Lugano: Mgr Grampa, futur évêque du diocèse de Lugano

Apic Interview

«L’ennemi, aujourd’hui, c’est l’indifférence»

Valérie Bory, Apic

Ascona, 15 janvier 2004 (Apic) «L’ennemi majeur aujourd’hui, ce n’est ni l’athéisme, ni l’aversion pour la religion, mais l’indifférence. Ce sont ceux qui pensent: que Dieu existe ou pas, c’est égal». A l’heure de quitter «son» collège pour endosser son futur rôle d’évêque, volà l’une des préoccupations de Mgr Grampa, qui a longuement reçu l’Apic, jeudi 8 janvier.

Quittant son poste de recteur du Collège Papio, d’Ascona, à la belle architecture Renaissance, Mgr Grampa se prépare à endosser la charge d’évêque du diocèse de Lugano. Généreux de son temps, malgré le déménagement, plein de vivacité, empoignant à la récré une grappe d’élèves pour la photo, et tournant une page de sa vie. Pour l’Apic, il a parlé du rôle des laïcs dans l’Eglise, du financement du diocèse de Lugano, de l’enseignement religieux à l’école, de la place des mouvements dans le paysage catholique.

Apic:Quelles seront vos priorités pastorales?

Mgr Pier Giacomo Grampa: Je voudrais repartir de l’Eglise de Jérusalem, d’où l’Eglise est née. Le premier concile de l’histoire s’est déroulé à Jérusalem. Les premières communautés nous donnent l’exemple d’une mise en discussion collégiale et commune des problèmes qui se posaient alors. Repartir de là pour redécouvrir cet esprit de communion, de collégialité, de synodalité, dans la discussion, dans la confrontation des arguments et chercher ensemble des solutions.

Repartir de Jérusalem pour se mettre sur la route d’Emmaus. C’est un modèle d’Eglise qui parcourt la route où Jésus apparut à deux disciples, une Eglise lisant l’Ecriture, partageant le pain et réanimant l’espérance un peu cabossée, pour retrouver l’élan et apporter l’annonce de la résurrection.

Apic: Le diocèse de Lugano compte moins d’agents pastoraux laïcs que les autres. Quelles responsabilités comptez-vous confier aux laïcs, néanmoins?

Mgr Grampa : La participation des laïcs à la vie de l’Eglise ne se limite pas aux ministères institués, mais réside dans la transmission de la foi, vécue dans la famille, à l’école, dans le monde du travail. Dans la mesure où un service pastoral le requiert, le service des laïcs pourrait aussi être favorisé. Au Tessin, nous ne nous trouvons pas dans une telle urgence, parce que nous avons encore un nombre de prêtres suffisants, bien qu’avancés en âge. Nous sommes environ 240 prêtres en service pour une population de 250 à 260’000 catholiques. Le rapport est encore d’un prêtre pour 1000 catholiques. Cette situation est due également à l’apport de la Faculté de théologie, qui voit arriver au Tessin de nombreux prêtres de l’étranger, d’Asie, des Philippines, d’Afrique, d’Amérique du Sud qui, en tout menant leurs études, remplissent aussi un ministère presbytéral auprès de l’Eglise locale.

Ce sera le rôle de l’évêque d’être attentif aux nécessités nouvelles et de promouvoir la formation, surtout pour des catéchistes de paroisse, pour les enseignants chargés de l’instruction religieuse, pour les personnes engagées dans le service de la charité et dans la pastorale. L’évêque aura pour rôle d’être attentif aux exigences nouvelles et de favoriser une implication plus responsable des laïcs dans la vie pastorale active.

Apic: Quelles sont ces exigences nouvelles?

Mgr Grampa: Je pense à la diminution des vocations sacerdotales. L’âge moyen du clergé est de 67 ans – c’est l’âge de l’évêque – et donc dans les dix prochaines années, nous assisterons à une réduction du nombre des prêtres. Il faudra alors être attentifs à promouvoir une pastorale, non seulement église par église, paroisse par paroisse, mais organisée en zones plus larges avec des spécialisations plus profilées. Et veiller à la préparation nécessaire des laïcs pour ces services divers.

Apic: Quels types de services?

Mgr Grampa: Ces tâches pourraient aller de la préparation des sacrements à l’initiation chrétienne, c’est-à-dire le baptême, la confirmation, l’eucharistie, en passant par l’accompagnement des nouvelles familles chrétiennes, des activités administratives dans la paroisse, de la gestion des biens paroissiaux.

