APIC – DOSSIER
Les Eglises de Suisse disent non à la peine de mort
L’avocat et l’aumônier du dernier condamné à mort en France s’expriment
Fribourg, 6décembre(APIC/Pierre Rottet) La question de la peine de mort,
même en Suisse, conserve toujours un caractère d’actualité. Et si aujourd’hui 80 Etats dans le monde renoncent à son application, la peine capitale est encore pratiquée dans de nombreux pays et là où elle est abolie,
des voix s’élèvent régulièrement pour réclamer sa réintroduction. Ce fut
encore le cas chez nous il y a quelques semaines à propos du «sadique de
Romont». Ce n’est donc pas un hasard si les Eglises de Suisse ont choisi
pour thème de la Journée des droits de l’homme du 10 décembre prochain:
«Non à la peine de mort». En Suisse comme en France la guillotine a été mise au rancart : depuis 1940 dans notre pays mais depuis 1981 seulement en
France. L’agence APIC a interrogé l’avocat et l’aumônier du dernier condamné à mort de l’hexagone… Cela se passait le 28 juillet 1976, à la prison
des Baumettes à Marseille.
Sarnen, 18 octobre 1940, dans le canton d’Obwald, deux heures du matin;
Marseille, 28 juillet 1976, 4h.13. Entre ces deux dates, à 36 ans de différence: un point commun. Proche de la prison de Sarnen, le pasteur Hans Roth
accompagne à la guillotine Hans Vollenweider, 32 ans, condamné pour meurtre. A Marseille, le Père Gabriel Migault, aumônier de la prison des Baumettes, accompagne à la guillotine Christian Ranucci, 22 ans, condamné à la
peine capitale pour l’enlèvement et l’assassinat d’une fillette. Mais le
couperet de la guillotine n’est pas le seul point commun entre Sarnen et
Marseille: Vollenweider est le dernier homme en Suisse à être exécuté selon
un code pénal cantonal (l’entrée en vigueur du code pénal fédéral le 1er
janvier 1942 abolira la peine de mort; le code pénal militaire la conserve
en cas de guerre); Ranucci est, lui, le dernier exécuté en France avant
l’abolition de la peine de mort dans ce pays, le 18 septembre 1981.
Dix minutes qui paraissent des heures
De ce jour-là, Jean-François Le Forsonney s’en souvient. Lui qui, en
compagnie de Me Paul Lombard, tous deux avocats de Christian Ranucci, a pénétré à la prison des Baumettes pour annoncer à son client que la grâce
présidentielle lui avait été refusée. Comme il se souvient de l’attitude
extrêmement empruntée de tous les protagonistes, des dizaines d’yeux gênés
perdus plus ou moins dans le vague pour éviter de croiser le regard de celui qui allait mourir. «Tout se déroule en dix minutes… mais elles paraissent durer des heures. Ranucci a refusé le verre d’alcool tendu, a accepté une cigarette mais refusé d’écrire». Au moment de son réveil pour
l’exécution, relève Jean-François le Forsonney, apprenant que la grâce présidentielle était refusée, Christian Ranucci a simplement dit: «Mais
qu’est-ce qu’ils ont raconté à Giscard». Il est mort après avoir demandé
que s’engage une procédure de réhabilitation.
Adversaire convaincu de la peine de mort, Jean-François Le Forsonney
sait de quoi il parle lorsqu’est évoquée l’application de cette sentence,
lui qui, jusqu’au bout n’a jamais cessé de croire à une grâce présidentielle pour Ranucci. «Sans compter, fait-il remarquer, que nous, la défense,
considérons qu’il existait un doute sérieux quant à la culpabilité de notre
client». L’affaire avait fait grand bruit: un livre et un film, «Le pullover rouge» l’ont largement commentée.
