Venezuela: Référendum révocatoire: 14 millions de Vénézuéliens aux urnes dimanche

Apic reportage

L’avenir du pays avec ou sans Chavez? Telle est la question

Pierre Rottet, de l’Apic

Caracas, 12 août 2004 (Apic) Au terme d’un an de procédure, quelque 14 millions d’électeurs vénézueliens se prononceront le 15 août sur le mandat présidentiel du président Hugo Chavez, 49 ans, qui court normalement jusqu’en 2006. En cas de victoire des référendaires, hostiles à Chavez, une élection présidentielle anticipée sera organisée avant la mi-septembre. Le «non» le maintiendra au pouvoir. Les derniers sondages lui sont d’ailleurs favorables, près de 60%, estime-t-on. L’enjeu de ce référendum est de taille, au niveau national et international. (v encadré).

Ce rendez-vous représente une première non seulement pour le Venezuela mais aussi en Amérique latine, si ce n’est dans le monde. Pour la première fois, une ordonnance constitutionnelle permet au peuple de recourir à un référendum pour entamer un processus de révocation présidentielle. Une condition: que 20% au moins de l’électorat le demande à la mi-mandat, conformément à la Constitution «bolivarienne. Une «aubaine» que les opposants de Chavez ont saisi: en juin dernier 2’451’821 signatures recueillies avec peine ont été remises au Conseil électoral du pays (CNE. Soit un peu plus que les 2,43 millions indispensables prescrite par la constitution. Une Constitution proposée par Chavez lui-même et approuvée par le peuple en décembre 1999. Sur la base de ce texte, le président, élu en 1998 avait organisée un nouveau scrutin, qu’il devait remporter en 2000 pour un mandat de six ans, avec plus de 3,7 millions de voix. C’est dire que l’opposition devra faire le forcing.

Au terme d’une visite au Venezuela, le conseiller spécial du secrétaire général de l’ONU sur les questions latino-américaines, Diego Cordovez, relevait le 23 juillet à Caracas à propos de ce référendum qu’il s’agissait là d’un processus admirable et sans précédent. Des observateurs internationaux ont été conviés à participer aux travaux préparatoires. Ils seront sur place le 15 août, en l’absence de représentants de l’Union européenne.

Société divisée

L’opposition, regroupée sous la bannière d’une trentaine de partis et d’associations anti chavistes, est majoritairement formée de la «Coordination démocratique», des milieux de droite, des patrons, de l’oligarchie et d’une partie de l’Eglise catholique, réputée conservatrice. L’opposition entend reconstruire une nouvelle majorité politique. Pour y parvenir, la «Coordination» utilise les armes dont elle dispose: l’argent, bien sûr, et le contrôle de la grande majorité des médias – près de 90% -, des principales chaînes de TV surtout. En dépit de ces moyens, la bataille de la «communication de la rue» est aujourd’hui animée par les partisans de Chavez. Ils semblent l’emporter à coups de banderoles, de chansons et autres stands. Cela, dans une relative bonne humeur, au cours d’une campagne qualifiée d’apathique.

Dans une société plus ou moins divisée en pro et anti chavistes, confirmant la polarisation profonde de l’opinion publique depuis près de cinq ans, l’opposition tente de ratisser large, y compris en promettant la réconciliation du pays, ainsi que le maintien des actifs du gouvernement dans ses programmes sociaux et éducatifs, cours d’alphabétisation, médecine de proximité. Autant de réussites qui ont forgé la popularité de Chavez auprès des classes défavorisées. Même si le Venezuela n’échappe pas à la réalité latino-américaine, à son clivage de plus en plus marqué entre pauvres et riches. La corruption y est très présente – un échec pour Chavez -, le chômage proche de 25%, et la pauvreté avoisine 50% de la population. Ce qui fait ironiquement dire aux partisans du président: «La droite propose aux électeurs de choisir la copie plutôt que l’original».

L’oeil de Washington

Une chose est certaine, la Maison-Blanche aura un oeil rivé sur le résultat du référendum du 15 août. Pour de multiples raisons, liées certes à la situation géostratégique du Venezuela: son regard est tourné à l’ouest vers les Caraïbes et Cuba, au sud vers le Brésil, alors que dans son dos, avec ses 2’500 kilomètres de frontières communes avec le Venezuela, le voisin colombien s’empêtre depuis près de 40 ans dans son conflit avec la guérilla, par définition anti-américaine. Pour des considérations économiques ensuite: le Venezuela est ni plus ni moins le 3e fournisseur de pétrole des Etats-Unis. Le pays représente une des plus grandes réserves de pétrole au monde, avec une production de près de 3 millions de barils par jour.

