APIC – Interview

Irak: Le théologien Hans Küng dénonce les «fauteurs de guerre de la Maison Blanche»

Encore une «étincelle d’espoir» pour une solution pacifique

Christoph Strack, pour l’Apic

Tübingen, 12 mars 2003 (Apic) Le théologien catholique suisse Hans Küng dénonce les «fauteurs de guerre de la Maison Blanche», mais garde une «étincelle d’espoir» pour une solution pacifique à la crise irakienne. Il espère également une «réconciliation pragmatique» avec le Vatican.

Dans une interview accordée à Tübingen à Christoph Strack pour l’Apic, le théologien catholique lucernois, qui fêtera ses 75 ans le 19 mars prochain, estime que la communauté internationale a déjà obtenu un beau succès en empêchant les «fauteurs de guerre de la Maison Blanche» d’attaquer tout de suite.

Apic: Hans Küng, la communauté internationale va au-devant d’une épreuve de force comme on n’en a jamais vue depuis des décennies. Voyez-vous encore une chance pour une solution pacifique?

Hans Küng: Il reste toujours une étincelle d’espoir. On peut dire que c’est déjà un grand succès que les Etats-Unis aient pu être empêchés de frapper tout de suite, ce qui était leur première intention. Les fauteurs de guerre de la Maison Blanche n’avaient pas compté sur une aussi vive résistance de la part de la communauté internationale, qui s’est exprimée dans les médias et dans les grandes manifestations de rue, mais également dans l’enceinte du Conseil de sécurité.

Il devient aussi de plus en plus clair que des gens comme le ministre de la défense américain Donald Rumsfeld, qui se moque de la «vieille Europe», sont les représentants du vieux paradigme des relations internationales: c’est avec ce genre de confrontation, d’agression, de revanche et d’aspiration à l’hégémonie, que l’on a mené guerre sur guerre tout du long des temps modernes. Mais après la Deuxième Guerre mondiale, on a commencé en Europe occidentale à réaliser un nouveau paradigme: au lieu de la confrontation militaire, on a développé la compréhension mutuelle, la coopération et l’intégration. Jusqu’à ces tout derniers temps, cette règle a prévalu dans tous les pays de l’OCDE, de la frontière orientale de l’Allemagne jusqu’au Japon. Le résultat est éloquent: 50 années de paix dans la démocratie!

Apic: Dans quelle mesure s’agit-il d’un conflit fondé sur des motifs religieux ?

Hans Küng: Il ne s’agit, sans équivoque, en aucun cas d’un conflit fondé sur des motifs religieux. Bien au contraire: ce sont justement les Eglises chrétiennes, de Moscou au Vatican, en passant par le Conseil oecuménique des Eglises à Genève ou la communauté anglicane à Canterbury jusqu’en Amérique, qui s’expriment contre cette guerre. Les partisans de la guerre aux Etats- Unis ne se recrutent que dans certains milieux chrétiens fondamentalistes précis et auprès du lobby pro-Israël, alors qu’une grande partie des juifs sont aussi contre la guerre de Bush. Mais la politique de l’administration actuelle suscite le grand danger que sa guerre – dont la raison est fondamentalement une question de pouvoir politique et économique – ne soit ressentie par les musulmans comme une «confrontation des cultures».

Apic: Que signifie l’actuelle situation de tension pour votre projet d’»éthique planétaire» (Weltethos) ? (*)

Küng: De façon paradoxale, la politique agressive de Bush a fait croître l’importance des Nations Unies. Jamais dans l’histoire le Conseil de sécurité de l’ONU n’a été des semaines durant au centre de l’attention publique et n’a reçu autant de soutien de tous les bords possibles. On a justement remarqué que seules les Nations Unies pouvaient dire quelque chose face à l’aspiration à l’hégémonie unilatérale des cercles qui sont actuellement au pouvoir aux Etats-Unis. Et il est aussi devenu clair que dans la question «guerre ou pas guerre», il s’agit de questions profondément éthiques. A la lumière de l’éthique planétaire, une guerre préventive américaine ne violerait pas seulement le droit international, elle serait également immorale.

Apic: L’islam, après les attentats du 11 septembre 2001, a-t-il suffisamment clarifié ses rapports avec la violence?

Küng: Que signifie ce mot, «l’islam» ? Dans leur grande majorité, les musulmans ont été tout aussi horrifiés par les événements du 11 septembre. D’autre part, les musulmans réclament à juste titre que l’on n’imagine pas, uniquement par un appel à la guerre, pouvoir répondre à toutes les questions soulevées par ces attentats. Il s’agit plutôt de chercher les causes et les motifs de ces attaques terroristes. D’autre part, un travail d’éclaircissement des causes ne pourra pas éviter une autoréflexion critique des musulmans sur leur rapport à la violence, un processus qui est très clairement engagé.

Apic: Vous appelez ces jours-ci, à l’unisson avec le pape, à la paix des religions. Parallèlement, il y a à nouveau des spéculations sur une réconciliation entre vous et le Vatican. Y a-t-il un rapprochement en perspective?

Küng: Absolument. D’un côté, ces 25 dernières années, j’ai expliqué mes positions théologiques comme aucun autre ne l’a fait. Mais cela présuppose que maintenant aussi, du côté du magistère romain, l’on entre dans un dialogue autocritique et que l’on ne se contente pas de décréter, condamner et ignorer.

Mais il serait également pensable que l’on cherche une réconciliation pragmatique: Rome en effet n’a pas besoin d’épouser mes positions. Il suffirait qu’elle les tolère. On pourrait pourtant – sans préjuger des problèmes non éclaircis – reconnaître ce qui est de toute façon reconnu dans la communauté ecclésiale: que je suis un théologien catholique loyal. JB

(*) La proposition d’une «éthique planétaire» remonte au livre-programme de Hans Küng intitulé «Projet d’éthique planétaire» (1990; traduction française aux Editions du Seuil, 1991). Dans ce livre, l’auteur lance et justifie l’idée que les religions ne pourront contribuer à la paix dans le monde qu’en réfléchissant à ce qui dès à présent leur est commun dans le domaine des convictions éthiques. Un consensus de base doit être réalisé dans l’avenir autour de valeurs permanentes indiscutables, de critères de jugement intangibles et d’attitudes personnelles fondamentales. Le «projet d’éthique planétaire» est porté par les convictions essentielles suivantes: pas de paix dans le monde sans paix entre les religions; pas de paix entre les religions sans dialogue entre les religions; pas de dialogue entre les religions sans une recherche sur les principes à l’intérieur de chaque religion. (apic/kna/job/be)

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