Apic Interview
Une hindoue rêvant la mort de son mari peut s’immoler
Par Valérie Bory
Lausanne, 23 février 2004 (Apic) On ne rêve pas de la même façon que l’on soit musulman, chrétien, juif, hindou. La parution récente de «Visions révélatrices», un ouvrage collectif, étudie le rêve dans les textes sacrés des différentes religions, mais aussi dans les pratiques des fidèles. Un ouvrage de sciences humaines, édité sous la responsabilité de Maya Burger, professeur d’histoire des religions et de hindi (hindoustani) à l’Université de Lausanne, éclaire le phénomène. Philippe Bornet, doctorant et assistant à la publication du livre, a répondu à nos questions.
Les rêves ont souvent été à l’origine d’une religion mais sont aussi le canal privilégié de messages divins. Pour les auteurs de l’étude, qui fait suite à un colloque, tenu à l’Université de Lausanne, les interprétations faites par les différentes traditions religieuses méritent d’être mises en parallèle avec les études scientifiques contemporaines sur le rêve, relevant des neurosciences et de la psychologie.
Dans les sociétés primitives déjà, le rêve est au coeur de l’homme, de sa vision du monde, de sa religion. Par son interprétation, il préside à la destinée. Il est le lieu de la révélation, de l’annonciation. L’âme visite- t-elle des sphères inconnues ou sommes-nous visités pendant la nuit ? Et comment les religions interprètent-elles cela ?
Le rêve est parfois plus vrai que la vie, comme le montrent certaines pratiques en Inde. Chez les Grecs anciens, le rêve est d’origine divine et source de connaissance. Le rêve dans l’islam véhicule un message surnaturel. Telles sont quelques-unes des pistes explorées dans une perspective d’histoire comparée des religions.
Apic: Le rêve peut-il donc être prémonitoire dans certaines religions ?
Philippe Bornet: Oui et son importance est extrême, puisqu’il s’agit de vie et de mort. Le rêve est bel et bien réel. Ainsi cette femme qui prépare son bûcher et s’immole par le feu (on dit qu’elle «commet sati»), après avoir rêvé la mort de son mari, en son absence. On trouve encore des cas récents, le dernier remonte à 2002. Le rêve est tellement crédible, qu’il force à agir. Dans l’hindouisme, les perceptions de nos sens – nous voyons, nous entendons – sont considérées comme une illusion, donc on tend à considérer le monde comme illusoire.
Précisons que sous le terme hindouisme on trouve des traditions monothéistes, polythéistes, monistes. Analysant les cas de «sati» provoqués par un rêve de mort, Catherine Weinberger-Thomas (professeur en langue et littérature hindies, à Paris) les comprend comme un passage à l’acte, motivé par une culpabilité insupportable, culpabilité féminine, liée à la culture ambiante. En Inde, la pensée coupable, même inconsciente, possède une densité de péché égale à l’acte.
Apic: Et dans le cadre de l’islam, que signifie le rêve ?
Philippe Bornet: Le rêve religieux, lorsque le prophète apparaît au rêveur, est lié à une prophétie. Dieu communique un message à son serviteur. Le rêve est un outil de connaissance, de ressourcement. D’autre part, le rêve est plus important et plus riche de sens selon le statut social du rêveur. Si c’est un calife, il sera plus crédible que chez un simple croyant.
Dans l’éthique sunnite, si le Prophète apparaît au rêveur émacié, débraillé, celui-ci est amené à déduire qu’il a peut-être commis un péché ou une erreur dans sa pratique religieuse. C’est l’état moral du rêveur qui influe sur le contenu du rêve, comme une sorte de miroir. Ainsi, selon Pierre Lory (spécialiste de la mystique et de l’ésotérisme musulman, à Paris), le contenu immoral d’un rêve est immédiatement attribué à l’état du rêveur, ce qui protège l’éthique de l’islam sunnite de la moindre faille, qu’on ne saurait alors lui attribuer.
Apic: Et dans le judaïsme ?
Philippe Bornet: Dans le judaïsme rabbinique, le rêve est crédité d’une portée importante. On y fait très attention, car le rêve risque de se réaliser et cela dépend de l’interprétation qui en est donnée. On trouve sur internet des questions de croyants qui demandent à des rabbins de les conseiller en cas de mauvais rêve. Et les rabbins répondent de quelle manière il faut procéder. Il y a deux pratiques. La première, consiste à jeûner, la seconde à «améliorer» le rêve. Le rêveur doit affirmer devant plusieurs personnes qu’il a fait un bon rêve, à trois reprises. De manière à neutraliser l’effet potentiellement néfaste du rêve.
Apic: Pouvez-vous nous donner un exemple ?
