Apic reportage
Le machisme n’est pas mort
Par Pierre Rottet, Apic
Malaga, 10 octobre 2005 (Apic) Près de 50 femmes ont trouvé la mort en Espagne depuis le début de l’année, assassinées, battues à mort par leur mari, leur ex-époux ou leur conjoint. L’an dernier, 72 assassinats sexistes avaient déjà été enregistrés. Chiffres impressionnants. Mais qui se situent dans la terrible moyenne annuelle des statistiques en Espagne. Frappant: le clivage entre le nord et le sud du pays.
En Suisse et partout dans le monde, la violence domestique fait des ravages avec des dizaines de milliers de victimes. Mais l’Espagne, par rapport à l’Europe, a le triste « privilège » de voir chaque année de nombreux drames se terminer par l’enterrement de la victime: la femme. Cela pour des raisons que nombre de sociologues et de spécialistes expliquent par le machisme, les vieux mythes du pouvoir de l’homme sur la femme; la discrimination, certes, mais aussi l’émancipation de la femme consciemment ou inconsciemment mal acceptée, mal vécue; le refus de l’idée du divorce enfin, ou de la séparation, dans une société catholique traditionnelle, par convictions religieuses érigées en principes.
Pour le seul mois d’août, qualifié de « noir », 9 cas de femmes tuées des mains de leur compagnon ont fait les titres de la presse espagnole. Reste que pas un seul mois, depuis le début de cette année, n’échappe à cette réalité: 6 assassinats en janvier, 7 en février. chaque mois apportant son lot de meurtres. Plus d’un tiers des victimes avaient entre 21 et 30 ans, une dizaine entre 31 et 40 ans, six plus de 64 ans, les âges des autres victimes s’échelonnant entre 40 et 63 ans. Selon l’Institut espagnol de la femme, dans largement plus du tiers des cas, le couple parlait de divorce, de séparation ou était en voie de se séparer.
Loi et « tribunaux de la violence »
Autre constat, ces drames se déroulent certes dans l’ensemble des milieux sociaux, mais la grande majorité frappe les sphères les moins favorisées, économiquement, socialement et culturellement. Quant à la « géographie de la violence » contre les femmes, elle concerne avant tout des régions comme Valence et Alicante, le Sud, y compris et surtout l’Andalousie. Le nord du pays étant plus rarement touché.
Face à une situation endémique, le gouvernement du Premier ministre Zapatero a tenté de répondre par une loi dite « intégrale contre la violence », votée en décembre 2004, en vue de protéger la femme et de combattre la violence à son encontre. Des tribunaux spéciaux ont ainsi été instaurés, en même temps que se créaient des instances censées venir en aide aux femmes qui en feraient la demande. Ce qui n’a pas empêché trois demandeuses de cette protection de se faire assassiner dans le courant de l’été dernier. Pour Soledad Murillo, secrétaire générale du Bureau pour l’égalité du gouvernement espagnol, la loi de « la violencia de género », ne peut d’un seul coup mettre un terme à ce problème. Depuis 1991, les associations de femmes dans le pays demandaient l’adoption d’une loi contre la violence sexiste. Une proposition dans ce sens avait été balayée le 10 septembre 2002 par la majorité parlementaire liée au gouvernement conservateur d’Aznar.
Un échec pour la société espagnole?
La vague d’assassinats de femmes en août dernier n’a pas manqué de faire réagir: « Ces nouvelles morts représentent ni plus ni moins un échec pour la société espagnole. C’est un scandale qui frappe notre société dans son ensemble », commente Angeles Alvarez, de l’Association féminine contre la violence sexiste. « Nous avons une nouvelle fois attiré l’attention du gouvernement sur la pauvreté des campagnes de sensibilisation ». A ses yeux, il est urgent de créer un observatoire contre la violence domestique dans le cadre de cette fameuse loi. Son association déplore l’absence d’étude pour tenter de prévenir la violence.
« C’est vrai, il s’agit d’un immense échec », convient pour sa part la juriste Maria Luisa Balaguer, l’une des rédactrice de la « Ley integral », qui se confiait au quotidien « El Pais ». Selon elle, il est urgent de renforcer les mesures éducatives et de donner aux médecins la possibilité de dénoncer les signes de mauvais traitements.
