Apic Interview
Mgr Padilla en Suisse à l’invitation de l’Aide à l’Eglise en Détresse
Jacques Berset, Agence Apic
Oulan Bator, 9 février 2005 (Apic) Moins de 200 catholiques vivent en Mongolie, le mythique pays de Gengis Khan qui sort à peine de 70 ans d’un régime de type soviétique. La mission catholique s’y est implantée il y a une bonne décennie, avec l’arrivée à Oulan Bator (Ulaanbaatar) de trois missionnaires «scheutistes», les Philippins Wens Padilla et Gilbert Sales, et le Belge Robert Goessens.
Rencontre avec Mgr Wenceslao Padilla, préfet apostolique d’Oulan Bator, de passage en Suisse alémanique à l’invitation de l’oeuvre d’entraide catholique «Aide à l’Eglise en Détresse» basée à Lucerne. (*)
Dans le sillage de la perestroïka de Gorbatchev et de la chute du mur de Berlin, un groupe de démocrates mongols finit par obtenir la démission du gouvernement communiste, l’instauration du multipartisme et la tenue des premières élections libres en 1990. Presque aussitôt, la Mongolie, désireuse d’occuper une place sur la scène internationale, cherche de nouveaux partenaires, dont le Vatican, avec lequel l’ancienne démocratie populaire établit des relations diplomatiques. Les missionnaires catholiques sont invités en Mongolie pour promouvoir les oeuvres sociales et éducatives. Ils débarquent à Oulan Bator en juillet 1992, la veille du Festival de Naadam, la fête nationale mongole.
A l’époque, sur les 2,5 millions de Mongols, aucun n’était catholique, dans ce pays continental de tradition bouddhiste et chamaniste, placé en sandwich entre la Sibérie et la Chine. Douze ans après, ils sont moins de 200 dans les trois paroisses de la capitale. A leur service, 51 missionnaires étrangers, dont 15 prêtres, 3 frères et 33 soeurs de diverses congrégations, venus des Philippines, Corée, Cameroun, Congo RDC, Vietnam, Bangladesh, Italie. Au départ, ces missionnaires ne connaissaient ni la langue mongole ni l’alphabet cyrillique utilisés dans le pays.
Aujourd’hui, les nouveaux venus passent deux ans à étudier le mongol, qui est une langue difficile. Plus d’une centaine de Mongols – de loin pas tous catholiques! – travaillent au service de la mission dirigée par Mgr Padilla, un prélat âgé de 55 ans. L’Eglise locale est sous la juridiction directe de la Congrégation pour l’Evangélisation des peuples à Rome.
Apic: Comme Philippin, comment en êtes-vous venus à oeuvrer en Mongolie ?
Mgr Padilla: Je suis de l’île de Luçon, de Tubao-La Union, dans le nord des Philippines. Missionnaire «scheutiste», membre de la Congrégation du Coeur Immaculé de Marie (CICM), j’ai été envoyé à Taiwan. J’étais depuis 6 ans supérieur provincial des scheutistes pour la province de Chine – Taiwan, Hong Kong, Singapour – et depuis 15 ans sur l’île, quand je me suis porté volontaire pour travailler en Mongolie.
A l’époque, le gouvernement mongol demandait au Vatican d’avoir des relations diplomatiques, car on assistait au changement du régime communiste. C’est ainsi que la Propaganda Fide à Rome a demandé aux missionnaires scheutistes de s’implanter dans ce pays, car ils avaient une expérience historique en Mongolie intérieure, située en Chine.
C’est ainsi que Rome a demandé en 1991 aux CICM de chercher des volontaires. Je me suis présenté et on m’y a envoyé en 1992. J’ai été plus tard nommé préfet apostolique d’Oulan Bator, la capitale de la Mongolie, puis consacré évêque titulaire de Tharros en août 2003.
Apic: Avant votre arrivée, il n’y avait aucun contact avec la Mongolie ?
Mgr Padilla: Il y avait eu des liens historiques entre la Chine et le Saint- Siège, au XIIe-XIIIe siècle, notamment à l’époque de Qubilaï Khan, le petit fils de Gengis Khan. On peut évoquer ici les expéditions de missionnaires franciscains et dominicains auprès des différents khans pour tenter d’obtenir la conversion des populations: que l’on pense aux divers ambassadeurs André de Longjumeau, Jean du Plan Carpin ou Guillaume de Rubrouck. Pour le pape à Rome comme pour le roi de France, les Mongols devenaient des alliés potentiels face à l’islam. Quant aux chrétiens nestoriens, ils fréquentaient les Mongols depuis des siècles.