En pleine campagne électorale, l’administration Bush applaudirait d’autant plus à un échec de Chavez que Cuba, proche du président vénézuelien, au même titre que le Brésil de Lula, pourrait voir les vannes de son approvisionnement en pétrole se tarir dangereusement pour le pays et son économie, en cas de succès des référendaires. En attendant le résultat des forages au large de Cuba, dont Castro espère beaucoup.

Spécialiste pour les question latino-américaines, Maurice Lemoine, rédacteur en chef adjoint au mensuel «Le Monde diplomatique», ne croit pas que l’opposition baissera les bras en jouant le jeu de la démocratie en cas d’échec – probable – du référendum. Le retour au Venezuela de l’ex-chef de la Confédération des travailleurs du Venezuela (CTV), Carlos Ortega, l’un des protagonistes de la tentative du coup d’Etat du 11 avril 2002, en dit d’ailleurs long sur les intentions de l’opposition. Un mandat d’arrestation pèse pourtant sur l’homme, pour incitation à la délinquance et trahison de la patrie. Mais de cela, l’ancien président Carlos Andre Perez, condamné pour corruption et qui passe son exil entre Saint-Domingue et Miami, n’en a cure: «Il faut tuer Chavez comme un chien. Malgré le respect que j’ai pour les chiens», a-t-il dit récemment devant la presse.

Interrogé par l’Apic, le journaliste du «Monde diplomatique» relève que les médias anti Chavez sont déjà en train de préparer l’opinion pour l’après référendum sur le thème de la fraude. «Pour perpétuer le chaos, afin de faire accréditer l’idée auprès de la communauté internationale qu’avec Chavez au pouvoir, le pays est ingouvernable».

Un long processus de déstabilisation

Au pouvoir depuis le 2 février 1999, le président Chavez a vu ses adversaires politiques de plus en plus déterminés à le déloger, lui et sa «révolution bolivarienne», au moyen d’une véritable politique de confrontation apparue dès novembre 2001, en raison des décrets-lois gouvernementaux sur la réforme agraire et les hydrocarbures, interdisant la privatisation du secteur pétrolier. 2002 sera ensuite marqué par une véritable fronde de l’opposition, emmenée par les milieux aisés.

La crise politique intérieure, bien vite internationalisée avec l’ingérence des Etats-Unis, notamment, va déboucher sur une crise économique et sociale majeure, avec en toile de fond les véritables enjeux: le pétrole. et le départ à tout prix de Chavez, par le biais d’élections anticipées ou d’un référendum. Ou au moyen d’un coup d’Etat.

Grogne organisée, manipulation tous azimuts. Aux critiques acerbes de l’oligarchie vénézuélienne vont bientôt s’ajouter celles de plus en plus ouvertes formulées par la hiérarchie catholique du pays. Une Eglise qui n’a du reste jamais épargné Chavez. Le malaise entre la hiérarchie catholique et le gouvernement Chavez va atteindre son point culminant après la tentative de coup d’Etat, dans la nuit du 11 au 12 avril 2002, avec l’appui à ce putsch de l’archevêque de Caracas, le cardinal Velasco, aujourd’hui décédé. Il fut en effet l’un des signataires de l’acte constitutif du gouvernement intérimaire autoproclamé, mis en place par la junte civilo- militaire des milieux de la finance et du pétrole, qui a tenté de renverser un président pourtant démocratiquement élu. Aujourd’hui, Mgr Robert Luckert, archevêque de Coro, une ville située à 300 km au nord-ouest de Caracas, a pris le relais du cardinal. Il passe au Venezuela pour être l’un des grands adversaires du président.

