Lausanne: Le sociologue des religions Jörg Stolz commente les défis des Eglises en Suisse
Apic interview
Les religions fermes sur leurs positions ont plus de succès
Interview: Georges Scherrer / traduction: Bernard Bovigny
Lausanne, 4 décembre 2005 (Apic) Les frontières entre les confessions ont tendance à s’estomper dans le paysage religieux en Suisse. Plus la société se sécularise, plus il devient difficile d’annoncer l’Evangile, car il faut nager à contre-courant de l’esprit du temps, affirme le sociologue Jörg Stolz, directeur de l’Observatoire des religions en Suisse, à Lausanne.
Natif de Zurich, âgé de 38 ans, Jörg Stolz est depuis 2002 professeur de sociologie religieuse à l’université de Lausanne. Pourquoi l’Eglise catholique est-elle si médiatique? Quelle place occupe le religieux dans la société actuelle? Que révèle l’affaire Röschenz sur les rapports entre catholiques et réformés? Le point de vue du professeur Stolz.
Apic: En tant que directeur de l’Observatoire des religions, vous scrutez l’évolution des Eglises en Suisse. Quelle impression vous laisse l’Eglise catholique?
Jörg Stolz: Je vois une organisation qui lutte contre des problèmes importants. Elle se trouve en concurrence avec d’autres acteurs de la société, par exemple dans le domaine des loisirs. Au lieu de se rendre à l’église le dimanche, beaucoup de croyants s’adonnent à des activités privées. Il en est de même dans le «marché» de l’éducation. Qu’est ce qui est le plus important pour les parents: la catéchèse ou le sport? Avec la politique, l’économie, la culture et le sport, les Eglises doivent lutter pour retenir l’attention des médias. Dans le domaine de l’emploi, une rude concurrence s’exerce pour attirer les meilleurs. Egalement dans le marché des donateurs, les Eglises doivent partager le gâteau avec d’autres.
Apic: Les trois Eglises traditionnelles de Suisse – catholique romaine, réformée et catholique chrétienne – se trouvent donc en concurrence avec d’autres acteurs de la société. Sont-elles du côté des perdants?
J.S: Elles se trouvent sous pression sur plusieurs fronts. Les contributions des donateurs sont en recul. Et les études de théologie attirent toujours moins de monde.
Apic: On rencontre toujours davantage de femmes portant le voile islamique dans la rue. Des mosquées se construisent dans les communes. Cette façon de s’afficher des musulmans va-t-elle inciter les chrétiens à se préoccuper davantage de leur religion?
J.S: C’est possible. Mais je remarque qu’en raison de la pluralité du paysage religieux, l’enseignement confessionnel par exemple est considéré de plus en plus comme illégitime. Plusieurs cantons ont opté pour un enseignement sur les religions. Cela contribue à la sécularisation de l’école. Ce n’est plus la religion qui est transmise, mais la connaissance sur la religion. Les gens n’apprennent plus la foi, mais le fait religieux. Comme le montrent les enquêtes, la plupart des personnes différencient toujours moins les catholiques et les protestants. Les différences sont toujours moins prises en compte. Pour les protestants, le plus grand problème est la visibilité des catholiques.
Apic: Que voulez-vous dire par là?
J.S: Les catholiques sont davantage présents dans les médias. Cela a certainement à faire avec le pape. Il est la personnalité dont on parle le plus dans le domaine religieux. Il est une figure symbolique par excellence.
Apic: Cette attention soutenue pour le pape a-t-elle à voir avec un bon travail des catholiques auprès des médias?
J.S: Le pape Jean Paul II a su s’y prendre pour attirer sur lui l’attention des médias. Le nouveau pape sera-t-il aussi habile? Il faudra attendre pour le savoir. Mais il y a encore autre chose. Les catholiques affichent des positions plus claires, qui ne cherchent pas à se conformer à l’air du temps. L’Eglise catholique tient au célibat des prêtres et se positionne contre l’avortement. Elle est comprise comme une force conservatrice. L’affaire de Röschenz a mis en avant la signification de sa structure hiérarchique. Beaucoup de personnes ne comprennent pas ce système. Ses particularités ont de la valeur pour les médias. Les protestants, par contre, n’arrivent pas à surprendre de la même façon.
