APIC enquête
Des fruits encore timides
Par Paul Jubin, correspondant APIC
Fribourg, 17 février 2003 (APIC) Se souvient-on encore de l’Assemblée diocésaine AD 2000 ? Cette démarche convoquée par Mgr Grab et poursuivie par Mgr Genoud a-t-elle été suivie de retombées déterminantes? Les espérances allumées par cette volonté de vivifier le diocèse de Lausanne Genève Fribourg se sont-elles éteintes? L’APIC a mené l’enquête: les fruits de cet événement majeur sont encore timides, mais la volonté de les mener à maturité existe.
En posant la question aux fidèles à la sortie des messes dominicales, en leur demandant si AD 2000 évoque quelque chose pour eux, on obtient un florilège révélateur de réponses : « Ah, oui, c’était la fameuse bastringue pour entrer dans le nouveau millénaire ? », « AD, qu’est-ce que ce sigle signifie déjà ? Je ne sais plus ! », « AD 2000? Connais pas ! », « C’était pas une fête organisée par le Forum de Fribourg ? », « Le pèlerinage pour l’année sainte à Rome ! », « L’élection de Deiss au Conseil fédéral ? », « Oui, je me souviens vaguement d’un rassemblement des responsables catholiques à Fribourg. Ma femme y était, elle a bien aimé ! ».
Certes, le curé ou ses collaborateurs immédiats auraient répondu avec plus de pertinence, mais force est bien de constater que l’événement AD 2000 n’a pas touché la masse des fidèles. Et même les contemplatives d’un couvent fribourgeois reconnaissent que l’événement ne les a pas transformées: » Comment AD 2000 a changé quelque chose chez nous ? En rien. Après comme avant, nous prions et vivons en communauté. Et nous portons les soucis, les souffrances et les espoirs du monde et de l’Eglise. »
Un grand travail et une expérience fabuleuse
AD 2000 avait pourtant soulevé des espoirs et lancé un défi « Risquer l’espérance ». Pendant trois années, plus de 120 délégués élus dans le diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg avaient travaillé avec un élan inattendu. Leur objectif ? Donner à la vie du diocèse un souffle nouveau, un horizon d’espérance, un nouvel élan missionnaire ; mieux servir le monde où nous vivons ; mieux vivre la co-responsabilité, etc… La démarche s’est terminée par une grande fête diocésaine où 7’000 fidèles ont vécu des moments forts au Forum de Fribourg, autour de leur évêque. Neuf documents ont été adoptés et diffusés à tous les agents pastoraux, communautés et services. Ces décisions ont-elles passé dans les faits ?
Réactions contrastées
Pour les délégués à Assemblée diocésaine d’AD 2000, l’expérience demeure fabuleuse. Ils ont vécu une Eglise en marche, ils ont rencontré des participants d’autres cultures, de pensées diverses, aux engagements multiples. Tous avaient envie de rajeunir la pastorale, de trouver un langage adéquat pour les hommes mal croyants ou incroyants de notre temps, de réaliser le fameux aggiornamento voulu par Jean XXIII quand il convoqua le concile Vatican II.
Découragement et déception
AD 2000 donnait la parole surtout aux gens de la base, et non seulement aux spécialistes ou aux théologiens. Cet enthousiasme est-il retombé comme un soufflé ?
« Depuis le 4 juin 2000, on a enregistré quelques réflexions très ponctuelles dans certaines paroisses, constate François Vallat, coordinateur d’AD 2000. On n’en parle pratiquement plus dans les structures ecclésiastiques. La péréquation financière inter cantonale reste un vague souhait, en dépit des excellents textes âprement acquis. Le document final se voulait traversé par un vent frais, dynamique et audacieux.
Hélas, les autorités diocésaines ont dû manifester une certaine retenue, sur pression de dicastères romains, en neutralisant certaines décisions par des notes additionnelles. D’où un certain découragement et une réelle déception chez nombre de délégués à AD 2000. Ces textes ont malheureusement eu peu d’impact sur la vie réelle des communautés ecclésiales. Les énergies semblent retombées. Néanmoins, ce parcours valait vraiment la peine d’être vécu, en raison de l’incroyable dynamique de la démarche, des résultats atteints en plénum, du significatif rassemblement festif du 4 juin 2000. »
Des résultats quand même
Autre point de vue, celui d’un curé, l’abbé Marc Donzé à la paroisse St Pierre de Fribourg. « A la fin de la démarche AD 2000, notre Conseil pastoral paroissial a étudié les documents promulgués, à commencer par celui concernant les divorcés remariés; pour les paroissiens, leur admission à la communion ne pose pas de problème. Le texte relatif à la co- responsabilité, nous a incités à la vivre mieux.