Pas étonnant, dès lors, que Me Le Forsonney se déclare choqué des propos
tenus par le procureur Pierre Antonioli à Sembrancher, en Valais, lors du
procès de Michel Peiry, «le sadique de Romont»: Si le Code pénal prévoyait
la peine de mort, avait-il dit, je la requererais sans une seconde d’hésitation». «C’est une phrase qui me heurte beaucoup. Que quelqu’un dans la
rue souhaite le rétablissement de la peine de mort ou trouve qu’on devrait
l’appliquer, après tout, ce sont des propos de rue… Mais que dans une enceinte judiciaire un membre de l’administration judiciaire dise en quelque
sorte regretter que la peine de mort n’existe pas et que si elle existait,
il la demanderait, cela me paraît manquer de dignité. C’est indécent…
C’est un manque de respect à l’égard de la loi», lance-t-il.
L’image que l’avocat a conservée de ce matin du 28 juillet 1976? «Honnêtement, nos yeux ne sont pas tellement ouverts sur cela. On évite de regarder. Ce sont surtout des bruits dont on se souvient. Le bruit du couperet
qui descend et qui s’abat sur la tête du condamné… et le bruit du jet
d’eau utilisé pour nettoyer après.
Pas facile d’être aumônier au quartier des condamnés
Ces bruits, ce malaise, le Père Gabriel Migault, l’aumônier des Baumettes, les a ressentis aussi en ce matin du 28 juillet. «J’avais été averti
la veille déjà que l’exécution se ferait au petit jour, ainsi que le veut
le règlement. C’était la première exécution à laquelle j’assistais… la
dernière aussi, et pour cause. C’est un choc humain, j’ai encore le souvenir de la tête tranchée qui tombe. J’ai demandé à Ranucci s’il voulait réciter le «Je vous salue Marie – il ne connaissait pas le «Notre Père» -…
C’est pas la peine, a-t-il répondu, je suis innocent… ce furent là ses
dernières paroles».
Agé de 77 ans, le Père Migault est aujourd’hui à la retraite, après
avoir été 15 ans durant l’aumônier de la prison des Baumettes. En 15 ans
d’aumônerie, relève-t-il, «je n’ai jamais eu de difficultés, jamais un prisonnier n’a refusé de me voir… c’est plutôt un soulagement pour eux. Parmi les 12 condamnés à mort qu’il a rencontrés tout au long de son ministère, deux furent exécutés: Ranucci et un musulman de Tunisie. «Ce dernier
avait demandé à me voir, mais non en tant que prêtre». Les rapports avec
les prisonniers? «Ce n’est pas simple d’aborder un condamné à mort. Il faut
éviter certaines expressions, faire attention à son langage. Ne pas aborder
de quoi demain sera fait». Surtout, poursuit l’aumônier, «il faut les écouter… ils sont très bavards durant la demi-heure que dure la visite. Jamais nous n’abordons le thème de la mort. L’aumônier est là en tant qu’ami,
de confident».
Les visites dans le quartier réservé aux condamnés à mort sont elles
aussi différentes de celles rendues aux autres prisonniers. «Il fallait
toujours aller à la même heure, le même jour, explique-t-il, car ils savent
que lorsque l’aumônier vient à une heure inhabituelle, c’est que quelque
chose va se passer».
Ce qu’il faut pour être aumônier dans une prison telle que les Baumettes? Etre un homme, avec du tempérament et sans complexe… et pas trop
naïf aussi», déclare de façon péremptoire le Père Migault, lui qui durant
son travail côtoyait ce qui se fait de plus dur «dans le milieu» et qui durant plus de deux ans a visité chaque jeudi Christian Ranucci. «Nous parlion de littérature… de la Bible. Certain qu’il était de s’en sortir, il
me parlait de ses projets, des voyages qu’il entreprendrait… en Amérique». Ce que j’ai retiré de ces années passées à la prison des Baumettes,
répond en conclusion le Père Migault, l’espérance… l’espérance et la conclusion que l’homme est meilleur que les apparences ne le laissent supposer». (apic/pr)
ENCADRE
Suisse: le Code pénal militaire prévoit toujours la peine de mort
La question de la peine de mort n’est pas entièrement résolue en Suisse:
la Constitution fédérale ne l’exclut pas et le Code pénal militaire prévoit
la peine de mort en temps de guerre et en cas de danger de guerre imminente. On a certes tenté à plusieurs reprises de réintroduire la peine capitale en tant de paix, relève Amnesty international dans un rapport. Depuis
1987 cependant, note cette organisation, la Suisse s’est interdit de le
faire en ratifiant le Protocole additionnel no 6 de la Convention européenne des droits de l’homme.