Apic: Mais certains exemples ont un retentissement négatif dans les médias .
J.S: Dans le marché des médias, il est surtout important d’être entendu. En sociologie des religions, il existe un principe qui affirme: les religions strictes ont davantage de succès, à savoir les religions qui tiennent fermement à leurs positions et posent des exigences à leurs membres. Pour beaucoup cela peut s’avérer attractif, et pour d’autres moins. Cela explique peut-être pourquoi il y a moins de catholiques qui quittent leur Eglise que de réformés.
Le facteur le plus important qui intervient dans une sortie d’Eglise est le manque de liens émotifs. Et cela tient avant tout à la socialisation religieuse. Dans ce sens, l’expérience acquise à la maison auprès des parents joue un rôle déterminant. Le fait que la mère aille à l’église est l’élément le plus fort de l’attachement religieux. Lorsque la pratique religieuse ne constitue plus chez les parents l’élément essentiel de l’attachement à l’Eglise, la probabilité que les enfants ne trouvent plus le chemin pour se rendre à l’église est beaucoup plus grande. Une simple impression négative peut ensuite mener à une rupture définitive avec l’Eglise. Les Eglises doivent collaborer avec les parents et elles ont besoin de personnel pour cela. Sans les familles, cela ira très difficilement.
Apic: Certaines grandes manifestations de l’Eglise catholique, comme la rencontre des jeunes au Ranft, celle des servants de messe ou les autres rassemblements de jeunes ont capté l’attention des médias. Quel rôle jouent ces rencontres dans l’établissement de liens émotionnels?
J.S: Dans la société moderne, l’être humain est toujours davantage individualisé. Les gens doivent toujours décider eux-mêmes ce qu’ils veulent faire. Les générations actuelles disposent de toujours davantage d’espaces pour développer leur propre style de vie. Cela entraîne que les Eglises doivent parler directement aux différentes générations. Dans ce sens, les rassemblements de jeunes sont très importants. Et grâce à la présence de Jean Paul II, la rencontre national des jeunes à Berne, l’an dernier, a rencontré un énorme écho dans les médias.
Apic: Pourquoi Jean Paul II suscitait-il un tel engouement médiatique?
J.S: Il y a aujourd’hui un manque de telles figures charismatiques. Dans le domaine religieux, il ne me vient encore à l’esprit que le Dalaï Lama, qui est considéré comme une star médiatique.
Dans notre monde médiatisé, des personnes avec un format de star, comme le pape, le Dalaï Lama ou encore Eugen Drewermann, deviennent de plus en plus importantes. Les Eglises ont le problème d’en avoir trop peu. L’Eglise catholique en Suisse dispose du pape, mais il se trouve à Rome. Et pour ce que l’Eglise en Suisse veut exprimer, le pape n’est pas l’idéal en raison de la distance géographique.
Apic: Dans l’Eglise catholique, il appartient aux évêques d’assumer ce rôle. Remplissent-ils ce devoir?
J.S: Une étude devrait être consacrée à cette question. Lors de la votation sur la reconnaissance des unions entre partenaires de même sexe, les Eglises évangéliques libres ont été très écoutées.
Apic: Pourquoi?
J.S: Car elles se sont très clairement prononcées contre l’homosexualité.
Apic: L’Eglise catholique s’est efforcée d’exprimer une position nuancée, dans laquelle elle n’a pas condamné fondamentalement l’homosexualité .
J.S: Plus on argumente de façon pointue, plus on est pris au sérieux. Les Eglises libres se composent de petits groupes, qui sont extrêmement fermés. Une Eglise libre représente la pensée de ses membres. Les catholiques et les réformés, en tant qu’Eglises officielles, doivent prendre en compte un large spectre de points de vue.
Apic: C’est pourquoi elles ont de la peine à être reconnues comme des acteurs importants de la société .
