Apic – Interview
La population américaine a été manipulée, elle a perdu confiance
Jacques Berset, Apic
Rome/Cincinnati, 18 novembre 2003 (Apic) Dans l’affaire irakienne, la population a été « manipulée » et nombre d’Américains ont perdu confiance dans le gouvernement de George W. Bush. La journaliste américaine Barbara Beckwith, « managing editor » de l’influent magazine catholique Messager de Saint-Antoine, à Cincinnati, remarque qu’il est plus facile de gagner une guerre que de construire la paix.
Tirant à quelque 300’000 exemplaires, le « St. Anthony Messenger », fondé il y a 110 ans par les franciscains de la Province de Saint-Jean- Baptiste, touche un lectorat important qui déborde le monde catholique. La revue familiale a son siège à Cincinnati, dans l’Etat américain de l’Ohio. La position du mensuel est connue, car la communauté franciscaine qui l’édite se situe en principe dans le camp de la paix.
Barbara Beckwith (*) est une ancienne présidente de la CPA, la « Catholic Press Association » qui regroupe la presse catholique anglophone au Canada et aux Etats-Unis. Parlant à titre personnel, elle dit espérer un changement de gouvernement lors des prochaines élections. Elle considère qu’au-delà de tous les beaux discours sur la lutte contre le terrorisme, la sécurité et la démocratie, nombreux sont les Américains qui pensent que la motivation principale de la politique menée par George W. Bush est « le pétrole ».
Apic: Dans de nombreux autres pays, la guerre menée par l’administration Bush sans mandat de la communauté internationale suscite de fortes réactions. Qu’en est-il de la communauté catholique américaine et de votre journal en particulier ?
B. Beckwith: En ce qui concerne notre publication, comme elle dépend de la communauté franciscaine, sa position est claire: les franciscains sont en principe dans le camp de la paix. C’est évidemment très difficile aux Etats- Unis, dans la réalité actuelle, de se situer ainsi. Bien que nous suivions la théorie catholique traditionnelle de la guerre juste, nous appliquons probablement des standards plus restrictifs dans ce domaine.
Après les attentats terroristes du 11 septembre 2001, nous avions été convaincus par l’administration Bush qu’il fallait faire la guerre en Afghanistan, à cause des accusations portées contre Oussama Ben Laden. Selon les informations des services secrets, il devait se trouver dans ce pays, N’oubliez pas qu’en ce moment-là aux Etats-Unis, il y a avait ce que l’on peut appeler une « juste colère » et surtout un désir de retrouver ceux qui étaient derrière cette attaque meurtrière.
En ce qui concerne la guerre contre l’Irak, l’administration Bush, se basant sur des informations émanant des services secrets, évoquait la menace posée par Saddam Hussein. On l’accusait de posséder des armes de destruction massive, notamment l’arme nucléaire. Par la suite, toute cette argumentation s’est dégonflée. Dès le départ, notre magazine n’était pas convaincu que cette guerre était nécessaire. Maintenant, nous découvrons que les Etats-Unis savent gagner une guerre, mais pas forcément instaurer la paix. Personnellement, je pense qu’il faut créer un gouvernement stable en Irak, mais j’ai l’impression qu’on n’avait pas vraiment préparé cette étape avant d’entrer en guerre.
Apic: Le public américain a été largement abusé sur les motifs de la guerre, en particulier la nécessité de neutraliser les soi-disant armes de destruction massive.
B. Beckwith: Je pense que toute cette histoire est une folie. L’administration américaine aurait dû écouter les inspecteurs en désarmement de l’ONU, qui affirmaient n’avoir rien trouvé. Personnellement, je n’ai même pas l’impression d’avoir été abusée et trompée, puisque depuis le début je ne croyais pas du tout aux arguments avancés. Mais on rencontre désormais autour de nous une grande frustration, car des jeunes Américains meurent en Irak, alors que l’on savait que c’était faux dès le départ.
Apic: Voyez-vous un scénario de sortie de crise ?
B. Beckwith: Oui, par le biais d’un changement de leadership à Washington. Je parle encore une fois à titre personnel, en pas au nom de ma publication. J’espère vraiment un changement de gouvernement lors des élections de novembre prochain. George Bush senior expliquait qu’il n’avait pas voulu renverser Saddam Hussein lors de la première guerre du Golfe, car il n’avait pas à disposition de stratégie de sortie valable s’il allait jusqu’au bout. Le fils est maintenant pris au piège: le terrorisme n’a pas été éradiqué, il est plutôt stimulé.
Apic: Le résultat est donc catastrophique.
B. Beckwith: On a l’impression que le président Bush n’a pas été bien conseillé, que l’on ne peut plus croire ce que disent les services de renseignement. L’on sait ce qu’il est advenu de ces dangereuses armes de destruction massive… La population a été manipulée et a perdu confiance. JB
(*) Barbara Beckwith, 55 ans, est diplômée du Collège de Journalisme de l’Université de Marquette, dans l’Etat du Milwaukee. Elle travaille pour le magazine « St. Anthony Messenger » depuis 30 ans, après avoir exercé sa profession quelques années durant dans un hebdomadaire séculier du centre de villégiature de Lake Geneva (Lac de Genève), dans le Wisconsin. (apic/be)
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