Vatican: Entretien avec le postulateur de la cause de Mère Teresa

APIC- Interview

Mère Teresa a connu le doute et «l’obscurité de la foi»

De notre correspondant à Rome, Antoine Soubrier, I.Media

Rome, 20 décembre 2002 (APIC) Jean Paul II a ordonné la publication des 18 décrets qui lui ont été présentés le 20 décembre 2002, concluant ainsi le procès de canonisation de 7 candidats à la sainteté, d’autant de candidats à la béatification et de 4 ’serviteurs de Dieu’ dont les vertus héroïques ont ainsi été reconnues, première étape vers la béatification.

Parmi ces décrets, en figurent deux portant le nom de Mère Teresa, fondatrice des Missionnaires de la Charité. Le procès de cette Albanaise qui deviendra «l’ange des slums de Calcutta», en Inde, a en effet une nouvelle fois dépassé tous les records de vitesse concernant un procès de canonisation. Ses vertus héroïques ainsi qu’un miracle ont ainsi été reconnus en même temps, à peine plus de cinq ans après sa mort.

Le Père Brian Kolodiejchuk, premier prêtre membre de la Congrégation des Missionnaires de la Charité, était présent à la cérémonie de lecture des décrets, le 20 décembre, en tant que postulateur de la cause de Mère Teresa. Ce Canadien d’origine – avec des racines ukrainiennes – a bien connu la future sainte. De sa haute stature, il en parle comme d’une mère de qui il a tout reçu. Le correspondant de l’APIC à Rome l’a rencontré au siège des Soeurs Missionnaires de la Charité, un ensemble de préfabriqués à la périphérie du centre historique de Rome, où les soeurs vivent quotidiennement dans la simplicité, au service des clochards et des sans abris qui viennent chaque jour en foules chercher nourriture et réconfort.

APIC: Comment expliquer la rapidité avec laquelle Mère Teresa a dépassé tous les obstacles de la Congrégation pour les causes des saints ?

Père Brian: Ce que l’on appelle «l’odeur de sainteté», c’est-à-dire la renommée de sainteté qui a rayonné aussitôt après la mort de Mère Teresa, a conduit la Congrégation pour les causes des saints à demander une dispense à Jean Paul II, qui l’a acceptée.

Ainsi, un peu plus de cinq ans après sa mort, on parle déjà de sa béatification alors que, normalement, c’est le temps nécessaire pour attendre de commencer une cause dans le diocèse ! Je tiens toutefois à préciser que si la cause de Mère Teresa a avancé avec une telle rapidité, ce n’est pas parce que nous aurions eu l’autorisation d’outrepasser les obstacles sans les résoudre.

APIC: Il n’y a pas eu de faveurs ?

Père Brian: Au contraire, nous avons essayé de suivre le procès avec une grande rigueur. Seulement, la volonté de Jean Paul II de présenter rapidement la figure de Mère Teresa à la gloire des autels, a conduit à ce que le dossier soit à chaque fois sur le dessus de la pile des nombreux candidats qui attendent leur tour. Je pense que c’est une manière, pour le pape, de répondre à l’opinion publique qui avait déjà quasi unanimement proclamé la fondatrice «sainte», par «vox populi».

APIC: Comment définir la figure spirituelle de Mère Teresa ?

Père Brian: Elle était tout simplement passionnément amoureuse de Jésus! Elle disait elle-même que dès son adolescence, elle est tombée amoureuse du Christ. Elle a découvert que la pauvreté n’est pas seulement matérielle, mais aussi spirituelle. La pauvreté la plus grande, disait-elle, ce n’est pas seulement de ne pas avoir de travail ou d’argent. C’est surtout de ne pas être aimé, d’être rejeté ou d’être seul.

C’est de cette constatation qu’est parti son apostolat de solidarité avec les autres et pour les autres. Quand une personne venait dans une maison des Missionnaires de la Charité et voulait rencontrer Mère Teresa, personne ne cherchait à s’informer sur ses conditions, si elle était pauvre ou combien d’argent elle possédait. Cette personne, au moment où elle frappait, était considérée comme le Christ.

Par ailleurs, j’aimerais souligner une image d’elle qui m’a beaucoup marqué. Quand on la croisait, elle respirait la simplicité et l’humilité. Tous ses gestes, même lorsqu’elle servait le thé, par exemple, étaient empreints d’une très grande attention et d’un immense respect envers ceux qu’elle servait. On la considérait vraiment comme une mère et c’est pourquoi, d’ailleurs, nous l’appelions simplement «Mère». Plus qu’une fondatrice, elle est avant tout cette mère qu’elle a tant voulu être. Il y a des saints qui sont proclamés pour être admirés, d’autres, comme Mère Teresa, pour être imités dans l’aspect ordinaire de leur vie.