J.S: Dans l’Eglise catholique, c’est incroyable comme il existe une diversité d’avis. Et dans ce sens, elle ne se distingue pas beaucoup de l’Eglise réformée. Du côté catholique, l’organisation est cependant beaucoup plus affirmée. Les réformés, de leur côté, ne peuvent s’exprimer d’une seule voix qu’avec beaucoup de difficulté en raison de leur structure.
Apic: Où voyez-vous le rôle d’une Eglise ouverte à tous, dans ce contexte où une bonne perception du milieu chrétien est entravée par un système sécularisé?
J.S: Selon nos récents sondages, les Eglises nationales bénéficient d’une image assez bonne. Leurs activités de bienfaisance sont appréciées. La plupart des personnes estiment que les Eglises donnent un sens à la vie. Puis elles ajoutent souvent: pas pour moi personnellement, mais pour les autres!
Plus la société se sécularise, plus il devient difficile pour les Eglises de transmettre l’Evangile. Car elles doivent nager à contre-courant. Mais si elles ne veulent pas disparaître, elles doivent sans cesse rappeler leurs positions. Dans ce sens, il est intéressant de constater que les Eglises en France ont soutenu le port du voile. Car elles savent ce que signifient les symboles religieux. Beaucoup de gens sécularisés ne comprennent par contre plus la portée de ce symbole.
Apic: Comment les Eglises pourraient-elles améliorer leur image dans la société, de façon à ce qu’elles soient davantage prises en compte?
J.S: Les Eglises ont besoin de personnalités qui passent bien au niveau des médias. Elles ne doivent pas craindre de nager à contre-courant de l’esprit du temps. Les conflits internes peuvent même s’avérer enrichissants. Les différences constituent une base pour se faire connaître et peuvent servir de stimulant pour des discussions plus larges. Mais il convient de faire attention: des titres de journaux négatifs peuvent tout simplement engendrer des dégâts, sans provoquer la discussion.
Apic: «L’affaire Röschenz» a fait beaucoup de manchettes de journaux négatives contre l’Eglise catholique. Du côté réformé, on s’est plaint que cela portait également atteinte à leur Eglise. Partagez-vous ce point de vue?
J.S: Les différences confessionnelles ont imprégné l’histoire de la Suisse et même mené à la guerre. Mais de nos jours, la plupart des personnes ne tiennent plus compte de ces différences. A leur place, apparaît une vision globale des Eglises – on peut même dire: de l’Eglise. On ne distingue presque plus les Eglises catholique et réformée. Dans ce sens, des nouvelles négatives sur l’Eglise catholique peuvent également déteindre sur l’Eglise réformée. Peut-être les Eglises auraient-elles intérêt à montrer leurs différences et à se forger une identité propre.
Note aux rédactions: Des photos de Jörg Stolz peuvent être commandées à l’agence CIRIC, Bd de Pérolles 36 – 1705 Fribourg. Tél. 026 426 48 38 Fax. 026 426 48 36 Courriel: info@ciric.ch
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(apic/gs/bb)
Rencontre avec Soeur Gisèle Turcot, patronne des religieux canadiens et féministe
Apic – Interview
Dans le souffle du Concile, on imaginait «une autre Eglise possible»
Jacques Berset, agence Apic
Montréal, été 2003 (Apic) En cette période d’insécurité, favorable au repli sur soi et au conservatisme social et ecclésial, le seul avenir pour la vie religieuse est d’écouter cette parole de Jésus: «Avance au large!». Soeur Gisèle Turcot, ancienne secrétaire générale de l’Assemblée des évêques du Québec, affirme sans ambages qu’»une autre Eglise est possible!» Notre interview.
Membre du réseau «Femmes et Ministères», cette féministe québécoise de 64 ans, qui fut enseignante puis assistante sociale dans les quartiers populaires de Montréal, garde un ton posé. Mais le propos reste ferme: l’Eglise ne doit pas avoir peur de franchir des frontières, de dépasser les normes établies du «politiquement correct». «La vie religieuse de l’avenir sait prendre des risques, surtout quand les intérêts des plus pauvres sont en jeu!».
