Apic interview
Les religions fermes sur leurs positions ont plus de succès
Interview: Georges Scherrer / traduction: Bernard Bovigny
Lausanne, 4 décembre 2005 (Apic) Les frontières entre les confessions ont tendance à s’estomper dans le paysage religieux en Suisse. Plus la société se sécularise, plus il devient difficile d’annoncer l’Evangile, car il faut nager à contre-courant de l’esprit du temps, affirme le sociologue Jörg Stolz, directeur de l’Observatoire des religions en Suisse, à Lausanne.
Natif de Zurich, âgé de 38 ans, Jörg Stolz est depuis 2002 professeur de sociologie religieuse à l’université de Lausanne. Pourquoi l’Eglise catholique est-elle si médiatique? Quelle place occupe le religieux dans la société actuelle? Que révèle l’affaire Röschenz sur les rapports entre catholiques et réformés? Le point de vue du professeur Stolz.
Apic: En tant que directeur de l’Observatoire des religions, vous scrutez l’évolution des Eglises en Suisse. Quelle impression vous laisse l’Eglise catholique?
Jörg Stolz: Je vois une organisation qui lutte contre des problèmes importants. Elle se trouve en concurrence avec d’autres acteurs de la société, par exemple dans le domaine des loisirs. Au lieu de se rendre à l’église le dimanche, beaucoup de croyants s’adonnent à des activités privées. Il en est de même dans le « marché » de l’éducation. Qu’est ce qui est le plus important pour les parents: la catéchèse ou le sport? Avec la politique, l’économie, la culture et le sport, les Eglises doivent lutter pour retenir l’attention des médias. Dans le domaine de l’emploi, une rude concurrence s’exerce pour attirer les meilleurs. Egalement dans le marché des donateurs, les Eglises doivent partager le gâteau avec d’autres.
Apic: Les trois Eglises traditionnelles de Suisse – catholique romaine, réformée et catholique chrétienne – se trouvent donc en concurrence avec d’autres acteurs de la société. Sont-elles du côté des perdants?
J.S: Elles se trouvent sous pression sur plusieurs fronts. Les contributions des donateurs sont en recul. Et les études de théologie attirent toujours moins de monde.
Apic: On rencontre toujours davantage de femmes portant le voile islamique dans la rue. Des mosquées se construisent dans les communes. Cette façon de s’afficher des musulmans va-t-elle inciter les chrétiens à se préoccuper davantage de leur religion?
J.S: C’est possible. Mais je remarque qu’en raison de la pluralité du paysage religieux, l’enseignement confessionnel par exemple est considéré de plus en plus comme illégitime. Plusieurs cantons ont opté pour un enseignement sur les religions. Cela contribue à la sécularisation de l’école. Ce n’est plus la religion qui est transmise, mais la connaissance sur la religion. Les gens n’apprennent plus la foi, mais le fait religieux. Comme le montrent les enquêtes, la plupart des personnes différencient toujours moins les catholiques et les protestants. Les différences sont toujours moins prises en compte. Pour les protestants, le plus grand problème est la visibilité des catholiques.
Apic: Que voulez-vous dire par là?
J.S: Les catholiques sont davantage présents dans les médias. Cela a certainement à faire avec le pape. Il est la personnalité dont on parle le plus dans le domaine religieux. Il est une figure symbolique par excellence.
Apic: Cette attention soutenue pour le pape a-t-elle à voir avec un bon travail des catholiques auprès des médias?
J.S: Le pape Jean Paul II a su s’y prendre pour attirer sur lui l’attention des médias. Le nouveau pape sera-t-il aussi habile? Il faudra attendre pour le savoir. Mais il y a encore autre chose. Les catholiques affichent des positions plus claires, qui ne cherchent pas à se conformer à l’air du temps. L’Eglise catholique tient au célibat des prêtres et se positionne contre l’avortement. Elle est comprise comme une force conservatrice. L’affaire de Röschenz a mis en avant la signification de sa structure hiérarchique. Beaucoup de personnes ne comprennent pas ce système. Ses particularités ont de la valeur pour les médias. Les protestants, par contre, n’arrivent pas à surprendre de la même façon.
Apic: Mais certains exemples ont un retentissement négatif dans les médias .
J.S: Dans le marché des médias, il est surtout important d’être entendu. En sociologie des religions, il existe un principe qui affirme: les religions strictes ont davantage de succès, à savoir les religions qui tiennent fermement à leurs positions et posent des exigences à leurs membres. Pour beaucoup cela peut s’avérer attractif, et pour d’autres moins. Cela explique peut-être pourquoi il y a moins de catholiques qui quittent leur Eglise que de réformés.
Le facteur le plus important qui intervient dans une sortie d’Eglise est le manque de liens émotifs. Et cela tient avant tout à la socialisation religieuse. Dans ce sens, l’expérience acquise à la maison auprès des parents joue un rôle déterminant. Le fait que la mère aille à l’église est l’élément le plus fort de l’attachement religieux. Lorsque la pratique religieuse ne constitue plus chez les parents l’élément essentiel de l’attachement à l’Eglise, la probabilité que les enfants ne trouvent plus le chemin pour se rendre à l’église est beaucoup plus grande. Une simple impression négative peut ensuite mener à une rupture définitive avec l’Eglise. Les Eglises doivent collaborer avec les parents et elles ont besoin de personnel pour cela. Sans les familles, cela ira très difficilement.