Le Chili de 1970 dans les esprits

Populaire pour les uns, populiste pour les autres, Chavez n’est pas épargné par ses adversaires. La grève nationale de 2002, la quatrième en un an et la plus longue menée dans le pays à ce jour, va mobiliser une partie de la société civile entre décembre 2002 et février 2003, regroupée sous la bannière de la «Coordination démocratique». Les syndicats placés dans la mouvance de la Confédération des travailleurs vénézueliens (CTV) et de l’ultra puissante Confédération patronale Fedecamaras, vont cette fois jouir de la participation d’une partie d’un secteur clé de l’économie vénézuélienne, la PVDSA, l’industrie du pétrole, qui n’a pas digéré la charrette de licenciements par le gouvernement: 17’000 salariés de PVDSA, soit près de 40% des effectifs. Il faudra les militaires, demeurés fidèles à Chavez contre toute attente, pour mettre un terme à cette grève de 2 mois.

La tentative de déstabilisation téléguidée va ainsi échouer. Elle avait comme des relents chiliens des années 70. Les appels au soulèvement civil et militaire lancés depuis la «zone libérée» de la Plaza Altamira, dans les quartiers huppés de Caracas, ne seront finalement guère entendus, malgré l’exacerbation des tensions, entretenues par une machine médiatique au service de la propagande, véritable engin à créer les conditions propices à la violence. Une violence qui fera tout de même 3 morts le 12 décembre 2003, et 11 en février 2004.

Les analystes estiment à 7,5 milliards de dollars les pertes subies durant cette grève. Depuis, anti et pro «chavistes» ne cessent de s’affrontent sur fond de harangue quotidienne. Les conséquences? Désastreuses pour le pays, principal producteur de pétrole, en dehors des pays du Moyen-Orient, et cinquième exportateur mondial de brut. Et par les temps qui courent. PR

Encadré

Les enjeux du scrutin

Au-delà de la permanence de Chavez au pouvoir, c’est aussi tout un programme et l’ensemble d’une vision de l’Amérique latine qui sont en jeu, estime Maurice Lemoine, du «Monde diplomatique». Sur le plan intérieur, c’est la poursuite ou non de la réforme agraire: fin 2003, près de 2 millions d’hectares de terre avaient déjà été distribués à plus de 60’000 familles; c’est aussi la poursuite ou non de programmes tels que celui des médecins cubains présents dans les quartiers défavorisés; c’est enfin la poursuite ou non de toutes les réformes en cours, ou encore la fin de la remise de titres de propriétés dans les bidonvilles. Au plan international, le Venezuela de Chavez est un pôle de résistance à la tentative de mise en place de la zone de Libre échange des Amériques, mais aussi un foyer de résistance à l’internationalisation du «Plan colombia», qu’entend imposer Washington. En Amérique latine, le Brésil, Cuba et l’Argentine de Kirchner feront des voeux, dimanche, en faveur de Chavez, comme d’ailleurs les mouvements populaires du continent, les syndicats ou autres organisations de base. A part eux, peu de gouvernements, adeptes de la logique néolibérale, seraient fâchés de voir Chavez partir, estime Maurice Lemoine. Pour les gouvernements il est le mauvais exemple, donc un danger.

La politique pétrolière du gouvernement vénézuelien est l’autre grand enjeu de ce scrutin. Il est en réalité l’une des sources des attaques qui se sont déchaînées contre Chavez à la suite de son refus de privatiser l’entreprise pétrolière nationale (PDVSA). Sa volonté affichée de renforcer le pouvoir d’organisation des pays exportateurs de pétrole, mais aussi les pays consommateurs a déplu à plus d’un. Ce qui explique l’acharnement des milieux pétroliers à Caracas ou à New York, des affairistes et des spéculateurs, pour faire tomber Chavez. Reste que la crise pétrolière internationale représente une aubaine pour Caracas. Récemment, les revenus pétroliers ont permis à Chavez de mettre en place un Fonds de développement social disposant de 2 milliards de dollars. Quant à l’opposition, elle dénonce l’utilisation de cette «arme pétrolière» dans la campagne. Une arme qui pourrait cependant permettre au pays d’engranger des réserves de devises et de réduire la dette publique, qui est passée de 29,3% fin 1999 à 45,1% du PIB en 2003. PR

