennes à mettre en oeuvre un «oecuménisme intracatholique» fait de
compréhension mutuelle et de reconnaissance des diversités.
Cette réalité européenne que le pape Jean Paul II a voulue très vite,
dans le cadre de ce qu’il appelle la nouvelle évangélisation de l’Europe,
se développe rapidement depuis la chute du Mur de Berlin, même si de nombreux problèmes de compréhension demeurent de part et d’autre.
APIC:Qu’est-ce qui a changé dans les relations entre Eglises depuis l’effondrement du système communiste ?
MgrMamie:Nos relations avec les Eglises des anciens pays communistes ont
totalement changé depuis 1989. Cela m’a frappé, parce que j’ai participé
comme délégué de la Conférence des évêques suisses à de nombreuses rencontres du Conseil des Conférences épiscopales européennes (CCEE) avec la Conférence des Eglises Européennes (la KEK, qui regroupe les Eglises non
catholiques), à des rencontres de la Commission européenne des médias, à
des délégations auprès de la COMECE, la Commission des épiscopats de la
Communauté européenne…
Avant, à part quelques exceptions de gens provenant d’Etats déjà un peu
plus libres, ceux qui venaient des pays de l’Est ne parlaient pas du tout
ou alors visiblement sous contrôle. Leur visa n’était accordé que s’ils
étaient extrêmement prudents à propos de ce qu’ils diraient de leur situation; cela valait en particulier pour les pays de l’ancienne URSS, comme la
Lituanie ou l’Ukraine.
La seule Europe de l’Atlantique au-delà de l’Oural,
c’est l’Eglise catholique…
On se trouvait auparavant face à des Eglises condamnées au silence. Le
«Rideau de fer» disparu, ces évêques parlent désormais extrêmement librement; le climat a considérablement changé. Cela a été pour moi une grande
découverte: avec tout ce que l’on lit dans les journaux sur l’Europe, je me
permets de dire que la seule Europe que je connaisse qui existe, qui commence à naître, de l’Atlantique au-delà de l’Oural, c’est celle de l’Eglise
catholique romaine.
Mais cette construction ne se fera pas sans difficultés. Ainsi, lors de
la réunion du CCEE à Rome, les 15 et 16 avril dernier, j’étais entouré de
Mgr Fernand Franck, archevêque du Luxembourg, et de Mgr Kazimierz Swiatek,
archevêque de Minsk-Mohilev. Nous avons communiqué en allemand, la seule
langue que nous avions les trois en commun. Mais le CCEE sera très vite
confronté au problème des langues: jusqu’à maintenant, on utilisait l’italien, l’espagnol, l’anglais, le français, l’allemand, quelquefois le russe.
Une certaine méfiance de l’Occident et de sa théologie
Maintenant, pratiquement chacun de ces pays anciennement communistes a
sa propre langue. Cela en fait une bonne vingtaine. Je ne sais pas comment
on va pouvoir travailler en commun avec une telle diversité. Le secrétariat
du CCEE devra bien trouver une solution à ce problème. Quelques uns des
évêques de l’Est comprennent ou l’allemand ou le français, un peu d’italien, mais le latin n’est pas du tout une langue de communication pour eux.
Ce ne sera pas facile; heureusement que l’on peut se parler avec les mains
ou avec les yeux et qu’il y a une communication fraternelle qui est au-delà
du langage. C’est particulièrement vrai dans les moments de prière.
APIC:Au-delà de la langue, il y a le problème des mentalités et des cultures si diverses…
MgrMamie:Cela m’a frappé, et je le dis avec beaucoup de confiance dans
mes confrères de l’Est, j’ai le sentiment en parlant avec eux, qu’ils ont
quand même une certaine réticence face à l’Occident. Et quelques uns, certes peu nombreux, ont de la méfiance face à notre théologie. A ce propos,
ils mentionnent Edward Schillebeeckx, Hans Küng, voire Eugen Drewermann,
qu’ils ont un peu lu… Mais Yves Congar, Hans Urs von Balthasar, Henri de
Lubac ou Charles Journet leur sont presque totalement inconnus. Ce sera une
des difficultés à résoudre au sein du CCEE.
En outre, dans les pays anciennement communistes, on donne un autre sens
à toutes sortes de concepts comme démocratie, capital, élections, etc. Le
contenu des mots est partiellement différent et cela pourrait amener à des
malentendus.