Apic: Certaines grandes manifestations de l’Eglise catholique, comme la rencontre des jeunes au Ranft, celle des servants de messe ou les autres rassemblements de jeunes ont capté l’attention des médias. Quel rôle jouent ces rencontres dans l’établissement de liens émotionnels?
J.S: Dans la société moderne, l’être humain est toujours davantage individualisé. Les gens doivent toujours décider eux-mêmes ce qu’ils veulent faire. Les générations actuelles disposent de toujours davantage d’espaces pour développer leur propre style de vie. Cela entraîne que les Eglises doivent parler directement aux différentes générations. Dans ce sens, les rassemblements de jeunes sont très importants. Et grâce à la présence de Jean Paul II, la rencontre national des jeunes à Berne, l’an dernier, a rencontré un énorme écho dans les médias.
Apic: Pourquoi Jean Paul II suscitait-il un tel engouement médiatique?
J.S: Il y a aujourd’hui un manque de telles figures charismatiques. Dans le domaine religieux, il ne me vient encore à l’esprit que le Dalaï Lama, qui est considéré comme une star médiatique.
Dans notre monde médiatisé, des personnes avec un format de star, comme le pape, le Dalaï Lama ou encore Eugen Drewermann, deviennent de plus en plus importantes. Les Eglises ont le problème d’en avoir trop peu. L’Eglise catholique en Suisse dispose du pape, mais il se trouve à Rome. Et pour ce que l’Eglise en Suisse veut exprimer, le pape n’est pas l’idéal en raison de la distance géographique.
Apic: Dans l’Eglise catholique, il appartient aux évêques d’assumer ce rôle. Remplissent-ils ce devoir?
J.S: Une étude devrait être consacrée à cette question. Lors de la votation sur la reconnaissance des unions entre partenaires de même sexe, les Eglises évangéliques libres ont été très écoutées.
Apic: Pourquoi?
J.S: Car elles se sont très clairement prononcées contre l’homosexualité.
Apic: L’Eglise catholique s’est efforcée d’exprimer une position nuancée, dans laquelle elle n’a pas condamné fondamentalement l’homosexualité .
J.S: Plus on argumente de façon pointue, plus on est pris au sérieux. Les Eglises libres se composent de petits groupes, qui sont extrêmement fermés. Une Eglise libre représente la pensée de ses membres. Les catholiques et les réformés, en tant qu’Eglises officielles, doivent prendre en compte un large spectre de points de vue.
Apic: C’est pourquoi elles ont de la peine à être reconnues comme des acteurs importants de la société .
J.S: Dans l’Eglise catholique, c’est incroyable comme il existe une diversité d’avis. Et dans ce sens, elle ne se distingue pas beaucoup de l’Eglise réformée. Du côté catholique, l’organisation est cependant beaucoup plus affirmée. Les réformés, de leur côté, ne peuvent s’exprimer d’une seule voix qu’avec beaucoup de difficulté en raison de leur structure.
Apic: Où voyez-vous le rôle d’une Eglise ouverte à tous, dans ce contexte où une bonne perception du milieu chrétien est entravée par un système sécularisé?
J.S: Selon nos récents sondages, les Eglises nationales bénéficient d’une image assez bonne. Leurs activités de bienfaisance sont appréciées. La plupart des personnes estiment que les Eglises donnent un sens à la vie. Puis elles ajoutent souvent: pas pour moi personnellement, mais pour les autres!
Plus la société se sécularise, plus il devient difficile pour les Eglises de transmettre l’Evangile. Car elles doivent nager à contre-courant. Mais si elles ne veulent pas disparaître, elles doivent sans cesse rappeler leurs positions. Dans ce sens, il est intéressant de constater que les Eglises en France ont soutenu le port du voile. Car elles savent ce que signifient les symboles religieux. Beaucoup de gens sécularisés ne comprennent par contre plus la portée de ce symbole.
Apic: Comment les Eglises pourraient-elles améliorer leur image dans la société, de façon à ce qu’elles soient davantage prises en compte?
J.S: Les Eglises ont besoin de personnalités qui passent bien au niveau des médias. Elles ne doivent pas craindre de nager à contre-courant de l’esprit du temps. Les conflits internes peuvent même s’avérer enrichissants. Les différences constituent une base pour se faire connaître et peuvent servir de stimulant pour des discussions plus larges. Mais il convient de faire attention: des titres de journaux négatifs peuvent tout simplement engendrer des dégâts, sans provoquer la discussion.
Apic: « L’affaire Röschenz » a fait beaucoup de manchettes de journaux négatives contre l’Eglise catholique. Du côté réformé, on s’est plaint que cela portait également atteinte à leur Eglise. Partagez-vous ce point de vue?
J.S: Les différences confessionnelles ont imprégné l’histoire de la Suisse et même mené à la guerre. Mais de nos jours, la plupart des personnes ne tiennent plus compte de ces différences. A leur place, apparaît une vision globale des Eglises – on peut même dire: de l’Eglise. On ne distingue presque plus les Eglises catholique et réformée. Dans ce sens, des nouvelles négatives sur l’Eglise catholique peuvent également déteindre sur l’Eglise réformée. Peut-être les Eglises auraient-elles intérêt à montrer leurs différences et à se forger une identité propre.
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