C’est en 1940 que le Conseil fédéral introduira la peine de mort pour
certains délits commis en temps de guerre. Les tribunaux militaires prononcèrent ensuite 33 sentences de mort, dont 17 furent exécutées. La dernière
exécution selon le Code pénal militaire date de 1944. Raphaël Barras, auditeur en chef de l’armée, interrogé par l’agence APIC, rappelle qu’une motion Rechsteiner (socialiste, St-Gall) et une intervention Pini (radical
tessinois) demandent l’abolition de la peine capitale dans le code pénal
militaire, mais que le Conseil fédéral n’a pas encore pris position. Il ne
sait donc pas dans quel sens cela va aller. En tant qu’auditeur en chef,
souligne R. Barras, «je n’ai pas d’opinion, je suis chargé de faire appliquer la loi votée par le parlement». A titre privé, l’officier supérieur
catholique se déclare adversaire de la peine de mort en tant de paix, mais
la justifie, «comme ultima ratio», en temps de guerre.
Même si chaque année depuis 1976, un Etat en moyenne dans le monde abolit la peine de mort, et que 80 pays au total renoncent actuellement à son
application, des hommes sont encore et toujours fusillés, pendus, décapités, lapidés, électrocutés, gazés ou empoisonnés… tout cela au nom de la
loi. Entre 1985 et 1988, Amnesty international déclare avoir enregistré
3399 exécutions dont 65% sont le fait de 4 pays seulement. (apic/pr)
ENCADRE
Suisse : les Eglises disent non à la peine de mort
Les Eglises suisses disent non à la peine de mort et à la torture. En vue
de la Journée des Droits de l’Homme le 10 décembre prochain, toutes les paroisses catholiques-romaines, protestantes et catholiques-chrétiennes de
Suisse ont reçu de la documentation de réflexion et de méditation rappelant
l’actualité que conserve la peine de mort dans de nombreux pays. A l’occasion de l’affaire du «sadique de Romont», dans notre pays même, des voix se
sont élevées pour demander la réintroduction de la peine de mort. Si le code pénal suisse ne prévoit plus la peine capitale, elle fait toutefois partie des mesures d’exception pouvant être prises en temps de guerre.
Dans un dossier préparé par la Commission des Droits de l’Homme de la
Fédération des Eglises protestantes de la Suisse (FEPS) et le groupe de
travail «Droits de l’Homme» de la Commission catholique «Justice et Paix»,
avec la collaboration de l’Action des chrétiens pour l’Abolition de la Torture (ACAT), d’Amnesty International, de Christian Solidarity International
(CSI) et de Pax Christi, les Eglises rappellent que le Christ est clair
dans son enseignement, même s’il ne mentionne pas explicitement la peine de
mort dont il a été victime. Il offre par sa mort et sa résurrection le Salut à tous les hommes, quels que soient leur faute ou leur mérite, affirment les Eglises.
«Comme chrétiens, nous avons un message de rédemption et de vie à transmettre; tout être humain étant créé à l’image de Dieu, chaque vie humaine a
sa valeur en soi; la justice de Dieu se fonde sur l’amour, elle relativise
tout jugement humain», affirment dans leur adresse aux paroisses le président du Conseil de la FEPS, le pasteur Heinrich Rusterholz, Mgr Joseph Candolfi, président de la Conférence des évêques suisses et Mgr Hans Gerny,
évêque de l’Eglise catholique-chrétienne de Suisse. Ces derniers rappellent
l’engagement pris par toutes les Eglises d’Europe lors du grand Rassemblement oecuménique européen en mai de cette année à Bâle : «Il faut rejeter
la torture et la peine de mort!» Concrètement, les chrétiens de Suisse sont
invités dans le cadre de cette action à signer trois pétitions demandant
l’abolition de la peine de mort adressées aux gouvernements de Chine, des
Etats-Unis et du Nigéria. (apic/be)
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