Encadré

Fin de la campagne

«Dimanche, le Venezuela décidera s’il veut rester un pays libre ou se convertir en une colonie des Etats-Unis», a déclaré Chavez au terme de la campagne officielle. Une campagne à laquelle adversaires et partisans du gouvernement ont mis un terme jeudi 12 août, pour gagner à leur cause les derniers indécis. Le gouvernement de Chavez a d’ores et déjà assuré qu’il respecterait le verdict des urnes, «quel qu’il soit». L’opposition a pour sa part déclaré qu’elle reconnaîtrait le résultat seulement si la communauté internationale le considère valide. Elle s’en prend aujourd’hui au Conseil national électoral, accusé de manoeuvrer le scrutin en faveur du gouvernement. Dimanche, 118’000 militaires assureront le bon déroulement de ce référendum révocatoire. (apic/pr)

12 août 2004 | 00:00
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Drame familial... drame d’enfants (130793)

APIC – REPORTAGE

Famille d’accueil ou institution?

Divergences pour un même souci au sein des services sociaux romands

Par Pierre Rottet, de l’Agence APIC

Fribourg, 13juillet(APIC) Parce que des gosses vivent une enfance douloureuse en raison de graves problèmes familiaux, quelque 250 familles dites

d’accueil en Suisse romande ont choisi de les prendre en charge, pour une

période plus ou moins longue. De les élever comme leurs propres enfants.

Pas simple. Les problèmes ne manquent pas. Et les avis divergent d’un canton à l’autre sur la question du placement de l’enfant en famille d’accueil

ou en institution. Enquête.

Des milliers de gosses sont victimes en Suisse de mauvais traitements

physiques. Un rapport publié par le Département fédéral de l’Intérieur en

juin 92 sur l’enfance maltraitée consterne par l’ampleur du phénomène. Selon une une enquête menée du 1er avril 89 au 31 mars 90, 1155 cas de mauvais traitements ont été signalés au groupe de travail, touchant un millier

de familles. Abus sexuels, négligences et carences au niveau des soins,

mauvais traitements physiques et psychiques. Difficile à imaginer: 5’000

bébés battus. Les chiffres sont loin d’être exhaustifs. La justice se charge de sévir. Mais le drame social demeure. Les services sociaux cantonaux

ne chôment pas. Pour placer momentanément ou à longue échéance des gosses

qui ne demandent rien d’autre que de vivre leur vie d’enfant.

Près de 250 familles en Suisse romande vivent aujourd’hui l’expérience

d’accueillir un enfant. Même si les appréciations des services sociaux cantonaux en la matière divergent parfois, de Delémont à Genève, de Neuchâtel

à Sion en passant par Fribourg et Lausanne. Principalement sur les orientations à donner aux placements d’enfants dont les parents sont momentanément

ou à longue échéance dans l’incapacité de les prendre en charge.

Diminuer les risques d’échec

Famille d’accueil ou institution? Quels critères? Les solutions miracles

n’existent pas, relève Josette Bueche, assistante sociale à Delémont. Tout

au plus des critères de base, des appréciations d’une situation donnée, des

évaluations pour tenter de diminuer les risques d’échec. Pour l’enfant placé. Pour le père et la mère par trop vulnérables déjà. Mais aussi pour la

famille d’accueil, qu’un choix erroné pourrait rendre fragile. Placer en

famille d’accueil un adolescent trop gravement perturbé par des problèmes

psychiques ou autres serait hypothéquer l’équilibre familial. Reste alors

l’institution, avec son encadrement de professionnels, explique l’assistante sociale.

Pas simple de trancher lorsque seul doit être pris en compte le bienêtre de l’enfant en proie au sentiment d’abandon, en rupture de tendresse,

en mal d’affection et de sécurité. Balloté entre la crise que vivent des

parents et l’amour qu’il leur conserve. Entre son rêve de gosse interrompu

et le drame vécu d’un père et d’une mère. Des deux parfois. Drame de l’alcool, de la drogue, dépression d’une mère cabossée par les difficultés, désespoir d’un père depuis trop longtemps au chômage. Drame de l’éducation,

de l’enfant battu, abusé ou mal nourri, peu ou pas suivi dans son apprentissage de la vie.

Ces réalités frappent au quotidien. En Suisse comme ailleurs. D’où l’application de mesures prévues par l’Ordonnance fédérale sur le placement

d’enfants, que les cantons sont chargés d’exécuter, par services sociaux ou

Offices des mineurs interposés. Décisions douloureuses dans tous les cas,

qui ne passent ni par l’adoption, ni par la rupture avec les parents naturels. Ni surtout par le retrait de l’autorité parentale, mesure extrême et

rare.