« Un immense échec »
« On peut légitimement présumer que toutes ces victimes ont été maltraitées avant », s’insurge de son côté Montserrat Comas, présidente de l’ »Observatoire contre la violence machiste » du Conseil général judiciaire. Selon elle, malgré l’augmentation des dénonciations, – plus de 50’000 plaintes en 2003, contre 58’000 en 2004 -, « nous sommes loin de connaître la véritable dimension du problème, qui affecte sans doute plus de deux millions de femmes dans le pays ». Surtout que cette violence n’épargne de loin pas les femmes issues de l’immigration.
Isabelle Gutierrez, présidente du Conseil de la femme de la communauté de Madrid, va plus loin encore, statistiques à l’appui: entre 35 et 40% des femmes, mariées ou non vivant en couple, sont victimes de mauvais traitements physiques ou psychologiques. « Des milliers des femmes sont ainsi menacées de mort ». D’après Montserrat Comas, trois semaines après l’instauration des tribunaux de la violence domestique, ceux-ci étaient déjà saturés, dans l’incapacité de répondre aux demandes. En début septembre, en une seule journée, les juges responsables des tribunaux d’Alicante et de Valence ont enregistré 16 cas d’agressions qualifiées de graves à très graves.
Les « fruits amers de la révolution sexuelle »
Dans ce concert d’appréciations, l’Eglise catholique ne s’est pas privée de s’exprimer. Dans un document publié en 2004, les évêques avaient estimé que le fléau des violences conjugales, les abus sexuels et les enfants laissés sans foyer étaient « les fruits amers de la révolution sexuelle ». Le document des évêques, adopté dans le but « de restaurer les vraies valeurs familiales », accusait médias et hommes politiques « de se faire les porte-parole des groupes de pression homosexuels et de leurs prétendus droits ». Un avis que n’avait pas partagé le gouvernement d’Aznar, mais qui fut descendu en flèche par les socialistes, en campagne électorale, qualifiant le texte de « réactionnaire » et « d’insulte à l’intelligence ».
L’ »Observatoire contre la violence machiste » avait lui aussi durement réagi. Il venait de tirer la sonnette d’alarme après le constat qu’en moins de trois ans, avant 2002 déjà, 168 femmes avaient été tuées des mains de leurs conjoints: « Les évêques se basent sur la vieille morale traditionnelle, selon laquelle les femmes devaient supporter les sévices sans que cela se sache ». Auteurs d’une étude sur le machisme en Espagne, publié en 2004, les psychologues Esperanza Bisch et Victoria Ferrer partagent cet avis: « Certains messages de l’Eglise catholique en Espagne, comme ceux délivrés autour de la famille traditionnelle et le refus absolu de divorcer, ne font que jeter de l’huile sur les conflits conjugaux ».
Selon ces deux psychologues, les vieux mythes selon lesquels l’homme se doit d’exercer sa domination sur la femme courent encore et toujours. Pire, « ils sont largement repris par une certaine jeunesse ».
Pour elles, qui étudient le phénomène depuis 10 ans, le machisme est bel et bien, sinon l’unique, du moins l’une des causes importantes de la violence directe exercée sur la femme. « Dans certains milieux espagnols, on vit très mal la place que prend aujourd’hui la femme dans la société, tout comme on vit très mal les revendications égalitaires, l’émancipation de la femme ». Révélateur d’une société machiste qui a de la peine à composer son passé avec le présent. PR
Encadré
Regard sans complaisance du professeur Gondar sur la société espagnole
Le professeur Marcial Gondar, 52 ans, est titulaire de la chaire d’anthropologie sociale à l’Université de Santiago de Compostelle. Sociologue, il consacre aussi une partie de ses travaux au processus de moderninsation des programmes culturels au sein de l’Union européenne, avec une attention sur les politiques de gestions en matière de santé publique et de prévention. Son regard est sans complaisance sur ces phènomènes, qui interpellent l’ensemble de l’Espagne. Spécialiste de la question de la violence domestique, le professeur Gondar est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont « Mullereres de mortos ». Interview.
Apic: Comment expliquer cette violence, ces assassinats.
Professeur Gondar: Il convient de placer la recrudescence de la violence dans les couples, en particulier contre les femmes, dans le contexte du développement de la globalisation néo-libérale. Je m’explique. Cette globalisation, en soi ni bonne ni mauvaise, se convertit cependant en une source de violence dès lors qu’elle devient le moteur d’un système économique qui pousse la notion de compétition jusque dans ses dernières limites.