Apic: On ne trouvait plus de traces chrétiennes depuis longtemps en Mongolie extérieure ?
Mgr Padilla: Effectivement, il n’en restait rien ici. La venue des catholiques est quelque chose de nouveau. Il n’y avait plus de traces des chrétiens dans la mémoire des gens. Certes, en 1921, la Propaganda Fide a voulu créer une «mission sui juris» en Mongolie extérieure, et trois de nos confrères étaient prêts à venir. Mais ils ne purent entrer, en raison de la révolution mongole contre les Chinois, appuyée par les soviétiques.
Les révolutionnaires mongols avaient demandé aux communistes de leur venir en aide. Des soldats mongols et russes s’emparèrent d’Oulan Bator en juillet 1921. La République Populaire de Mongolie fut proclamée le 26 novembre 1924, et devint ainsi le deuxième pays communiste du monde. C’est la raison pour laquelle les Russes sont restés pendant près de 70 ans. Suite à des manifestations réclamant la fin du régime communiste, le gouvernement fut obligé d’organiser des élections multipartites. Une nouvelle constitution fut adoptée en janvier 1992. Le nom officiel du pays changea de République Populaire de Mongolie en Mongolie.
Apic: Le système communiste en Mongolie a détruit la société bouddhiste, de nombreux monastères ont été détruits, les moines exécutés.
Mgr Padilla: Après quelques temps au pouvoir, les communistes ont entrepris une sorte de «révolution culturelle», dans les années 30, à l’époque de la dictature de Staline. Ils ont détruit des centaines de monastères bouddhistes (à part le temple de Gandan à Oulan Bator, conservé comme une vitrine de la liberté religieuse, nda), assassiné des milliers de moines, forçant les autres à renoncer à leurs voeux. A l’époque, il était impossible pour les missionnaires chrétiens d’entrer dans le pays; la religion avait pour ainsi dire disparu.
Lors de la démocratisation du régime et l’ouverture au monde, au début des années 1990, la pratique de la religion fut à nouveau autorisée, et les monastères purent rouvrir. Avec la libéralisation du régime, on a assisté à une résurgence des pratiques lamaïstes ainsi que de la religion traditionnelle, le chamanisme. Mais il n’y avait plus de mémoire de la présence de communautés chrétiennes dans le pays, plus aucune trace, à la différence de la Chine voisine.
Apic: Quand vous êtes arrivés en Mongolie, vous n’aviez donc aucun point d’appui !
Mgr Padilla: On était seuls, il n’y avait aucune communauté, aucun bâtiment. Nous nous sommes installés dans des appartements, sans aucun contact avec des catholiques locaux. Nous avions simplement des contacts avec le secrétaire du Ministère des Affaires étrangères à Oulan Bator. C’est de zéro que nous avons dû commencer notre mission. Heureusement qu’il y avait la communauté des expatriés, ceux qui travaillaient dans les ambassades, les organisations internationales, les ONG.
Nous avons commencé d’abord avec les étrangers, puis nous avons rencontré des Mongols, tout en étudiant la langue. Les premiers d’entre eux – un petit garçon et une petite fille – ont été baptisés en 1993. Ils n’avaient pas besoin d’être catéchisés, car ils avaient été adoptés par un couple catholique américain travaillant comme experts à Oulan Bator.
Apic: Vous ne faites pas de prosélytisme dans la société mongole ?
Mgr Padilla: Non, et d’ailleurs personnellement, je n’aime pas cette façon de faire. Actuellement, moins de 200 Mongols ont été baptisés. En moyenne, nous baptisons depuis 1995 une quinzaine de personnes chaque année, après un an de préparation, et maintenant deux ans de catéchèse. Un quart des baptisés ne viennent plus du tout à l’église – ils ne sont pas toujours très motivés, ou vont visiter une autre communauté, comme les groupes évangéliques qui prolifèrent -, un autre quart vivent désormais hors du pays, un peu plus du tiers fréquentent régulièrement la messe, le reste à l’occasion.
Nous devons d’abord voir ce dont le peuple a besoin, ce que nous pouvons apporter à la société. Nous devons devenir amis avant de proposer notre foi et d’évangéliser les Mongols. Notre stratégie, c’est d’apporter notre concours à la solution des problèmes dans le domaine du développement, du social, de l’humanitaire. Nombre de nos missionnaires ici – en fait la plupart! – sont engagés dans des oeuvres sociales et de développement.
Apic: Ce n’est pas une société facile à pénétrer, pour le christianisme.