Divergences: quelles solutions

La solution? La mise en institution de l’enfant. Ou alors son placement

en famille d’accueil, après une enquête et une évaluation de la situation.

Une solution à laquelle on a tendance à recourir dans les cantons du Jura,

du Valais, de Genève et de Vaud, sans pour autant exclure l’institution.

Une vingtaine de familles d’accueil dans le Jura et en Valais, un peu moins

d’une centaine dans les cantons de Genève et Vaud, quelques-unes dans ceux

de Fribourg et Neuchâtel. Les statistiques font parfois défaut en la matière. Pour Neuchâtel et Fribourg principalement qui ont prioritairement

opté pour le placement en institution. La notion de placement étant parfois

aussi plus large car étendue à d’autres cas: divorces, décès, ou travail

des parents…

«Nous n’avons pas de service spécifique en matière de placement d’enfants, que seuls des juges de district peuvent décider dans le canton de

Neuchâtel», confirme Raphaël Bohnet, assistant social à Neuchâtel. La perspective d’un retour dans la famille naturelle incite plutôt à sa mise en

institution. «Le canton est suffisamment pourvu en maisons spécialisées,

bien encadrées par les professionnels que ne sont à priori pas les familles

d’accueil». Selon R. Bohnet, l’institution réduit les risques possibles qui

pourraient conduire au sentiment d’abandon que le gosse pourrait éprouver

une seconde fois en cas d’échec en famille d’accueil.

Son de cloche identique à Fribourg, canton où l’autorité tutélaire est

confiée aux juges de paix. Selon l’Office des mineurs, chargé du suivi des

dossiers avec les différents services sociaux, le fait que des parents naturels s’opposent au placement des enfants en famille constitue une raison

suffisante pour y avoir recours le moins possible. Les cas de placement

existent cependant. D’où le souhait des milieux sociaux, dit-on, de voir se

créer une association de familles d’accueil, à l’instar de celle qui a vu

le jour dans le canton de Vaud, qui groupe une cinquantaine de membres 1).

Du côté de Lausanne, justement, seul le Service de protection de la jeunesse peut délivrer une autorisation d’accueillir un enfant, après une décision du juge de paix. Situation quelque peu identique à Genève, où l’organe central, la chambre des tutelles, fait autorité, laissant au Service

de protection de la jeunesse le soin de donner son agrément au placement

après enquête et évaluation préalables. A Genève comme à Lausanne, on évoque et admet ce que l’ensemble des services sociaux romands constatent, à

savoir la difficulté de trouver des familles d’accueil, qui ne doivent être

motivées ni par des considérations d’ordre trop religieuse, ni par des motifs financiers, même si une pension est perçue pour l’enfant. Mais par

l’aspect humain du problème. Un esprit d’ouverture. «Le bouche à oreille ne

suffit pas, d’où, parfois, le recours aux annonces de presse. Les familles

se présentent généralement spontanément à nos services. Mais c’est vrai,

déplore à Genève Jacqueline Kramer, que nous ne disposerions pas actuellement de suffisamment de familles d’accueil s’il fallait résoudre du jour au

lendemain une dizaine de cas urgents».

Dans le Valais, chaque commune dispose d’une chambre pupillaire, une autorité tutélaire en quelque sorte, travaillant en lien avec l’Office des

mineurs et les services sociaux. «Seuls quelques villes comme Sion par

exemple, disposent d’un chambre pupillaire officielle. D’un tuteur officiel, contrairement aux communes dont les chambres sont composées de M. et

Mme tout le monde… De bénévoles», explique-t-on à l’Office des mineurs.

Une procédure contestable dans la mesure où les décisions ne sont pas prises par des professionnels. Un peu comme dans le Jura du reste. Où l’autorité tutélaire appartient aux Conseils communaux (exécutif). Un cas unique

en Suisse romande.

Jura: le mauvais héritage du canton de Berne

Si la décision de soustraire pour un temps des enfants à une famille appartient à une autorité tutélaire, à l’Office des mineurs dans certains

cantons, à un juge de paix dans d’autres, dans le Jura, déplore Josette

Bueche, l’autorité tutélaire reste aux conseils communaux. «82 communes…

82 manières de penser et d’appliquer la loi. Un mauvais héritage de la loi

bernoise encore et toujours appliquée ici. Et qu’il conviendrait de changer». Certaines communes ne veulent pas entendre parler de placement. On

occulte les cas de mauvais traitements, par manque de courage d’aller jusqu’au bout, parce qu’il en coûtera à la commune de placer l’enfant.