Rome: le point de référence des évêques de l’Est
Pour le CCCEE, nous aurons à résoudre le problème du secrétariat et du
secrétaire. Un certain nombre d’évêques de l’Europe centrale et orientale
souhaitent que le secrétariat, qui est actuellement à St-Gall, soit
transféré à Rome, juste à côté des dicastères romains. Parce que là, ils
ont confiance: Rome a toujours été pour eux un grand point d’appui, le pilier, le rempart… «Nous avons tenu toutes ces décennies grâce à JésusChrist et au pape», nous répètent nos confrères des pays ex-communistes.
Les textes du Concile souvent méconnus
Pour nombre d’entre eux, qui ne sont pas sortis de leur pays à l’époque
communiste, il est difficile de savoir ce que veut dire le Concile ou
l’évolution liturgique, l’apostolat des laïcs, la place des femmes et des
hommes engagés dans l’Eglise et les exigences chrétiennes en politique…
C’est tout un monde, certes pas méprisé, mais simplement méconnu. Comment
faire comprendre que grâce au Concile, à partir de Jean XXIII, – sans oublier Paul VI et Jean Paul II – nous avons des richesses à leur transmettre. Ce ne sont pas des richesses de culture occidentale, mais des richesses ecclésiales tout court, parce que le Concile n’est pas occidental,
c’est le fruit de l’Eglise universelle!
Nous avons ces valeurs très précieuses pour nous qui viennent du Concile
et que nous devons leur faire connaître. Mais le langage du Concile est un
langage romain, très scolastique, pour lequel ils ne sont pas immédiatement
préparés. Si vous leur faites lire «Lumen gentium», cela va, mais avec
«Gaudium et spes», qui parle du monde de ce temps, ils ont de quoi être
étonnés. C’est le monde de ce temps en Occident, mais ce n’est pas le monde
de ce temps à Vladivostok ou à Kiev. Il y aura donc un grand travail
d’adaptation à faire.
Ce n’est bien évidemment pas leur faute s’ils ont été coupés du monde.
Incontestablement, ceux qui avaient la chance d’avoir un transistor et
d’écouter Radio Vatican – quand les ondes n’étaient pas brouillées – sont
mieux renseignés. Je connais des communautés catholiques romaines de Russie
qui sont vivantes aujourd’hui grâce aux émissions de Radio Vatican.
APIC:N’a-t-on pas tendance, dans une partie du clergé à l’Est, de cultiver
la nostalgie du passé et de craindre sérieusement la modernité ?
MgrMamie:C’est une autre difficulté que j’ai remarquée, déjà à l’époque
du Synode sur l’Europe fin 1991. Ayant été baillonnés, condamnés au silence, emprisonnés et torturés, voire menacés de mort, ces évêques se souviennent de l’Eglise d’avant la Révolution d’Octobre. C’est à elle qu’ils pensent, puisque pendant des décennies, ils n’ont plus pu avoir de contacts
vivants avec les paroisses, les églises, les diocèses, les mouvements…
Imaginons un prêtre de chez nous, emprisonné durant 40 ou 50 ans: sortant des geôles, à 80 ans, il est naturel qu’il aimerait retrouver l’Eglise
de sa grand-mère, la messe comme on la disait autrefois, le latin, le col
romain, la catéchèse faite exclusivement par le curé, etc. J’ai le sentiment qu’il y a un peu de cela chez certains de nos confrères: le rêve de
retrouver l’Eglise telle qu’ils l’ont vécue avant le communisme.
Les rapports Eglise/Etat les intéressent beaucoup et nombreux sont déconcertés. A de rares exceptions près, les catholiques romains ont toujours
refusé sous le régime communiste une quelconque collaboration avec le gouvernement établi. Ils ne voient pas très bien comment maintenant des laïcs
engagés, au nom des exigences chrétiennes en politique, peuvent et doivent
prendre place dans l’édification du monde de demain, dans le domaine politique, économique, technologique, etc., dans la ligne de ce qui se trouve
dans l’exhortation apostolique de Jean Paul II «Christifideles laici».
