Apic reportage
L’avenir du pays avec ou sans Chavez? Telle est la question
Pierre Rottet, de l’Apic
Caracas, 12 août 2004 (Apic) Au terme d’un an de procédure, quelque 14 millions d’électeurs vénézueliens se prononceront le 15 août sur le mandat présidentiel du président Hugo Chavez, 49 ans, qui court normalement jusqu’en 2006. En cas de victoire des référendaires, hostiles à Chavez, une élection présidentielle anticipée sera organisée avant la mi-septembre. Le « non » le maintiendra au pouvoir. Les derniers sondages lui sont d’ailleurs favorables, près de 60%, estime-t-on. L’enjeu de ce référendum est de taille, au niveau national et international. (v encadré).
Ce rendez-vous représente une première non seulement pour le Venezuela mais aussi en Amérique latine, si ce n’est dans le monde. Pour la première fois, une ordonnance constitutionnelle permet au peuple de recourir à un référendum pour entamer un processus de révocation présidentielle. Une condition: que 20% au moins de l’électorat le demande à la mi-mandat, conformément à la Constitution « bolivarienne. Une « aubaine » que les opposants de Chavez ont saisi: en juin dernier 2’451’821 signatures recueillies avec peine ont été remises au Conseil électoral du pays (CNE. Soit un peu plus que les 2,43 millions indispensables prescrite par la constitution. Une Constitution proposée par Chavez lui-même et approuvée par le peuple en décembre 1999. Sur la base de ce texte, le président, élu en 1998 avait organisée un nouveau scrutin, qu’il devait remporter en 2000 pour un mandat de six ans, avec plus de 3,7 millions de voix. C’est dire que l’opposition devra faire le forcing.
Au terme d’une visite au Venezuela, le conseiller spécial du secrétaire général de l’ONU sur les questions latino-américaines, Diego Cordovez, relevait le 23 juillet à Caracas à propos de ce référendum qu’il s’agissait là d’un processus admirable et sans précédent. Des observateurs internationaux ont été conviés à participer aux travaux préparatoires. Ils seront sur place le 15 août, en l’absence de représentants de l’Union européenne.
Société divisée
L’opposition, regroupée sous la bannière d’une trentaine de partis et d’associations anti chavistes, est majoritairement formée de la « Coordination démocratique », des milieux de droite, des patrons, de l’oligarchie et d’une partie de l’Eglise catholique, réputée conservatrice. L’opposition entend reconstruire une nouvelle majorité politique. Pour y parvenir, la « Coordination » utilise les armes dont elle dispose: l’argent, bien sûr, et le contrôle de la grande majorité des médias – près de 90% -, des principales chaînes de TV surtout. En dépit de ces moyens, la bataille de la « communication de la rue » est aujourd’hui animée par les partisans de Chavez. Ils semblent l’emporter à coups de banderoles, de chansons et autres stands. Cela, dans une relative bonne humeur, au cours d’une campagne qualifiée d’apathique.
Dans une société plus ou moins divisée en pro et anti chavistes, confirmant la polarisation profonde de l’opinion publique depuis près de cinq ans, l’opposition tente de ratisser large, y compris en promettant la réconciliation du pays, ainsi que le maintien des actifs du gouvernement dans ses programmes sociaux et éducatifs, cours d’alphabétisation, médecine de proximité. Autant de réussites qui ont forgé la popularité de Chavez auprès des classes défavorisées. Même si le Venezuela n’échappe pas à la réalité latino-américaine, à son clivage de plus en plus marqué entre pauvres et riches. La corruption y est très présente – un échec pour Chavez -, le chômage proche de 25%, et la pauvreté avoisine 50% de la population. Ce qui fait ironiquement dire aux partisans du président: « La droite propose aux électeurs de choisir la copie plutôt que l’original ».
L’oeil de Washington
Une chose est certaine, la Maison-Blanche aura un oeil rivé sur le résultat du référendum du 15 août. Pour de multiples raisons, liées certes à la situation géostratégique du Venezuela: son regard est tourné à l’ouest vers les Caraïbes et Cuba, au sud vers le Brésil, alors que dans son dos, avec ses 2’500 kilomètres de frontières communes avec le Venezuela, le voisin colombien s’empêtre depuis près de 40 ans dans son conflit avec la guérilla, par définition anti-américaine. Pour des considérations économiques ensuite: le Venezuela est ni plus ni moins le 3e fournisseur de pétrole des Etats-Unis. Le pays représente une des plus grandes réserves de pétrole au monde, avec une production de près de 3 millions de barils par jour.