«Les critères d’appréciation en la matière n’appartiennent pas à des

professionnels. Les conseils communaux font certes parfois ce qu’ils peuvent… mais ne sont pas obligés de tenir compte des avis des professionnels des services sociaux régionaux. Des communes ont été sommées d’intervenir. Elles ont pourtant le devoir de la protection de l’enfance, mais

l’interprètent à leur façon». Bien sûr, poursuit-elle, il faut une plainte

pour intervenir… d’un voisin ou de l’instituteur, par exemple. Il appartient ensuite aux services sociaux régionaux d’effectuer une enquête et

d’évaluer la situation. Afin de déterminer s’il convient ou non de retirer

l’enfant, ce qui est loin d’être toujours la meilleure solution. «Encore

faut-il trouver quelqu’un qui veuille bien porter plainte, et témoigner

lorsqu’il y a suspicion de mauvais traitements… Les rumeurs ne suffisent

pas. On nous dit: ’J’ai entendu que…’ ’Je crois que…. mais je ne tiens

pas à m’en mêler’. On rencontre quelquefois des gens qui craignent de collaborer, au même titre que les communes…», s’étonne Josette Bueche. «Même

des médecins gardent parfois le mutisme… en se retranchant derrière le

secret professionnel».

Un comble compte, tenu de l’enjeu: le bien de l’enfant, son développement. Son équilibre. «L’autre obstacle, certains parents naturels se chargent de le dresser…. Si ceux-ci ne sont pas d’accord avec le placement,

ils mettront l’enfant en situation d’échec, par des pressions psychologiques exercées sur le gosse par rapport à sa famille d’accueil. Le placement

devient alors infernal. Il s’agit dès lors de travailler avec le père et la

mère de l’enfant, pour les déculpabiliser. Et de faire en sorte qu’ils adhèrent à cette solution – schéma idéal – afin d’éviter à l’enfant un perpétuel conflit de loyauté entre la famille naturelle et la famille d’accueil.

Un déchirement trop brutal. (apic/pr)

ENCADRE

Sept enfants et sans connaître le stress

«Sept enfants? Ils ont bien du courage»… Les commentaires vont bon

train autour du couple Vauclair, une famille jurassienne de Courtemaîche.

Un village ajoulot de quelque 600 habitants situé à une dizaine de km de

Porrentruy. Etonnement des gens, incrédulité aussi. Normal, par les temps

qui courent, dans un pays où la moyenne des enfants par famille n’arrive de

loin pas à deux. Alors sept…, dont deux sont en adoption et deux autres

en accueil!

On ne s’improvise pas du jour au lendemain «famille d’accueil». Papa,

maman, un gosse ou deux… puis le repli peut-être, sur le sentiment du devoir accompli. Du définitivement accompli. Rien de tel chez les familles

d’accueil rencontrées. Une ouverture vers l’ailleurs et vers l’autre. Une

démarche née du partage et du dialogue entre les membres de la famille…

Parce que la détresse qui frappe les autres ne laisse pas indifférent. Parce que cette détresse appelle à l’engagement. «Pas simple d’accueillir un

enfant qui n’est pas le sien et de l’aimer comme le sien. De garder l’équilibre entre les enfants de sa propre famille et les gosses accueillis»,

confie Josette Bueche.

Cette adhésion, Patricia et Daniel Vauclair, âgés de 40 et 42 ans, l’ont

obtenue des parents naturels. Et pas seulement pour Carinne, accueillie en

novembre 1990, mais aussi pour Laura, une petite trisomique que sa mère n’a

jamais acceptée, placée en 1992. Le choix des Vauclair n’étonne pas ceux

qui les connaissent. Les gosses font partie de leur vie. Ils sont leur vie.

Trois sont nés de leur union commencée il y a 20 ans. Et deux autres sont

encore arrivés, en adoption. «Deux gamines du Sri Lanka».

