Rome: Le cardinal George commente l’encyclique de Benoît XVI à paraître mercredi
Apic Interview
Unir l’eros et l’agapè est «la nouveauté la plus frappante»
Propos recueillis à Rome par Ariane Rollier
Rome, 24 janvier 2006 (Apic) Le cardinal Francis George a été invité, le 24 janvier 2006, à donner une explication théologique de la charité, lors du séminaire sur la charité organisé par le Conseil pontifical Cor Unum, dont il est membre.
L’Agence I.Media, partenaire romain de l’Apic, a interrogé au Vatican l’archevêque de Chicago sur la nouvelle encyclique «Deus caritas est», qui sera rendue publique le 25 janvier à 12h. à Rome.
Q.: Quelle est la nouveauté de «Deus caritas est» par rapport à tout ce qui a déjà été dit par l’Eglise au sujet de la charité?
Cardinal George: Je pense que la nouveauté réside dans la façon dont le pape élabore une synthèse de beaucoup de choses qui semblent être séparées et dans le fait qu’il le fasse en utilisant la notion de l’amour en tant qu’agapè, en tant qu’exemple le plus élevé de l’amour qui peut subsumer ou incorporer tous les autres types d’amour tel que l’eros, l’amour humain fondé sur le désir. Il n’y a pas de distinction qui crée une césure irréductible entre les différentes formes d’amour que nous expérimentons comme êtres humains, mais plutôt une continuité, une synthèse, une unité qui nous mène finalement à l’amour de Dieu comme exemple premier.
Q.: Où reconnaissez-vous le théologien Ratzinger dans cette nouvelle encyclique?
Cardinal George: Joseph Ratzinger a déjà écrit sur l’espérance et l’amour, il a écrit (sur des sujets rejoignant ceux de l’encyclique, notamment) dans son Introduction au christianisme. Ces thèmes philosophiques et théologiques sont présentés de façon très claire et accessible dans cette encyclique.
Q.: Benoît XVI y fait-il référence à d’autres théologiens ou à d’autres grandes figures dont il se serait inspiré?
Cardinal George: Il faudrait que je voie l’encyclique dans sa forme définitive pour regarder les notes en bas de page, mais il est certain que saint Augustin a une influence majeure sur la pensée du pape. Dans ce cas, je pense aussi à saint Thomas d’Aquin, avec sa longue critique de l’amitié et de l’amour dans sa Somme théologique. Derrière tout cela, il y a bien sûr les Ecritures, et particulièrement l’Evangile de saint Jean et le discours de Jésus lors de son dernier repas avec ses amis. Il s’agit de l’enseignement de l’amour dans le Nouveau Testament.
Q.: Le fait que Jean-Paul II ait eu cette intuition sur la charité et que le nouveau pape l’ait reprise vous surprend-il ? Pensez-vous qu’il s’agisse réellement de la nouvelle encyclique de Benoît XVI ou que c’est un texte à quatre mains? Le pape n’a pas fait mention de Jean Paul II cette fois-ci.
Cardinal George: Non, mais les papes sont très conscients du fait qu’ils s’insèrent dans une tradition, dans un magistère qui continue et qui n’opère pas de rupture. Puisque tout est inspiré par la Révélation divine et qu’il s’agit finalement d’un témoignage de l’Ecriture, il faut qu’il y ait cette continuité. Vous trouverez donc de la continuité dans l’enseignement de l’amour entre le pape actuel et son prédécesseur. Mais si les idées sont assez semblables, le vocabulaire est différent.
Q.: Pensez-vous qu’il y ait une urgence aujourd’hui d’expliquer de nouveau ce que signifie aimer véritablement ?
Cardinal George: C’est toujours le cas si nous sommes créés par amour. C’est l’amour qui fait bouger le monde, comme le pape l’a dit hier en citant Dante. La fascination et le désir d’être aimés est au coeur de notre être profond. Expliquer constamment ce que cela signifie est très important, car si cela n’est pas bien compris, alors nous sommes tous en difficulté. Benoît XVI est particulièrement concerné par ce sujet parce qu’il veut être un homme de paix, qui unisse le monde et le monde avec Dieu. Ce qui signifie dire «commençons par l’amour, parce que c’est le lien le plus fort».
Q.: Qu’attendez-vous concrètement de cette encyclique ?
Cardinal George: Cela dépend de la façon dont elle est reçue. Comme tous ces instruments d’enseignement, les résultats dépendront de la façon dont il sera reçu, lu et commenté. Je pense que l’effet immédiat sera surtout une curiosité sur l’eros et l’agape. Il semble que c’est ce qui intéresse le plus les gens. En effet, que l’amour sexuel entre un homme et une femme soit le début (de tout, ndr) et possible seulement parce que Dieu nous a d’abord aimés, choque notre compréhension. La plupart des gens semblent avoir oublié cela. Je pense donc que joindre eros et agape suscitera l’intérêt des gens. Quand ils liront le reste de l’Encyclique, nous verrons les autres éléments qui les intéresseront. Avec le temps, ces documents ont toujours de l’effet.
Q.: Vous parlez de l’effet à long terme de l’encyclique, comment l’enseignement de ce document peut-il rejoindre les fidèles?