Gisèle Turcot, supérieure générale de l’Institut Notre-Dame-du-Bon- Conseil de Montréal et présidente de la Conférence religieuse canadienne (CRC) qui regroupe 26’000 membres – femmes et hommes -, doit pourtant affronter une dure réalité. Face à une sécularisation rapide, les effectifs des congrégations ont fondu de moitié depuis la fin des années 60.
Apic: Comme «patronne» de la CRC, l’avenir des congrégations religieuses au Canada est pour vous un véritable défi.
GT: Les défis de ce temps sont au coeur de notre réflexion. Comme supérieure générale de ma communauté et présidente de la Conférence religieuse canadienne, j’y suis confrontée de près. Au Québec, la «Révolution Tranquille» des années 60 a balayé les certitudes d’une société où le catholicisme était la religion majoritaire imprégnant toute la culture. La CRC, fondée en 1954, regroupe aujourd’hui près de 26’000 religieuses et religieux au Canada, dont environ 19’000 femmes. A la fin des années 60, nous étions quelque 50’000.
De 1975 à 2’000, nous sommes passés de 47’000 à 26’000, presque une diminution de la moitié en 25 ans! Les projections démographiques de l’an 2000 à 2015 montrent que nous allons baisser d’encore la moitié, à savoir 13’000, dont 90% auront 65 ans ou plus. Autrement dit, cela veut dire qu’il y aura seulement un «jeune» de moins de 65 ans sur 10.
Apic: Comment réagissez-vous face à une réduction des effectifs aussi drastique ?
GT: Nous avons procédé à une restructuration de la CRC en tenant compte des données démographiques. Avec la baisse de nos membres, les ressources reculent en proportion. La CRC avait un bureau national à Ottawa et quatre bureaux en région. Depuis le début de l’année, il n’y a plus qu’un bureau bilingue et unifié à Montréal, regroupant désormais l’ensemble des services pour les communautés d’hommes et de femmes.
Apic: Vous sortez à peine d’une chrétienté sociologique au Québec, où l’Eglise était encore au milieu du village il y a moins de 40 ans.
GT: Nous avons commencé à changer d’orientation dans la foulée du Concile et de «l’aggiornamento» de l’Eglise qui touchait aussi les congrégations religieuses. Vatican II demandait à nos communautés de retrouver leur charisme fondateur. A partir de l’assemblée des supérieur(e)s majeur(e)s de Moncton, les congrégations ont vu la nécessité d’être au service des plus démunis, d’annoncer la Bonne Nouvelle aux pauvres, dans la culture d’ici.
C’étaient des années d’ébullition, d’effervescence, d’espoir et d’ouverture. On était portés par le souffle de Vatican II qui nous permettait d’imaginer l’Eglise. «Une autre Eglise est possible», pensait- on, en lien avec les milieux populaires, les petits, les mal-aimés. A la suite du Forum Social Mondial de Porto Alegre, on dit aussi: «un autre monde est possible!»
Historiquement, au Québec, les communautés se sont développées en accompagnant le peuple québécois dans son périple. Comme nous vivions dans une collectivité où l’Etat n’avait pas pris beaucoup de responsabilités, les communautés et l’Eglise ont eu un rôle de suppléance, mais aussi du pouvoir. Il y a aussi un prix à payer pour avoir eu ce pouvoir.
Apic: Cette époque d’avant la «Révolution Tranquille» a été désignée sous le vocable de «Grande Noirceur». L’Eglise du Québec était associée au régime de Maurice Duplessis, qualifié de traditionaliste et d’oppressant.
