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Timor Est: une visite délicate
Fribourg, 27septembre(APIC) La visite qu’effectuera Jean Paul II à Timor
Est risque fort de s’inscrire comme l’une des plus délicates des voyages du
pape. Jean Paul fera en effet une brève visite à Timor Est le 12 octobre.
Il se rendra à Dili, siège de l’unique diocèse catholique. Programmée entre
la visite qu’il fera la veille à Florès et celle qui le mènera le lendemain
à nouveau à Djakarta, la capitale indonésienne, cette visite risque fort de
provoquer une profonde blessure dans la population de Timor Est occupé par
l’Indonésie depuis 1976.
Située au nord de l’Australie et au sud-est de l’Indonésie, dans le prolongement des îles de la Sonde, l’île de Timor est montagneuse et jouit
d’un sol riche, sous un climat favorable. Elle fut découverte et colonisée
par les Portugais en 1520, qui cédèrent aux Hollandais la partie occidentale de l’île en 1559. Pendant des siècles, deux sphères d’influences se partagèrent donc ce territoire. Joint d’abord à l’administration de Macao, le
Timor portugais devint, en 1896, province portugaise autonome. La partie
occidentale de l’île fut ensuite intégrée à l’Indonésie au moment de l’indépendance (1949). Quant à Timor Est, près de 600’000 habitants, il vit reconnaître son droit à l’auto-détermination par le Portugal après la «Révolution des oeillets» (1974) et, après quelques troubles, l’indépendance fut
proclamée après le départ des Portugais. Le FRETILIN (Front timorais de libération nationale) constitua un gouvernement qui fut reconnu par le Portugal.
Annexé de force
Dix jours seulement après la proclamation de l’indépendance par le FRETILIN, le 7 décembre 1975, au mépris du droit international et en contradiction avec la Charte des Nations-Unies, l’Indonésie, à l’instar de ce
qu’avait fait les Etats-Unis pour la Grenade, envahissait avec une sauvagerie inouïe Timor Est. L’Indonésie, qui s’était pourtant engagée devant
l’ONU à ne jamais revendiquer la souveraineté sur le Timor oriental, justifia son intervention par le danger communiste que représentait le nouvel
Etat indépendant.
Depuis l’annexion – qui n’a été reconnue ni par l’ONU ni par le Vatican
-, l’Indonésie s’est obstinée et cherche à étouffer la résistance du peuple
timorais. Les organisations internationales engagées dans les causes des
droits de l’homme, notamment Amnesty International, ne cessent depuis de
dénoncer la répression, les brutalités, sévices, tortures systématiques et
assassinats commis par l’armée indonésienne contre les indépendantistes.
Selon un rapport d’Amnesty International publié en mai 1985, 200’000 au
moins des quelque 600’000 Timorais ont trouvé la mort depuis l’invasion indonésienne. D’autres rapports attestent que des communautés entières ont
été déplacées et installées dans des villages placés sous surveillance militaire. Le pouvoir d’occupation impose également la langue et la culture
indonésienne dans les écoles, comme il tente d’»indonésianiser» toute la
vie économique et sociale. Il en résulte, comme l’a souligné Mgr Carlos Belo, administrateur apostolique de Dili, une dépendance généralisée des Timorais, qui sont en train de devenir «des citoyens de deuxième classe sur
leur propre terre».
L’isolement de l’Eglise à Timor Est
Unique diocèse de Timor Est, Dili est administré directement par le Vatican. Administrateur apostolique, Mgr Belo, qui a succédé à cette fonction
à Mgr da Costa Lopez en 1983, n’est pas membre de la Conférence épiscopale
indonésienne. Dili, la seule ville où les Timorais jouissent d’une certaine
liberté de déplacement, est peuplée de 60’000 Indonésiens et de 20’000 Timorais seulement.
L’Eglise du Timor oriental travaille dans l’isolement et sous des contraintes politiques certaines. Mgr Belo et son prédécesseur, mais aussi les
religieux et le clergé timorais ont régulièrement dénoncé les atrocités
commises contre la population. En novembre 1983, les évêques indonésiens
ont, dans une lettre aux clergé timorais, reconnu «la souffrance et l’oppression vécues par le peuple de Timor Est», affirmant que la responsabilité de l’Eglise indonésienne est de «lutter… pour faire reconnaître et respecter ce qu’il y a de plus sacré pour le peuple de Timor oriental: sa religion, sa famille et sa terre». En mars 1984, les évêques portugais ont
publié une déclaration similaire. En 1984 toujours, devant le nouvel ambassadeur d’Indonésie près le Saint-Siège, Jean Paul II avait dit publiquement
son espoir que l’identité ethnique, religieuse et culturelle du peuple timorais soit l’objet d’»une attention spéciale», Que dira le pape à l’occasion de sa prochaine visite?
En juillet dernier, Mgr Belo disait placer de grands espoirs dans la visite de Jean Paul II. «Nous avons besoin du soutien du pape, de ses encouragements, déclarait-il» Quelques semaines plus tôt, l’évêque avait écrit
au secrétaire général de l’ONU pour réclamer l’autodétermination de Timor
Est. L’initiative avait aussitôt été désavouée par le pro-nonce apostolique
à Djakarta: «La requête ne reflète pas les aspirations de la population locale et Mgr Belo n’aurait pas dû se mêler de politique», devait-il commenter.
L’annexion forcée de Timor Est est doublée d’une autre visée: l’épiscopat de Djakarta veut le rattachement du diocèse de Dili à l’Indonésie. Le
Vatican s’y oppose tant que la situation n’est pas réglée au plan international. La question est en tout cas délicate pour l’Eglise face aux autorités de l’Indonésie.
Mgr Belo n’a pas caché que c’est sur ordre de l’épiscopat de Djakarta
qu’il a invité le pape dans son diocèse. La visite de Jean Paul II risque
fort d’apparaître comme une caution à l’annexion. Au moment de la visite,
un certain nombre de détails seront importants: le pape célèbrera-t-il
l’eucharistie sur la place de Taci-Tolu (où des milliers de Timorais ont
été exécutés)? s’exprimera-t-il en tetum, la langue des Timorais, ou en indonésien? quel sera son message lors d’une visite organisée surtout depuis
Djakarta, sans grande concertation avec l’évêque et le clergé de Dili? Les
Timorais redoutent en tout cas que le voyage du pape ne débouche sur trop
de concessions au gouvernement et à l’épiscopat indonésiens. On prête au
Père Tucci, organisateur des voyages pontificaux, les propos suivants: «Ce
n’est pas pour 400’000 catholiques (timorais) que nous allons sacrifier
toute une chrétienté» (réd, les 4 millions de catholiques indonésiens).
Le pape rencontrera à Timor une chrétienté dynamique. En 1975, on y dénombrait 30% de catholiques. Ils sont aujourd’hui près de 500’000, près de
80% de la population. (apic/cip/pr)
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