Qu’elle est encore loin la Terre promise…
Comme me disait un évêque ukrainien, «on a passé le Mur de Berlin,
c’est-à-dire la Mer Rouge; on s’était imaginé que partant de la terre de
l’esclavage, comme le dit le Livre de l’Exode, on entrerait dans la Terre
promise,… et on a oublié le désert. Nous sommes vraiment dans le désert
et une partie de nos gens rêvent, comme les Hébreux au désert, des ’oignons
d’Egypte’: ils aimeraient retourner en arrière. Si là-bas, ils n’avaient
pas la liberté, ils avaient au moins à manger, ils avaient du travail, des
maisons…. Maintenant, nous avons la liberté, mais nous avons faim!» Ainsi, beaucoup de croyants se demandent si le changement n’a pas été une erreur. Les évêques de l’Est nous demandent de les aider pour que leur traversée du désert soit plus courte que les 40 ans subis par les Hébreux.
En les aidant, nous devons à tout prix éviter de leur imposer nos méthodes pastorales du jour au lendemain, d’exiger qu’ils adoptent notre manière
de vivre l’Eglise, y compris la prédication et la catéchèse… Nous avons à
faire un grand bout de chemin à leur rencontre, pour lentement les amener à
comprendre notre façon de faire, dans ce qu’elle a de bien. Car il se passe
quand même beaucoup de choses extrêment encourageantes dans notre Eglise:
le laïcat, les groupes de prières, certains groupes charismatiques, le renouveau de paroisses, un certain – quoique lent – renouveau des vocations
religieuses, spécialement monastiques… Certes, tout ce que nous faisons
n’est pas nécessairement bon, et, nous aussi, nous avons à recevoir d’eux
de grandes valeurs, comme la dignité et la perfection qui émanent de la liturgie de rite oriental et de l’inspiration des saints Cyrille et Méthode.
L’Occident a aussi beaucoup de choses à apprendre
Ils ont une manière orientale de prier qui est très proche de la manière
de prier biblique et judéo-chrétienne. La nôtre est, parfois, un peu trop
simplifiée, trop «vulgarisée», trop rationalisée… On parle trop et le silence n’a pas assez de place… En un mot, il faut aller à la rencontre les
uns des autres avec la conviction profonde que l’autre a des richesses à
donner. Mais il ne faut pas commencer par dire ou penser que ce sont des
pauvres qui ne connaissent pas le Concile, le laïcat, la démocratie, etc.
Il faut d’abord essayer de voir ce qu’ils ont vécu et les richesses qu’ils
ont su garder.
C’est incontestable, c’est leur foi en Jésus-Christ, la personne du Verbe incarné, qui les a sauvés de tout. Là encore, nous avons beaucoup de
choses à apprendre d’eux: nous avons toujours tendance à les informer de ce
que l’on fait, mais eux aussi ont envie de nous dire ce qu’ils font. Tant
que nous n’aurons pas écouté ce qu’ils ont à nous dire, ce qu’ils ont vécu,
nous n’arriverons pas à construire une «maison commune» fraternelle, dans
le respect des diversités, tant dans les Eglises qu’en politique, tout en
étant, bien sûr, fidèles aux valeurs essentielles, qui ne sont pas divergentes. Nous avons, en effet, à vivre à l’intérieur de l’Eglise catholique
européenne une forme «d’oecuménisme», de respect de l’identité de l’autre.
Encadré
Mgr Mamie a vécu la transition entre les deux périodes du Conseil des Conférences épiscopales européennes (CCEE). Ainsi, il participe en tant que
président de la Conférence des évêques suisses (CES) au «CCEE 2» qui est en
train de naître après la rencontre des 15 et 16 avril dernier à Rome. Ce
Conseil nouvelle mouture, répondant aux voeux du pape Jean Paul II, succède
au «CCEE 1» fondé en 1971 dans le sillage du Concile Vatican II. C’est lors
de la dernière rencontre de Rome le mois dernier qu’a été nommé à la présidence du CCEE le successeur du cardinal archevêque de Milan, Mgr Carlo Maria Martini; il s’agit de Mgr Miloslav Vlk, archevêque de Prague, secondé
pour l’Europe de l’Ouest par Mgr Karl Lehmann, évêque de Mayence et président de la Conférence épiscopale allemande, et pour les pays anciennement
communistes d’Europe, par Mgr Istvan Seregély, archevêque d’Eger et président de la Conférence des évêques de Hongrie. Le CCEE rassemble désormais
les 33 présidents des Conférences épiscopales ou regroupements assimilés
(comme par ex. le Luxembourg). (apic/be)