GT: L’Eglise, en étant synonyme de pouvoir, avait perdu une certaine crédibilité auprès de la population. Certes, les communautés ont eu un développement très institutionnalisé au Québec. Elles offraient les services sociaux et sanitaires, l’éducation. Ce modèle où l’on était globalement au service de la population a fonctionné jusqu’à l’époque de la «Révolution Tranquille» des années 60. A l’époque, seuls quelques laïcs isolés avaient accès à des postes à responsabilités. Dans le domaine hospitalier, comme les congrégations étaient propriétaires, les grandes responsabilités étaient confiées aux religieuses. Avec la montée du féminisme et du syndicalisme, plus l’»aggiornamento» conciliaire, tout a été chamboulé.
L’Etat nous a rendu service, au fond, en assurant désormais lui-même les services essentiels à la population. Nous sommes ainsi plus libres, nous pouvons être davantage à l’écoute des divers charismes au sein de nos congrégations. Nous avons plus de flexibilité. Certaines religieuses ont commencé à s’occuper d’alphabétisation de détenus dans les prisons, d’autres se sont mises à travailler avec les sidéens; les jésuites ont mis sur pied un service de la vie intellectuelle et le «Centre justice et foi».
Apic: Peut-on dire que l’Eglise a repris sa liberté et un ton plus prophétique ?
GT: Dans ce domaine, les communautés religieuses sont en pointe. Suivre le Christ aujourd’hui suppose une spiritualité imprégnée de son regard bienveillant sur l’humanité, travailler avec d’autres à créer les conditions de la dignité humaine pour tous et toutes.
En 1995, des communautés religieuses se sont associées à la première marche des femmes au Québec, la «Marche du Pain et des Roses», puis à la Marche mondiale des femmes 2000 pour l’élimination de la pauvreté et de la violence envers les femmes. Des milieux catholiques conservateurs ont dénoncé cette participation. Mais si les communautés religieuses n’avaient pas été avec ces femmes, l’Eglise aurait perdu les femmes.
Au lieu d’un modèle de tutorat vis-à-vis des femmes, nous avons un modèle d’alliance, de concertation, de partenariat, beaucoup plus horizontal. La même chose s’est développé avec tout le réseau des organismes communautaires et populaires (réseau d’alphabétisation, groupement de locataires, de défense des assistés sociaux, etc.) Avant, les communautés avaient leurs bonnes oeuvres. Face aux malheurs de la guerre et du terrorisme, au sous-développement, à la surconsommation de certains milieux, la vie religieuse affirme qu’un autre monde est possible.
Apic: Vous avez été – et c’était une première – secrétaire générale de l’Assemblée des évêques du Québec.
GT: C’était effectivement une première, car avant, on engageait des prêtres, qui devenaient presque toujours des évêques par la suite. Je l’ai fait pendant un mandat de 3 ans, avant que ma communauté ne me rapatrie. Mon passage à l’Assemblée des évêques a été très riche d’expériences et je crois que les évêques étaient assez contents de moi. Avant ma nomination comme secrétaire générale, je travaillais au Comité épiscopal des Affaires sociales, qui était en pointe, en tout cas à cette époque-là. On avait ainsi pu développer toute une réflexion sur le projet gouvernemental de Charte de la langue française, un débat linguistique qui dure toujours chez nous.
On était en lien avec toutes les grands réseaux et les grandes questions de société qui se posaient. Les évêques se voyaient comme une antenne sur la société pour proposer des changements
Nous produisions des analyses sur les rapports entre l’Eglise et le monde ouvrier, des rapports assez critiques, voire houleux. C’était en 1976. Il y avait à cette époque-là une conjonction de forces, des mouvements d’Action catholique et ceux de l’Eglise populaire, influencés par la théologie de la libération venue d’Amérique latine, dans le sillage des Conférences du Conseil épiscopal (CELAM) de Medellin et de Puebla.
Apic: C’était une époque en pleine ébullition.
GT: Il y avait aussi le risque de perdre le contrôle des mouvements. On avait vécu la crise de l’Action catholique canadienne survenue à l’automne 1966, et cela avait donné naissance à la Commission d’étude sur le rôle des laïcs dans l’Eglise, la fameuse «Commission Dumont», du nom du sociologue Fernand Dumont, aujourd’hui décédé.