Apic: Que représente pour vous le mouvement Communion et Libération, fortement présent au Tessin? Quelle devrait être sa place dans la pastorale diocésaine?

Mgr Grampa: Les mouvements sont en général un signe des temps. Une réponse à la sclérose, à la crise de l’institution paroissiale. Il ne faut pas seulement s’arrêter à «Communion et Libération» Les mouvements, dans l’Eglise et au Tessin, sont divers. Du «Chemin Néocatéchuménal», qui a un séminaire propre, au «Renouveau charismatique», à celui des «Focolari», à l’Opus Dei… Ils côtoient aussi l’Action catholique ou le Mouvement des scouts catholiques. Je ne donnerais pas à Communion et Libération une place exclusive. C’est l’un des mouvements que l’Esprit a suscité dans son Eglise. La tâche de l’évêque est de les reconnaître tous et de travailler à ce qu’il y ait une convergence dans la réalisation d’objectifs communs. Afin qu’il n’y ait pas d’Eglises dans l’Eglise, pas de ghetto.

Je crois que si ces forces périphériques ont pu déborder un peu, c’est parce que le centre était faible. Un centre fort, une force centripète qui a la capacité de rassembler, de donner des impulsions, éviterait la dérive centrifuge.

Il n’y a pas d’Eglise sans évêque et on ne peut contourner l’évêque local pour se référer à l’évêque de Rome, comme le disent parfois les mouvements. Si l’évêque de Rome pouvait suffire, il n’y aurait pas d’évêques locaux. On ne fait pas d’Eglise sans les apôtres ou contre les apôtres. Il ne suffit pas de se référer à l’apôtre de Rome.

Apic: L’Eglise catholique du Tessin n’a pas d’impôts paroissiaux ni de contributions publiques. Cela pose-t-il des problèmes de financement?

Mgr Grampa: Si l’Eglise du Tessin est en difficulté, du point de vue financier, c’est aussi parce qu’elle est un diocèse de plein droit depuis 30 ans seulement. Avant, elle dépendait du diocèse de Bâle, comme administration apostolique. Au niveau paroissial, le soutien est très diversifié, de trois manières: il y a des paroisses qui reçoivent un impôt paroissial, qui est davantage une contribution volontaire qu’un impôt obligatoire, dont le non paiement aurait pour conséquence l’exclusion de l’Eglise. Au Tessin, il n’existe pas d’exclusion. Même celui qui ne paie plus reçoit les services religieux qu’il demande à l’Eglise.

Un groupe de paroisses reçoit un versement communal, d’origine historique. Et enfin il existe des paroisses, et c’est le cas de ma paroisse d’Ascona, qui vivent des bénéfices de biens, d’immeubles, ou de fondations, garantissant le nécessaire pour l’activité paroissiale.

Apic: Et au niveau diocésain?

Mgr Grampa: Au niveau diocésain, il n’y a rien. Le diocèse vit actuellement d’une contribution qui devrait être prélevée par les paroisses, d’un montant de 1 fr. par paroissien. Cela nous donnerait un chiffre d’environ 200 à 250’000 francs. Mais nous n’arrivons pas à ce minimum.

C’est un problème auquel on devra faire face, sur la base de la nouvelle loi sur la liberté de l’Eglise catholique, qui n’entrera en vigueur qu’avec la promulgation du statut de l’Eglise catholique et ses règlements d’application. Puis dans la loi seront suggérées diverses possibilités: On peut prévoir un versement unique par les pouvoirs publics. Ou un «un pour mille», comme en Italie, que les citoyens destinent à diverses institutions reconnues – cela peut être les églises, mais aussi les institutions caritatives, ou d’utilité publique.

Pour ma part, je préférerais la dernière solution à une contribution directe du canton, qui impliquerait que pour être reconnue, l’Eglise catholique serait une institution de droit public et non de droit privé.

Apic: Comment voyez vous l’enseignement religieux dans les écoles tessinoises?

Mgr Grampa: C’est un problème délicat et aigu, surtout dans le cursus scolaire post obligatoire. Là, nous assistons à une diminution préoccupante des élèves suivant le cours d’instruction religieuse: quelque 10% d’élèves participent à ces cours. Ceci est très grave. Il faut en rechercher les causes, revoir les programmes, améliorer la préparation des enseignants. Et, si l’Etat démontre une sensibilité neuve pour l’enseignement de la religion, voir avec lui.