Mgr Padilla: C’est un challenge que nous devons affronter. Nous devons par conséquent donner plus d’informations, offrir plus de formation, de connaissances. C’est aussi la raison pour laquelle, pour la préparation au baptême, nous avons passé d’un an à deux ans. Il faut reconnaître que nombre de ceux qui viennent nous trouver le font par curiosité, pour voir ce que nous avons à offrir.
Quand ils découvrent que nous parlons anglais, que nous donnons des cours d’anglais, ils veulent venir. Certains pensent que les étrangers sont à même de les envoyer étudier à l’extérieur du pays. La foi chrétienne, dans ce cas, n’est pas très profonde! Pour implanter l’Eglise ici, cela va prendre plusieurs générations. Il est encore trop tôt pour penser à des vocations locales, car la foi chrétienne n’est pas encore enracinée dans le peuple mongol.
Apic: D’autant plus que la foi chrétienne représente une culture étrangère pour les Mongols.
Mgr Padilla: Nous faisons du mieux que nous pouvons pour pénétrer la culture locale, à commencer par bien apprendre la langue. Il s’agit aussi d’élaborer une bonne terminologie spirituelle et religieuse, parce que cela manque grandement.
Les seuls Mongols qui ont cette culture religieuse viennent du bouddhisme. C’est donc un grand travail à faire pour l’Eglise catholique: traduire les livres pour la messe, la Bible (traduite d’abord par les évangéliques).
Les Mongols sont en fait un peuple très spirituel, car ils ont l’expérience de prier des êtres surnaturels en raison des influences chamanistes ou bouddhistes. Mais nous avons à affronter un problème d’inculturation. Cependant, nous pouvons apprendre de ces religions et de leurs rituels, par ex. lors de la naissance, du mariage, des funérailles. Il faut voir ce que nous pouvons intégrer dans le rite catholique, ce qui peut lui correspondre. Nous avons déjà commencé, en plaçant sur la croix, à certains moments, des écharpes de soie de cérémonie appelées «hadag».
Apic: Vous devez donc adapter la foi chrétienne au contexte culturel local.
Mgr Padilla: Evidemment, nous sommes dans une société imprégnée de bouddhisme. Quand nous avons béni la cathédrale St-Pierre et St-Paul – elle a été consacrée par le cardinal Crescenzio Sepe, préfet de la Congrégation pour l’Evangélisation des peuples en août 2003 – deux femmes ont apporté du lait aux célébrants, selon la tradition mongole. Pour montrer notre respect. Cette cathédrale – qui ne peut pas être surmontée d’une croix extérieure, suivant la législation en vigueur -, ressemble à une «ger», la traditionnelle yourte ronde des Mongols.
Nous sommes si nouveaux en Mongolie que Rome nous laisse libres à ce propos. D’autre part, ils n’ont personne au Vatican qui pourrait contrôler, car il faudrait connaître le mongol. On nous fait confiance et on nous autorise à utiliser «ad experimentum» les ouvrages que nous produisons avec l’aide des Mongols, comme le missel pour la messe en mongol.
Tous nos prêtres peuvent normalement prêcher en mongol. Moi-même, par contre, je prêche en anglais, et une traductrice – une catholique mongole qui est avec nous depuis dix ans – m’aidait. Elle est maintenant partie se familiariser avec la théologie catholique à l’étranger, à l’instar des ceux qui sont déjà partis étudier la philosophie et la théologie à Rome. JB
Encadré
Une carrière chez les scheutistes
Mgr Padilla est entrée chez les «scheutistes» – une congrégation fondée au 19e siècle à Scheut, près de Bruxelles, par le Belge Théophile Verbist – parce que dans sa ville de Tubao-La Union, le curé de paroisse était un scheutiste. Après son passage à l’école élémentaire catholique, Wens Padilla a poursuivi ses études au petit séminaire de Baguio City, puis au grand séminaire. Après son noviciat chez les CICM à Manille, il a été accepté au sein de la congrégation.
Il a d’abord été directeur des vocations des scheutistes, dans la partie septentrionale des Philippines, tout en enseignant la philosophie au Mary Hurst Seminary. Il est ensuite parti comme missionnaire à Taïwan, où il est resté 15 ans, avant de choisir un nouveau terrain de mission en 1992: la Mongolie. JB
(*) Durant une dizaine de jours, du 26 février au 6 mars 2005, Mgr Padilla, donnera des témoignages et des conférences de Zermatt à Bâle, en passant par Soleure et Zürich. (voir: www.kirche-in-not.ch)
Les illustrations de cet article sont à commander à l’agence Apic, Bd de Pérolles 36 – 1705 Fribourg. Tél. 026 426 48 01 Fax. 026 426 48 00 Courriel: apic@kipa-apic.ch (apic/be)
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