APIC: Mère Teresa n’a-t-elle jamais douté ?

Père Brian: Bien sûr! Au cours du procès de béatification, on s’est rendu compte que Mère Teresa avait passé près de 50 années de sa vie dans le doute et «l’obscurité de la foi». Cela peut paraître étonnant chez une personne qui devrait bientôt être béatifiée! Mère Teresa a elle-même reconnu avoir eu cette épreuve qu’elle a qualifiée de «nuit de l’âme» et que de nombreux saints ont connue, comme sainte Thérèse de l’Enfant Jésus de qui elle se sentait très proche non seulement à cause du nom mais aussi de l’expérience intérieure vécue.

La différence que nous avons constatée chez Mère Teresa, c’est que cette épreuve de foi était doublée d’une épreuve d’amour. Malgré cette grande souffrance, elle a réussi à être fidèle jusqu’au bout grâce à sa volonté d’aimer. C’est un bel exemple pour les croyants d’aujourd’hui, qu’ils soient religieux ou mariés. Mais je dois dire que la découverte de cette «nuit de l’âme» vécue par Mère Teresa a été une surprise pour nous tous qui l’avons connue.

C’est en lisant ses lettres que nous avons découvert combien elle avait souffert de cette absence de signes de la présence du Christ et qu’elle avait voulu porter sa croix seule, comme le sait faire une vraie mère. Les personnes qui ont vécu à ses côtés ont vu la présence de Jésus en elle, alors qu’elle-même ne le «sentait» pas.

APIC: La dernière phase du procès de canonisation va-t-elle suivre la même rapidité que les deux premières – reconnaissance des vertus et d’un miracle, ndr – ?

Père Brian: Il faut espérer que oui ! Cela dépendra des miracles que nous aurons, puisqu’il faut en reconnaître un nouveau pour la canonisation. Celui-ci doit toutefois être survenu à partir du jour de la lecture des décrets reconnaissant le miracle en vue de la béatification, c’est-à-dire aujourd’hui. AS/JB

Encadré

Liste des candidats dont les décrets ont été lus 20 décembre 2002

Parmi les 18 décrets présentés à Jean Paul II le 20 décembre 2002, on compte 17 candidats à la sainteté parmi lesquels neuf femmes et huit hommes. Les causes de deux évêques, un prêtre diocésain, quatre prêtres religieux, huit soeurs et deux laïcs sont ainsi en bonne voie vers la canonisation, à des stades différents.

Quatre décrets reconnaissent les vertus héroïques de Mère Teresa de Calcutta (1910-1997), Carlo Gnocchi (1902-1956), prêtre italien du diocèse de Milan et fondateur d’une oeuvre d’entraide pour les jeunes – «Pro Juventute» -, Mary Teresa (1855-1938), fondatrice du carmel du divin coeur de Jésus, ainsi que Maria Crocifissa (1877-1957), fondatrice des carmélites missionnaires de sainte Thérèse de l’Enfant Jésus.

Sept décrets reconnaissent un miracle en vue de la béatification pour Mère Teresa, Giacomo Alberione (1884-1971), fondateur de la Congrégation de saint Paul apôtre, Valentin Paquay (1828-1905), prêtre franciscain originaire de Belgique, Boniface Rodriguez Castro (1837-1905), fondateur des servantes de saint Joseph, Giulia Salzano (1846-1929), Italienne fondatrice des Soeurs de la Doctrine chrétienne, ainsi que pour les deux Croates Ivan Merz (1896-1928), laïc membre de l’Action catholique, et Soeur Marie de Jésus Crucifié Petkovic (1892-1966), fondatrice de la Congrégation des filles de la miséricorde. Ces deux derniers seront béatifiés par Jean Paul II lors de son prochain voyage en Croatie prévu fin mai 2003.

Enfin, sept décrets reconnaissent un miracle en vue de la canonisation. Il s’agit de Daniel Comboni (1831-1881), missionnaire italien fondateur des Comboniens, Joseph Sébastien Pelczar (1842-1924), évêque polonais de Przemysl, Arnold Janssen (1837-1909), prêtre allemand fondateur de trois congrégations dont celle du Verbe Divin, Joseph Freinademetz (1852- 1909), prêtre italien de la société du Verbe Divin, Maria De Mattias (1805- 1866), Italienne fondatrice des Soeurs adoratrices du précieux sang, Virginia Centurione Bracelli (1587-1651) fondatrice des religieuses de Notre-Dame du Mont Calvaire, ainsi que Angela de la Cruz Guerrero (1846- 1932), fondatrice d’ordre originaire de Séville. Cette dernière sera canonisée par Jean Paul II en Espagne début mai 2003. (apic/imedia/be)

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