Il y a deux propositions en discussion: soit que l’enseignement, actuellement optionnel et géré par les Eglises, devienne obligatoire – et cela ne peut venir que si l’Etat l’organise – Je n’y serais pas favorable. Je préférerais l’autre proposition: offrir des cours obligatoires, avec un choix possible. Certains pourraient être gérés par les Eglises ou par des mouvements religieux qui ont une présence significative sur le territoire. Celui qui ne s’identifie pas à ces institutions choisit un cours laïc, humaniste, historique.

Je ne sais pas trop ce que signifierait un enseignement «neutre» de la religion, mais jusqu’ à 14 ans, laissons en tout cas l’enseignement confessionnel être sous la responsabilité des Eglises. Après l’école obligatoire, cela pourrait faire partie de la responsabilité de l’Etat.

Apic: Vous l’avez évoqué, le Tessin connaît très peu de sorties d’Eglise. Comment l’expliquez-vous?

Mgr Grampa: C’est vrai. Je pense que cela dépend d’une part de la grande tolérance que nous avons par rapport aux contributions ecclésiastiques. Et d’autre part, au fait que l’Eglise du Tessin connaît plus que les autres diocèses suisses, l’indifférence vis à vis de l’Eglise. On reste dans l’Eglise, mais d’une façon détachée, avec beaucoup de compromis.

Voilà les deux aspects qui expliquent ce phénomène. On tient à garder seulement trois moments religieux dans la vie: le baptême, le mariage et les funérailles. Ce profil bas est préoccupant. On ne discute même pas si Dieu existe ou pas. Ca n’intéresse pas. On se sert de l’Eglise quand on en a besoin. Lorsqu’on combattait la foi, il y avait des motifs d’échanges vifs, de confrontation, et de fermeté dans l’adhésion. Aujourd’hui, l’indifférence est le signe caractéristique et cela mène à cette confusion, à ces mouvements «immanentistes» du New Age, de la religion comme bien- être, de la religion comme recherche d’harmonie entre les forces de la nature. Cette lecture immanente et non plus transcendante de la religion me paraît un problème grave. L’ennemi majeur aujourd’hui, ce n’est ni l’athéisme, ni l’aversion pour la religion, mais l’indifférence: «que Dieu existe ou pas, cela m’indiffère».

Apic: Comment voyez-vous l’avenir de la Faculté de théologie?

Mgr Grampa: Ce qui devait être un grand don à l’Eglise de Lugano se révèle être un poids préoccupant. C’est un don, parce que l’évêque Corecco, qui l’a voulue, l’a toujours pensée comme un enrichissement de notre Eglise, pour l’Eglise suisse et pour l’Eglise universelle. Avec une fonction de médiation entre le Nord et le Sud, entre le monde alémanique et le monde latin. Elle pouvait ne pas naître, mais maintenant qu’elle existe, il faut la maintenir en vie. Nous devons trouver les modalités de son autofinancement. Il existe un accord quadriennal avec le diocèse, qui verse 600 à 700’000 francs par an à cette Université, en attendant d’autres formes de financement ou de soutien.

Apic: Vous quittez ce Collège Papio, collège historique, qui compte près de 800 élèves. Quelle expérience emportez-vous?

Mgr Grampa: Oui, historique, car c’est la dernière réalisation du grand archevêque de Milan Charles Borromée, sous le pape Grégoire XIII, exécutant le testament de Bartolomeo Papio, d’Ascona, qui avait laissé ses biens pour ériger ce collège. Historique, car il a donné beaucoup de personnalités à la vie publique, en particulier les conseillers fédéraux: Giuseppe Motta et Flavio Cotti, ex élèves du Collège Papio.

J’ai passé une vie avec les jeunes. J’ai toujours été prêtre et enseignant. Le contact avec la jeunesse vous fait rester jeune, au moins d’esprit, de coeur et de tête. Car les jeunes sont toujours en mouvement, toujours à la recherche de réponses. Ils ne se satisfont pas du préemballé. Je me suis laissé éduquer par les jeunes. Ce qui me fait dire que cela devrait donner un évêque qui se laisse éduquer par son peuple. Pas un évêque qui laisse tomber des sentences d’en haut! (apic/vb)

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