Cette grande entreprise avait pour but d’étudier la participation des laïcs à la mission de l’Eglise et l’avenir de l’Action catholique. Elle a donné naissance, en 1971, au remarquable rapport Dumont intitulé «L’Eglise du Québec: un héritage, un projet».
Dans la foulée, le mouvement de l’Eglise populaire continuait. Au Comité des Affaires sociales, chaque année, les évêques rencontraient les dirigeants des deux centrales syndicales principales du Québec, la FTQ (Fédération des travailleurs du Québec) et la Centrale des syndicats nationaux (CSN), qui avait été jadis confessionnelle. La CSN avait ses aumôniers catholiques, avant de subir le mouvement général de déconfessionnalisation.
A l’époque, les évêques avaient des méthodes de travail très stimulantes, ils faisaient des consultations sur les mécanismes de règlement du travail, la condition féminine. J’ai vu de l’intérieur comment s’élaborait pour chez nous l’enseignement social de l’Eglise, les questions d’éthique sociale, A l’époque, cette dimension était très souligné, ce ne l’est plus autant. Il y a aujourd’hui moins d’engagement et de mobilisation.
Apic: Les évêques québécois étaient en avance sur la question des femmes.
GT: Suite à l’Année internationale des femmes, une politique d’ensemble a été proposée, qui s’intitulait «Pour les Québécoises: égalité et indépendance». Les évêques ont étudié ce «livre vert». A partir de là, en 1981, ils ont nommé des Répondantes diocésaines à la condition des femmes dans chaque diocèse.
Avec la mauvaise situation financière actuelle des diocèses – notamment parce que l’on doit éponger le déficit des Journées Mondiales de la Jeunesse (JMJ) – certains postes sont remis en question. Il y a des signaux d’alarme du côté des quêtes dominicales, étant donné le niveau très bas de la pratique.
Apic: Vous avez été mêlée à la mise en place du groupe «Femmes et Ministères».
GT: Il s’agit d’un groupe complètement autonome qui n’a jamais demandé de reconnaissance de la part des évêques. «Femmes et Ministères» regroupe des femmes travaillant à deux niveaux: en position de responsabilité, donc d’influence, dans les milieux diocésains, quelquefois paroissiaux, et qui sont aussi dans l’enseignement universitaire.
Le réseau «Femmes et Ministères» s’est mis à publier des études sociologiques sur la situation des femmes salariées en Eglise, ensuite une étude plus en profondeur sur le type d’images de Dieu, de conceptions d’Eglise, d’exercices du leadership que les femmes exercent. Le résultat de cette dernière recherche universitaire intitulée «Voix de femmes, Voies de passage», a été publié chez les Paulines. L’étude «Le portrait du personnel pastoral féminin au Québec – Les soutanes roses» par la maison d’édition Bellarmin.
On a ainsi commencé à démystifier la façon dont s’exerce la responsabilité en Eglise, en réfléchissant au thème femmes et ministères. Etant baptisées à part entière, on pense bien que l’on peut aller au bout d’un baptême. La question de la reconnaissance des vocations aux ministères ordonnés se pose toujours. L’une de nos membres fait sa recherche doctorale à l’Université de Montréal sur la question de l’appel aux ministères ordonnés.
Apic: Comment vous considérait-on dans l’Eglise au début ?
GT: Le réseau a fonctionné très discrètement au moins pendant 5 ans, jusqu’à la publication en 1988 d’une étude sur le profil du personnel pastoral féminin dans l’Eglise francophone au Québec. On l’a fait avec l’accord des évêques, mais ils étaient très intrigués que nous, les femmes, prenions l’initiative de réfléchir. Je crois que dans l’Eglise canadienne et dans l’Eglise du Québec, les évêques ont eu longtemps le sentiment d’être les «bons» évêques qui décident d’étudier la question des femmes dans l’Eglise.