Riche, les Vauclair, pour se permettre de nourrir et d’éduquer sept enfants? Et peut-être d’autres encore, car ils y pensent. Certains l’imaginent, ou l’insinuent. «On touche une pension alimentaire pour les enfants

dont nous avons la charge. Quant à mon mari, il travaille comme gérant d’un

centre de jardinage… On est content lorsque nous arrivons à la fin du

mois avec plus 5 cts», commente simplement Patricia.

Le stress? Elle ne sait pas ce que c’est. Sa vie est une philosophie de

simplicité. Qu’elle applique autour de la table familiale lors des repas

pas tristes du tout, dans son travail aussi, qui ne manque pas. Et sans machine à laver la vaisselle. «Un choix. Je suis plutôt portée vers l’écologie». Levée entre 5 heures et 5h.30… les tâches quotidiennes, les devoirs

des enfants, les repas et même la main à la pâte pour aider à la rénovation

de la maison récemment achetée à Courtemaîche. Puis le sommeil, souvent

tard le soir. Patricia ne voudrait pas d’une vie différente. Jamais chez le

coiffeur, jamais de maquillage. Elle va à l’essentiel sans jamais reluquer

le superflu que propose la société de consommation. Sans pourtant jamais

frustrer personne. Et surtout pas ses enfants et son époux qui partagent

son idéal de vie construit autour de la famille. Sans distinction aucune

entre les enfants. «En harmonie, sans poser ni contrainte ni barrière, en

respectant les personnalités de chacun. Si on aime, si on est aimé, on peut

faire passer beaucoup de choses et surmonter tellement d’obstacles».

La décision de devenir famille d’accueil? «Prise en famille, en dialogue

avec mon mari et nos enfants». Le dialogue. Ce maître-mot qui règle litiges

et malentendus, avec les enfants accueillis et les parents de ceux-ci.

«Nous nous devons d’être forts lorsque Carinne revient parfois passablement

perturbée de chez sa mère. Pour lui donner confiance. Lui dire que sa mère,

qu’elle aime, reste sa mère, qu’elle est comme notre fille. Même si nous

savons qu’un jour ou l’autre, elle sera peut-être amenée à nous quitter.

J’y suis préparée.

Briser les égoïsmes

Une manière de voir, qui est aussi celle d’une famille de Porrentruy,

que diverses raisons obligent à taire le nom. Une conception partagée, en

dépit d’un échec, ou du sentiment d’échec ressenti à la suite d’une expérience malheureuse avec un adolescent en accueil. Le vécu de 3 ans et demi

en Afrique, pour le compte d’une organisation humanitaire et tiers mondiste, le sentiment alors accru de la nécessité d’élargir la famille, ainsi

que la volonté de briser les égoïsmes suffisent à expliquer les raisons de

poursuivre malgré tout.

Avec leurs trois enfants naturels, un garçon de 7 ans et deux filles de

11 et 12 ans, cette famille continue à ouvrir ses portes. Depuis 5 ans pour

une fille aujourd’hui agée de 12 ans, depuis quelques mois maintenant pour

un autre adolescent. Qui s’en retourne le soir dormir chez son père. «Une

expérience tout-à-fait positive que celle-là, les contacts entre lui, son

père et nous sont bons». Une chaleur familiale retrouvée, sans rupture aucune avec le père. «C’est vrai, confie l’adolescent en question, je trouve

auprès de cette famille la confiance et l’équilibre perdus. J’ambitionne

même de poursuivre des études après mon apprentissage auquel j’ai repris

goût».

Plus délicates sont en revanche les relations avec le père et la mère de

la fillette, que celle-ci voit séparément, notamment les week-ends. «La mère vit un grave problème… et le père, comme pour se déculpabiliser lorsqu’il la voit, a tendance à lui fournir entre autres de l’argent». Les situations conflictuelles ne manquent pas, y compris avec «nos propres enfants, qui ne comprennent pas toujours». Autant de problèmes à gérer. «Il

faut faire face. Affronter et calmer la peur de l’abandon qu’éprouve notre

fille en accueil, son trop plein d’agressivité. Sa manière, peut-être, de

nous en vouloir d’être les parents qu’elle aurait voulu avoir». (apic/pr)

1) Association vaudoise des parents d’accueil, tél: 021/921 74 75.

Des photos de se reportage peuvent être obtenues auprès de l’Agence CIRIC, à Lausanne.

13 juillet 1993 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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