Au sujet de la gestion des biens, le Conseil de paroisse a pris l’option d’investir dans des fonds éthiques et d’affecter chaque année 7,5% des fonds paroissiaux à des oeuvres sociales. De plus, nous avons décidé de réaliser un projet d’appui à une paroisse du Guatemala en difficultés pour restaurer son église endommagée. Nous inviterons des frères de là-bas, quitte à leur payer leur billet d’avion. Nous tenons à cette action, parallèlement à la réfection de notre propre Eglise. Après AD 2000, les salaires des prêtres du diocèse sont unifiés par un système unitaire. »
Pragmatique, l’abbé Donzé plaide pour des décisions simples, immédiatement applicables. Il sait bien que pour le paroissien moyen, AD 2000 reste une inconnue ou une vague notion, mais par contre, pour les fidèles engagés dans la structure et les organismes de la paroisse, cette assemblée diocésaine et ses documents signifient quelque chose.
L’essentiel est de mettre en pratique progressivement les recommandations adoptées et de les vivre : peu importe si les gens ignorent de quelle source elles proviennent ! Y a-t-il un déficit dans la connaissance des Actes d’AD 2000 ? Peut-être une stratégie de communication solidement élaborée, l’aurait évité.
Explications de responsables
L’abbé Jean-Marie Pasquier de Lausanne, prêtre coordinateur de l’aventure AD 2000, porte un regard lucide sur cette démarche. Il la place dans le sillage de Vatican II et du Synode diocésain 72, deux événements majeurs dont les fruits sont restés timides. Il s’agissait de retrouver certains axes dynamiques pour la vie et l’unité du diocèse, en dépassant le cantonalisme ecclésial et l’esprit de clocher ! Sans attendre des miracles, il importait de citer quelques références de base courageuses, dans un langage recevable par tous, ainsi sur le rôle et la place des laïcs dans l’Eglise, sur la solidarité avec les pauvres et les exclus, sur l’accès aux sacrements des divorcés remariés, sur l’hospitalité oecuménique, etc.
« Oui, constate l’abbé Pasquier, cette route commune des délégués valait la peine d’être vécue. Les résultats sont à attendre non pas dans l’immédiat, mais dans le long terme. Les neuf documents, adoptés à la quasi unanimité des participants, sont autant de jalons, de phares sur le parcours de la vie diocésaine.
Déjà, le texte sur la pastorale de la santé a joué un rôle moteur, en facilitant une meilleure coordination de cette pastorale sur le plan diocésain et en améliorant les services. Ceux qui veulent avancer trouvent dans les Actes d’AD 2000 une référence vivante, même pour secouer un durable cantonalisme religieux ! Certains prêtres ont utilisé judicieusement ces orientations généreuses. Ainsi, l’abbé Olivier Humbert, curé de St Paul à Fribourg, a brandi le document d’AD 2000 à la télévision, pour justifier sa position en faveur des sans-papier réfugiés dans son église. Certes, l’actualité a parfois orienté la dynamique d’AD 2000 dans un certain sens (requérants d’asile, planification pastorale), elle l’a aussi rattrapé et freiné, par l’irruption de nouvelles questions urgentes (pédophilie).
Cependant, je suis sollicité ponctuellement par des paroisses, pour parler de l’Eglise dans le monde d’aujourd’hui, selon AD 2000. A mon sens, les documents adoptés le 4 juin 2000 demeurent une base de travail irremplaçable pour les animateurs pastoraux et même pour les fidèles qui le souhaitent. »
Assurer le suivi
L’abbé Pasquier sait combien des textes majeurs peuvent rester sans suite si on ne les accompagne pas d’une structure et d’une volonté de suivi. Son expérience du Synode 72 l’a bien servi à cet égard. Aussi a-t-il salué la mise en route d’un Conseil pastoral diocésain (CPaD) pour stimuler la mise en oeuvre des résolutions adoptées par AD 2000 et en assurer le suivi.
Cette idée fut adoptée avec beaucoup d’attentes. Elle devait même être complétée par un Forum, assemblée diocésaine destinée à relancer périodiquement à la base, le mouvement suscité par AD 2000. Le CPaD a été créé et fonctionne. Le premier Forum, avec un certain retard, se réunira à Genève le 4 octobre 2003.