Ils sont partis à Rome comme délégués au synode de 1971 sur le sacerdoce et la justice dans le monde avec un dossier sur la situation des femmes dans l’Eglise, leur rôle et leur mission. A leur tête, le cardinal George B. Flahiff, archevêque de Winnipeg, qui a fait à Rome une intervention au nom de l’épiscopat canadien. Il a parlé des ministères féminins. Par la suite, à chaque synode des évêques à Rome, l’épiscopat canadien a toujours fait une intervention sur la question des femmes, sauf peut-être lors du dernier synode.
Les évêques canadiens avaient commencé un bout de réflexion sur la condition féminine; je crois qu’ils étaient sincères dans leur démarche. Ils le sont toujours, mais ils n’ont plus la même initiative. En fait, cela s’est dégradé en 1995, depuis la note du cardinal Ratzinger, préfet de la Congrégation romaine pour la doctrine de la foi, sur l’enseignement définitif au sujet du sacerdoce réservé exclusivement aux hommes.
Depuis ce document, faisant suite à la Lettre apostolique de Jean Paul II sur l’ordination sacerdotale exclusivement réservée aux hommes 22 mai 1994, c’est comme si désormais l’on manquait de souffle et d’espace, d’espoir aussi que les choses puissent être modifiées un jour.
Apic: Comment interpréter cette nouvelle situation ?
GT: On sent là une reprise en main, un tour de vis. Toutes les stratégies vocationnelles, les plans pastoraux qui sont exigés des diocèses, et les directives qui viennent de certaines congrégations romaines, tout semble en vue de rendre aux prêtres tous les morceaux du rôle qu’ils ont traditionnellement exercé.
Il ne faut pas oublier qu’il y a au Québec davantage d’agents pastoraux que de prêtres parmi nos salariés. Cela me fait penser à ces pays d’Europe de l’Est à l’époque communiste, comme la Tchécoslovaquie, où l’on a pu ordonner prêtres des hommes mariés voire même des femmes, au sein de l’Eglise clandestine. Quand la société s’est normalisée, on a procédé également à la normalisation dans l’Eglise. Certes, je comprends qu’il y a tout un travail de discernement à faire dans une Eglise qui se veut universelle: ce n’est pas facile de tenir tous les morceaux en même temps, essayer que tout le monde avance au même pas partout. C’est quasiment impossible, car les cultures sont différentes, mais là où les droits de la femmes ont fait des progrès, on ne va pas revenir en arrière. JB
Encadré
Gisèle Turcot, sur les traces de Marie Gérin-Lajoie
Native de Valleyfield, au Québec, Gisèle Turcot a choisi de se former d’abord comme maîtresse d’école au niveau primaire puis comme travailleuse sociale à l’Université de Montréal. Sa communauté – l’Institut Notre-Dame- du-Bon-Conseil de Montréal -, a toujours eu une vocation sociale depuis sa fondation par Marie Gérin-Lajoie, une Montréalaise décédée en 1971. La congrégation fondée il y a tout juste 80 ans compte 110 religieuses actuellement, alors qu’elle avait 230 membres à son apogée. La communauté a perdu des membres par départ dans les années 70-75, dans le sillage de la «Révolution Tranquille», et par décès.
Gisèle Turcot a travaillé durant 10 ans dans le domaine de l’éducation populaire dans un centre social du Centre-Sud de Montréal, ainsi qu’en milieu scolaire, comme membre de la commission scolaire de toutes les écoles catholiques de Montréal, pour «l’Opération Renouveau» qui voulait apporter une aide particulière et intensive dans les milieux économiquement défavorisés. Après une décennie de pratique sociale, elle est invitée à enseigner le travail social des groupes à l’Université Laval à Québec. Après 2 ans, elle est appelée au service de l’Assemblée des évêques du Québec – une assemblée régionale autonome, qui date de la première moitié du 19e siècle. Après 4 ans comme adjointe au secrétaire général pour le Bureau des Affaires sociales, elle est nommée secrétaire générale de l’épiscopat québécois. JB
Photo de Soeur Gisèle Turcot disponible à l’Apic. Jacques Berset tél. 026 426 48 01 ou jacques.berset@bluewin.ch (apic/be)