En pleine campagne électorale, l’administration Bush applaudirait d’autant plus à un échec de Chavez que Cuba, proche du président vénézuelien, au même titre que le Brésil de Lula, pourrait voir les vannes de son approvisionnement en pétrole se tarir dangereusement pour le pays et son économie, en cas de succès des référendaires. En attendant le résultat des forages au large de Cuba, dont Castro espère beaucoup.
Spécialiste pour les question latino-américaines, Maurice Lemoine, rédacteur en chef adjoint au mensuel « Le Monde diplomatique », ne croit pas que l’opposition baissera les bras en jouant le jeu de la démocratie en cas d’échec – probable – du référendum. Le retour au Venezuela de l’ex-chef de la Confédération des travailleurs du Venezuela (CTV), Carlos Ortega, l’un des protagonistes de la tentative du coup d’Etat du 11 avril 2002, en dit d’ailleurs long sur les intentions de l’opposition. Un mandat d’arrestation pèse pourtant sur l’homme, pour incitation à la délinquance et trahison de la patrie. Mais de cela, l’ancien président Carlos Andre Perez, condamné pour corruption et qui passe son exil entre Saint-Domingue et Miami, n’en a cure: « Il faut tuer Chavez comme un chien. Malgré le respect que j’ai pour les chiens », a-t-il dit récemment devant la presse.
Interrogé par l’Apic, le journaliste du « Monde diplomatique » relève que les médias anti Chavez sont déjà en train de préparer l’opinion pour l’après référendum sur le thème de la fraude. « Pour perpétuer le chaos, afin de faire accréditer l’idée auprès de la communauté internationale qu’avec Chavez au pouvoir, le pays est ingouvernable ».
Un long processus de déstabilisation
Au pouvoir depuis le 2 février 1999, le président Chavez a vu ses adversaires politiques de plus en plus déterminés à le déloger, lui et sa « révolution bolivarienne », au moyen d’une véritable politique de confrontation apparue dès novembre 2001, en raison des décrets-lois gouvernementaux sur la réforme agraire et les hydrocarbures, interdisant la privatisation du secteur pétrolier. 2002 sera ensuite marqué par une véritable fronde de l’opposition, emmenée par les milieux aisés.
La crise politique intérieure, bien vite internationalisée avec l’ingérence des Etats-Unis, notamment, va déboucher sur une crise économique et sociale majeure, avec en toile de fond les véritables enjeux: le pétrole. et le départ à tout prix de Chavez, par le biais d’élections anticipées ou d’un référendum. Ou au moyen d’un coup d’Etat.
Grogne organisée, manipulation tous azimuts. Aux critiques acerbes de l’oligarchie vénézuélienne vont bientôt s’ajouter celles de plus en plus ouvertes formulées par la hiérarchie catholique du pays. Une Eglise qui n’a du reste jamais épargné Chavez. Le malaise entre la hiérarchie catholique et le gouvernement Chavez va atteindre son point culminant après la tentative de coup d’Etat, dans la nuit du 11 au 12 avril 2002, avec l’appui à ce putsch de l’archevêque de Caracas, le cardinal Velasco, aujourd’hui décédé. Il fut en effet l’un des signataires de l’acte constitutif du gouvernement intérimaire autoproclamé, mis en place par la junte civilo- militaire des milieux de la finance et du pétrole, qui a tenté de renverser un président pourtant démocratiquement élu. Aujourd’hui, Mgr Robert Luckert, archevêque de Coro, une ville située à 300 km au nord-ouest de Caracas, a pris le relais du cardinal. Il passe au Venezuela pour être l’un des grands adversaires du président.
Le Chili de 1970 dans les esprits
Populaire pour les uns, populiste pour les autres, Chavez n’est pas épargné par ses adversaires. La grève nationale de 2002, la quatrième en un an et la plus longue menée dans le pays à ce jour, va mobiliser une partie de la société civile entre décembre 2002 et février 2003, regroupée sous la bannière de la « Coordination démocratique ». Les syndicats placés dans la mouvance de la Confédération des travailleurs vénézueliens (CTV) et de l’ultra puissante Confédération patronale Fedecamaras, vont cette fois jouir de la participation d’une partie d’un secteur clé de l’économie vénézuélienne, la PVDSA, l’industrie du pétrole, qui n’a pas digéré la charrette de licenciements par le gouvernement: 17’000 salariés de PVDSA, soit près de 40% des effectifs. Il faudra les militaires, demeurés fidèles à Chavez contre toute attente, pour mettre un terme à cette grève de 2 mois.