Philippe Bornet: Oui, celui de cette femme qui fait le même rêve plusieurs fois. Il est tiré du Midrash (commentaires de l’Ecriture dans le judaïsme rabbinique). Dans son rêve, le grenier de sa maison est ouvert. Elle va voir l’interprétateur de rêves qui est un rabbi, un maître religieux à l’époque. Il lui prédit qu’elle va avoir un fils. Elle refait le même rêve, interprétation identique. Même rêve une troisième fois mais l’interprétateur n’est pas là. Ses disciples répondent alors à la femme : «tu vas enterrer ton mari». Le rabbi, de retour, entend des pleurs et interroge les disciples. «Vous avez tué un homme», leur dit-il, car il est écrit dans le texte sacré : «Il advint selon ce qu’il nous avait interprété et il en fut ainsi»
Apic: Qu’en est-il de la signification du rêve dans l’Antiquité ?
Philippe Bornet: Le songe, d’origine divine, occupe une place extrêmement importante. Message des dieux, il est porteur d’un sens secret qui éclaire l’homme, incapable de voir plus loin. C’est une source de connaissance. La sagesse antique voulait qu’on tienne compte des messages de la nuit qui, par le rêve, nous permettaient de connaître le destin, de le modifier ou de l’affronter. Mais je précise que monde grec a produit des réflexions diverses sur le rêve. Les Anciens, tout en distinguant le rêve de l’état de veille, donnent plus d’importance au rêvé qu’au vécu. Il faut citer»La Clé des Songes», d’Artémidore, un ouvrage sans doute écrit au IIè siècle, que Freud considérait comme l’exposé le plus complet sur l’interprétation des songes dans le monde gréco-romain.
Apic: Le rêve peut donner les clés d’une guérison, dites-vous ?
Philippe Bornet: Au 2è et au 3è siècle, à Epidaure et à Pergame, dans les temples d’Asclépios (dieu de la médecine dans la mythologie grecque), pour guérir d’une maladie incurable, les malades se couchaient dans le temple la nuit, attendant le rêve qui apporterait la solution à leur maladie. Et cela jusqu’aux dernières années de l’Antiquité tardive, au grand dam du christianisme alors dominant. Mais l’interprétation des rêves, l’oniromancie, se faisait entre simples individus. Et l’on pouvait se rendre chez un « spécialiste » pour débrouiller les rêves les plus confus. Il existait de nombreux ouvrages ou traités sur le sujet.
Apic: Les fidèles ne cherchent-ils pas parfois à donner un coup de pouce au rêve ?
Philippe Bornet: Oui, comme dans cette tradition encore vivace, en Thessalie. Pour la fête de Saint Théodore, les jeunes filles préparent des galettes très salées puis les font bénir par le pope. Elles les mangent le soir, sans boire, et la nuit elles on toutes les chances de rêver d’un jeune homme qui leur apportera de l’eau. Et ce jeune homme est perçu comme le futur fiancé. On imagine que le futur mari sera donc agréé par les puissances divines à l’origine du rêve.
Apic: Et dans la Bible ?
Philippe Bornet: Les rêves ou les visions sont souvent considérés comme des moyens autorisant les individus à franchir des limites. Comme le montre Pierre-Yves Brandt (professeur de psychologie de la religion à Lausanne et Genève), lorsque l’ange apparaît en songe à Joseph et lui dit de ne pas craindre de prendre Marie pour épouse, il résout un dilemme. En effet, selon la loi, Joseph, qui la sait enceinte, aurait été obligé de répudier une femme adultère. En outre, la crainte de Dieu lui interdirait de prendre pour épouse celle qui a été choisie par Dieu lui-même. On est dans un contexte culturel d’honneur et de honte. Une intervention divine était nécessaire pour qu’un homme respectant le code d’honneur puisse le transgresser.
Apic: Le rêve aide à franchir des limites, mais peut-il mettre en garde contre un danger ?
Philippe Bornet: D’autres rêves dans l’Evangile de Matthieu, orientés vers la préservation de l’enfant Jésus qui vient de naître, informent d’un danger qui le menace. Au contraire du rêve de Joseph, ils ne viennent pas lever un obstacle . C’est le cas lorsque les mages qui devaient retourner chez Hérode après avoir adoré l’enfant Jésus, pour lui dire où il se trouvait, apprennent en songe qu’ils doivent rentrer par un autre chemin. Quant à Joseph, il apprend en rêve qu’il doit fuir en Egypte avec Marie et l’enfant. Et il y en a bien d’autres.
Apic: La psychanalyse ne voit pas le rêve comme un signe à venir .
Philippe Bornet: Non. Pour Freud, le rêve ne vient pas d’une instance transcendante. Il est produit par la psyché humaine. Il ne peut donc pas annoncer l’avenir, si ce n’est par son effet suggestif sur le rêveur. Au contraire, dans les religions, il est souvent annonciateur. Une interprétation freudienne où le processus du rêve est interprété comme l’expression d’un désir serait incapable de rendre compte de la fonction révélatrice qui lui est attribuée. Il y a une différence de perspective anthropologique. VB
Rêves : Visions révélatrices – Réception et interprétation des songes en contexte religieux – Maya Burger (éd.) Ed. Peter Lang, Berne 2003 (apic/vb)
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