Plaisante innovation, le Bureau du Conseil pastoral diocésain est présidé par une femme, Geneviève Stulz-Aubry, de Guin. Femme de coeur et de tête, chrétienne engagée, elle milite pour une conscience de l’Eglise incarnée dans le monde. La séance constitutive du CPaD s’est déroulée une année après la fin du parcours AD 2000, soit le 21 juin 2001. Il se réunit deux fois par an. Sa dernière séance remonte au 8 février dernier.
Certes, il a fallu un certain temps à ce nouvel organisme pour sortir du flot d’informations venues d’en haut, et donner davantage d’importance aux remontées des Conseils pastoraux cantonaux, de manière à manifester davantage les problèmes de la base et ses attentes. Chaque canton envoie quatre délégués au CPaD, avec une forte majorité de laïcs. Ceux-ci ont dû apprendre à s’affirmer face aux membres du Conseil épiscopal.
« Le grand sujet que nous abordons actuellement est la planification pastorale à partir des intuitions d’AD 2000, révèle G. Stulz. Par exemple, nous sentons le besoin de sortir des ornières actuelles et de créer des unités pastorales regroupant plusieurs paroisses. Chaque unité serait animée par une équipe pastorale, y compris les laïcs professionnels et bénévoles. Nous envisageons aussi la prochaine création d’une commission des migrants et des sans-papier.
Il y a quelques mois, nous avons tenu une riche séance commune avec la quarantaine de prêtres du Conseil Presbytéral Diocésain. Et cet automne, nous vivrons le premier Forum, à l’image d’AD 2000. Nous consacrerons nos rencontres aux problèmes majeurs de la planification pastorale, par exemple: les vocations, les unités pastorales, une réflexion sur ce qu’on doit abandonner pour vivre une pastorale de proximité, comment améliorer la présence de l’Eglise dans les médias. Nous avançons. Moins vite que dans nos rêves, mais il faut tenir compte des grandes diversités entre les régions du diocèse. »
Les jeunes attendent
De jeunes laïcs, membres de la délégation genevoise à l’Assemblée diocésaine 2000 ont courageusement plaidé en faveur d’une pastorale des jeunes. L’un d’entre eux, aujourd’hui aumônier à l’Institut Florimont à Genève, se souvient: « Dans le parcours AD 2000, j’ai trouvé une Eglise vivante, ouverte, militante, meilleure que ce que je pensais! Un élan a été donné, élan qu’il appartient à chacun individuellement d’assumer dans les retombées de la quotidienneté.
Les jeunes étaient faiblement représentés au sein de l’assemblée. Il ne faut pas s’étonner si leurs problèmes n’ont été abordés que marginalement, dans le cadre d’autres chapitres généraux. Il est frustrant qu’aucun document ne leur soit consacré. La voix et les attentes des jeunes n’apparaissent pas dans les documents et ceux-ci ne leur sont pas directement applicables. Pour eux, cette perspective se révèle rébarbative. Faut-il s’étonner s’ils ont le sentiment qu’on ne s’adresse à eux que pour continuer ce qui s’est toujours fait, alors qu’ils ont envie de bouger, de créer, de vivre autre chose ?
L’Eglise a plus envie d’investir dans la pastorale de la santé, dans la planification pastorale et le personnel .que pour les jeunes! Je souhaite plus de courage de la part des responsables religieux vis-à-vis des jeunes qui sont nombreux à chercher un sens à leur vie. »
Les jeunes délégués genevois ont vécu AD 2000 avec enthousiasme. Ils ont été surpris par la liberté d’expression, la vérité des témoignages, la convivialité réconfortante entre les délégués. Ils ont aimé chercher comment adapter le cheminement de la vie diocésaine pour répondre aux besoins d’aujourd’hui. Après la fin du parcours, ils ont publié des extraits des Actes AD 2000 dans leur bulletin de la pastorale des jeunes. Stimulés, ils ont même proposé un projet de pastorale des jeunes au Vicariat épiscopal de Genève, projet actuellement en veilleuse. Un redémarrage pourrait avoir lieu prochainement. Pour l’heure et aux yeux des jeunes, l’esprit d’AD 2000 et la joie de croire, vécus ensemble le 4 juin à Fribourg, doivent être réanimés.
(apic/pj/sh)
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