La tentative de déstabilisation téléguidée va ainsi échouer. Elle avait comme des relents chiliens des années 70. Les appels au soulèvement civil et militaire lancés depuis la « zone libérée » de la Plaza Altamira, dans les quartiers huppés de Caracas, ne seront finalement guère entendus, malgré l’exacerbation des tensions, entretenues par une machine médiatique au service de la propagande, véritable engin à créer les conditions propices à la violence. Une violence qui fera tout de même 3 morts le 12 décembre 2003, et 11 en février 2004.
Les analystes estiment à 7,5 milliards de dollars les pertes subies durant cette grève. Depuis, anti et pro « chavistes » ne cessent de s’affrontent sur fond de harangue quotidienne. Les conséquences? Désastreuses pour le pays, principal producteur de pétrole, en dehors des pays du Moyen-Orient, et cinquième exportateur mondial de brut. Et par les temps qui courent. PR
Encadré
Les enjeux du scrutin
Au-delà de la permanence de Chavez au pouvoir, c’est aussi tout un programme et l’ensemble d’une vision de l’Amérique latine qui sont en jeu, estime Maurice Lemoine, du « Monde diplomatique ». Sur le plan intérieur, c’est la poursuite ou non de la réforme agraire: fin 2003, près de 2 millions d’hectares de terre avaient déjà été distribués à plus de 60’000 familles; c’est aussi la poursuite ou non de programmes tels que celui des médecins cubains présents dans les quartiers défavorisés; c’est enfin la poursuite ou non de toutes les réformes en cours, ou encore la fin de la remise de titres de propriétés dans les bidonvilles. Au plan international, le Venezuela de Chavez est un pôle de résistance à la tentative de mise en place de la zone de Libre échange des Amériques, mais aussi un foyer de résistance à l’internationalisation du « Plan colombia », qu’entend imposer Washington. En Amérique latine, le Brésil, Cuba et l’Argentine de Kirchner feront des voeux, dimanche, en faveur de Chavez, comme d’ailleurs les mouvements populaires du continent, les syndicats ou autres organisations de base. A part eux, peu de gouvernements, adeptes de la logique néolibérale, seraient fâchés de voir Chavez partir, estime Maurice Lemoine. Pour les gouvernements il est le mauvais exemple, donc un danger.
La politique pétrolière du gouvernement vénézuelien est l’autre grand enjeu de ce scrutin. Il est en réalité l’une des sources des attaques qui se sont déchaînées contre Chavez à la suite de son refus de privatiser l’entreprise pétrolière nationale (PDVSA). Sa volonté affichée de renforcer le pouvoir d’organisation des pays exportateurs de pétrole, mais aussi les pays consommateurs a déplu à plus d’un. Ce qui explique l’acharnement des milieux pétroliers à Caracas ou à New York, des affairistes et des spéculateurs, pour faire tomber Chavez. Reste que la crise pétrolière internationale représente une aubaine pour Caracas. Récemment, les revenus pétroliers ont permis à Chavez de mettre en place un Fonds de développement social disposant de 2 milliards de dollars. Quant à l’opposition, elle dénonce l’utilisation de cette « arme pétrolière » dans la campagne. Une arme qui pourrait cependant permettre au pays d’engranger des réserves de devises et de réduire la dette publique, qui est passée de 29,3% fin 1999 à 45,1% du PIB en 2003. PR
Encadré
Fin de la campagne
« Dimanche, le Venezuela décidera s’il veut rester un pays libre ou se convertir en une colonie des Etats-Unis », a déclaré Chavez au terme de la campagne officielle. Une campagne à laquelle adversaires et partisans du gouvernement ont mis un terme jeudi 12 août, pour gagner à leur cause les derniers indécis. Le gouvernement de Chavez a d’ores et déjà assuré qu’il respecterait le verdict des urnes, « quel qu’il soit ». L’opposition a pour sa part déclaré qu’elle reconnaîtrait le résultat seulement si la communauté internationale le considère valide. Elle s’en prend aujourd’hui au Conseil national électoral, accusé de manoeuvrer le scrutin en faveur du gouvernement. Dimanche, 118’000 militaires assureront le bon déroulement de ce référendum révocatoire. (apic/pr)
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