Cardinal George: Certains le commenteront, les experts l’étudieront, les pasteurs les utiliseront pour prêcher. Et nous aussi, les évêques, nous devrons l’utiliser. (apic/imedia/ar/pr)
La journaliste catholique Barbara Beckwith commente la guerre contre l’Irak
Apic – Interview
La population américaine a été manipulée, elle a perdu confiance
Jacques Berset, Apic
Rome/Cincinnati, 18 novembre 2003 (Apic) Dans l’affaire irakienne, la population a été «manipulée» et nombre d’Américains ont perdu confiance dans le gouvernement de George W. Bush. La journaliste américaine Barbara Beckwith, «managing editor» de l’influent magazine catholique Messager de Saint-Antoine, à Cincinnati, remarque qu’il est plus facile de gagner une guerre que de construire la paix.
Tirant à quelque 300’000 exemplaires, le «St. Anthony Messenger», fondé il y a 110 ans par les franciscains de la Province de Saint-Jean- Baptiste, touche un lectorat important qui déborde le monde catholique. La revue familiale a son siège à Cincinnati, dans l’Etat américain de l’Ohio. La position du mensuel est connue, car la communauté franciscaine qui l’édite se situe en principe dans le camp de la paix.
Barbara Beckwith (*) est une ancienne présidente de la CPA, la «Catholic Press Association» qui regroupe la presse catholique anglophone au Canada et aux Etats-Unis. Parlant à titre personnel, elle dit espérer un changement de gouvernement lors des prochaines élections. Elle considère qu’au-delà de tous les beaux discours sur la lutte contre le terrorisme, la sécurité et la démocratie, nombreux sont les Américains qui pensent que la motivation principale de la politique menée par George W. Bush est «le pétrole».
Apic: Dans de nombreux autres pays, la guerre menée par l’administration Bush sans mandat de la communauté internationale suscite de fortes réactions. Qu’en est-il de la communauté catholique américaine et de votre journal en particulier ?
B. Beckwith: En ce qui concerne notre publication, comme elle dépend de la communauté franciscaine, sa position est claire: les franciscains sont en principe dans le camp de la paix. C’est évidemment très difficile aux Etats- Unis, dans la réalité actuelle, de se situer ainsi. Bien que nous suivions la théorie catholique traditionnelle de la guerre juste, nous appliquons probablement des standards plus restrictifs dans ce domaine.
Après les attentats terroristes du 11 septembre 2001, nous avions été convaincus par l’administration Bush qu’il fallait faire la guerre en Afghanistan, à cause des accusations portées contre Oussama Ben Laden. Selon les informations des services secrets, il devait se trouver dans ce pays, N’oubliez pas qu’en ce moment-là aux Etats-Unis, il y a avait ce que l’on peut appeler une «juste colère» et surtout un désir de retrouver ceux qui étaient derrière cette attaque meurtrière.
En ce qui concerne la guerre contre l’Irak, l’administration Bush, se basant sur des informations émanant des services secrets, évoquait la menace posée par Saddam Hussein. On l’accusait de posséder des armes de destruction massive, notamment l’arme nucléaire. Par la suite, toute cette argumentation s’est dégonflée. Dès le départ, notre magazine n’était pas convaincu que cette guerre était nécessaire. Maintenant, nous découvrons que les Etats-Unis savent gagner une guerre, mais pas forcément instaurer la paix. Personnellement, je pense qu’il faut créer un gouvernement stable en Irak, mais j’ai l’impression qu’on n’avait pas vraiment préparé cette étape avant d’entrer en guerre.
Apic: Le public américain a été largement abusé sur les motifs de la guerre, en particulier la nécessité de neutraliser les soi-disant armes de destruction massive.
B. Beckwith: Je pense que toute cette histoire est une folie. L’administration américaine aurait dû écouter les inspecteurs en désarmement de l’ONU, qui affirmaient n’avoir rien trouvé. Personnellement, je n’ai même pas l’impression d’avoir été abusée et trompée, puisque depuis le début je ne croyais pas du tout aux arguments avancés. Mais on rencontre désormais autour de nous une grande frustration, car des jeunes Américains meurent en Irak, alors que l’on savait que c’était faux dès le départ.
Apic: Voyez-vous un scénario de sortie de crise ?
B. Beckwith: Oui, par le biais d’un changement de leadership à Washington. Je parle encore une fois à titre personnel, en pas au nom de ma publication. J’espère vraiment un changement de gouvernement lors des élections de novembre prochain. George Bush senior expliquait qu’il n’avait pas voulu renverser Saddam Hussein lors de la première guerre du Golfe, car il n’avait pas à disposition de stratégie de sortie valable s’il allait jusqu’au bout. Le fils est maintenant pris au piège: le terrorisme n’a pas été éradiqué, il est plutôt stimulé.
Apic: Le résultat est donc catastrophique.
B. Beckwith: On a l’impression que le président Bush n’a pas été bien conseillé, que l’on ne peut plus croire ce que disent les services de renseignement. L’on sait ce qu’il est advenu de ces dangereuses armes de destruction massive… La population a été manipulée et a perdu confiance. JB
(*) Barbara Beckwith, 55 ans, est diplômée du Collège de Journalisme de l’Université de Marquette, dans l’Etat du Milwaukee. Elle travaille pour le magazine «St. Anthony Messenger» depuis 30 ans, après avoir exercé sa profession quelques années durant dans un hebdomadaire séculier du centre de villégiature de Lake Geneva (Lac de Genève), dans le Wisconsin. (apic/be)