Apic: Une notion de plus en plus pesante et présente.
Professeur Gondar: Il suffit de lire les annonces pour observer le mode de recrutement des entreprises. Elles exigent des candidats qu’ils répondent à un profil: celui d’un cadre agressif. On construit ainsi une image culturelle politiquement correcte de la violence qui agit comme catalyseur et, d’une certaine manière, comme une justification des impulsions agressives, machistes et de pouvoir qui sommeillaient de manière plus ou moins contrôlée jusqu’alors chez les citoyens.
Q.: Le machisme s’exprime sans doute de manière différente selon l’appartenance du milieu culturel.
Professeur Gondar: Oui. Il est intéressant d’analyser les deux formes de violence qui s’exercent particulièrement en Espagne contre les femmes. Dans une société où prédomine une mentalité de type traditionnel, avec son lot de machisme, cette agressivité se manifeste de façon plus ou moins brutale, au point de s’en prendre à l’intégrité physique de la femme, sous prétexte qu’elle appartient à une forme de culture vue comme un reliquat du passé. En revanche, dans une société dite plus moderne, cette violence prend une forme plus subtile, plus sophistiquée.
Apic: En d’autres termes.
Professeur Gondar: Par exemple le recours fréquent de l’homme à l’arme psychologique, pour prétendre exercer sa domination sur la femme. Le processus de modernisation avance avec difficulté en Espagne. Habiller son corps avec des vêtements des plus grands créateurs de mode d’aujourd’hui n’est souvent rien d’autre qu’une façade extérieure, qui cache en réalité une mentalité aux conceptions beaucoup moins modernes.
Apic: Dans ce contexte, la lutte pour l’égalité de la femme est sans doute mal vue.
Professeur Gondar: Dans de nombreux secteurs de la société espagnole, particulièrement là où prédomine encore une mentalité forgée par l’ »ancien régime », la lutte de la femme contre la domination masculine est perçue au mieux comme antinaturelle, au pire comme un péché, sinon les deux à la fois.
Apic: L’Andalousie vient en tête du nombre de femmes assassinées. Un hasard, ou les réminiscence de l’influence du monde arabe et sa conception de la place de la femme dans la société?
Professeur Gondar: Le concept selon lequel le contrôle de la moralité sexuelle de la femme est le privilège de l’homme est aujourd’hui encore très présent dans certains secteurs de la société andalouse, c’est vrai. Mais ce concept n’est pas propre au monde arabe. Je dirais qu’il est commun à toutes les sociétés du bassin méditerranéen.
Apic: La hiérarchie catholique espagnole a maintes fois dénoncé cette violence, ces crimes, et pourtant, elle est critiquée pour sa « vision conservatrice » de la société espagnole.
Professeur Gondar: L’Eglise devrait comprendre que les formes d’organisations sociales et les systèmes de valeurs sont inséparables des modèles économiques. Il est absurde de défendre qu’il est possible de faire survivre des modèles socio-symboliques, alors que ces mêmes modèles se posent comme autant de dysfonctionnements avec les formes de production, de distribution, de consommation qui, malheureusement, caractérisent le monde actuel. La bataille ne se joue plus sur le champ des valeurs, mais bien sur celui de l’économie. Se donner avec armes et bagages dans les mains du néolibéralisme comme l’a fait une certaine Eglise espagnole, puis ensuite prétendre à des actions moralisantes, n’est rien d’autre qu’un acte hypocrite. PR
Encadré
Et en Suisse.
Selon une récente étude de l’Ecole des sciences criminelles de l’Université de Lausanne, plus d’un quart des femmes en Suisse ont été victimes de violences sexuelles au cours de leur vie, dont plus d’une sur dix d’un viol ou d’une tentative de viol. Près de 20% d’entre elles ont en outre subi des violences physiques. Selon cette étude, si la violence se produit le plus souvent en dehors du couple, les agressions les plus sérieuses: étranglement, brûlures ou autres sont davantage le fait du partenaire et surtout de l’ex-partenaire. Seules 30% des violences physiques et 6% des violences sexuelles sont dénoncées à la police. Pour la seule ville de Genève, le Centre LAVI, qui accueille des victimes de violences a vu le nombre de cas traités se multiplier par 7,5 en dix ans. Enfin, selon une étude menée à Zurich, l’alcool est impliqué dans 40% des cas de violence domestique. (apic/pr)
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