Congo Démocratique: A la veille du résultat des élections, le regard du prof. Blaise Okavu

Apic Interview

L’érosion des valeurs empêche tout développement du pays

Jacques Berset, agence Apic

Fribourg, août 2006 (Apic) Professeur de philosophie à l’Université libre de Kinshasa (ULK), la première Université privée du Congo fondée à la fin des années 80, Blaise Okavu ne prend pas de vacances. On le trouvera cet été comme prêtre remplaçant à la cure de St-Paul, dans le quartier du Schönberg, à Fribourg.

C’est que ce jeune prêtre diocésain du Kasaï-Oriental s’est donné pour tâche de faire vivre l’école maternelle, primaire et secondaire qu’il a fondée pour des enfants défavorisés à Lodja, la ville où il est né il y a 47 ans. Doctorant en sciences de l’information et communications à l’Université de Lyon II, Blaise Okavu a bien d’autres cordes à son arc: diplôme en théologie, doctorat en philosophie, diplôme en sciences politiques à Grenoble, avec un DEA en droits de l’homme à la «catho» de Lyon. (*)

Mais pour le moment, l’un de ses grands soucis est de pouvoir faire vivre cette institution privée fondée en 1996 et qui accueille aujourd’hui 800 élèves. Dans un pays où l’Etat ne paie plus ses fonctionnaires depuis belle lurette, c’est certes le règne de la débrouille, mais il faut tout de même de l’argent. Beaucoup d’argent! Raison pour laquelle l’abbé Blaise se démène auprès de ses amis, quand il n’enfile pas les salopettes sur le chantier ou se fait chauffeur de camion pour ramener des bancs dans une école qui n’en dispose pas encore pour tous ses élèves.

Malgré cette situation précaire, son école – la seule d’ailleurs qui distribue encore des repas aux élèves – est en meilleure situation que les établissements publics, où les professeurs, qui ne sont plus payés depuis des années, survivent de ce que les parents leur donnent ponctuellement.

Apic: Quelles sont les conséquences de cette quasi absence de l’Etat au niveau de l’enseignement ?

Abbé Blaise Okavu: La conséquence de cet abandon est une énorme érosion des valeurs. Les professeurs ne travaillent plus, ils se font payer par les élèves, par les parents, et il n’y a plus de discipline. C’est d’ailleurs pour cela que j’ai fondé un établissement scolaire privé, pour pouvoir assurer la paie des enseignants, et de relever le niveau de la formation, qui est tombé extrêmement bas.

La question de l’éducation et de la jeunesse est l’un des plus graves problèmes que devra affronter demain le Congo. Quand on voit le nombre d’enfants dans les rues, de ceux qui n’étudient pas, de ceux qui font semblant d’étudier, l’on constate que ce pays va à vau-l’eau. Plus de la moitié des jeunes ne vont pas à l’école, ils ne font rien, traînent dans les rues. A la campagne, quand il y a trois ou quatre enfants, les parents choisissent l’un d’entre eux pour qu’il puisse étudier. Les autres attendent l’âge de quinze ans pour aller aux champs.

Apic: Ce qui aggrave les choses, c’est la dévalorisation du travail manuel.

Abbé Blaise Okavu: Au Congo, on n’aime pas le travail manuel. Psychologiquement, il faut remonter loin, c’est un état d’esprit hérité de l’indépendance du pays, qui fut presque synonyme de la libération de toutes les corvées. On sortait de la colonisation, et le travail manuel était assimilé aux corvées. Celui qui est destiné au travail manuel, c’est celui qui n’a pas étudié, alors quand on a le moindre petit diplôme, on pense que le travail manuel devient salissant et est l’affaire de ceux qui n’en ont pas. C’est cela, le problème de notre pays!

Apic: On a survalorisé l’intellectuel.

Abbé Blaise Okavu: Malheureusement, l’intellectuel est effectivement survalorisé, mais celui qui a un diplôme d’Etat de chez nous – l’équivalent du baccalauréat en Europe occidentale – n’a pas le niveau requis, c’est quasiment le niveau de l’école primaire qui était chez nous il y a vingt ans. Vous trouvez à l’Université des étudiants qui savent à peine rédiger une lettre, et cela en dernière année de maîtrise!

Les intellectuels qui sortiront de nos Universités au Congo avec une formation de très bas niveau seront confrontés à ceux qui ont étudié en Europe. Il y a un décalage énorme entre le diplôme et ce qu’il signifie réellement. S’ils viennent étudier en Europe, ils doivent au moins rattraper un retard de trois ans! Un élève de troisième littéraire, dans mon école de Lodja, est capable de corriger la copie d’un étudiant qui fréquente une Université de Kinshasa.

Apic: Les responsables politiques à Kinshasa sont-ils conscients de cette réalité ?

Abbé Blaise Okavu: Est-ce qu’ils voient, est-ce qu’ils entendent? On en est arrivé au point où un étudiant peut acheter un diplôme d’Etat, un bac, avec 100 dollars. Il faut dénoncer cette situation avec la plus grande énergie.

Personnellement, je suis content qu’il y ait eu des élections – les premières que j’ai jamais vues au Congo, et dont on attend les résultats pour le 20 août -, mais ces élections n’auront servi à rien si la question de la défense, de l’éducation, de la justice ne sont pas réglées.

Apic: La corruption gangrène le pays.?

Abbé Blaise Okavu: La corruption n’a jamais atteint de tels sommets de la disparition de Mobutu à aujourd’hui. On peut acheter les juges, les magistrats comme on peut acheter les professeurs, il suffit d’avoir de l’argent. L’été dernier, j’étais venu à Châtel-St-Denis, et grâce à des amis j’avais pu acheter un camion, dans lequel j’avais mis du matériel pour l’école: livres, ordinateurs, matelas et lits.

J’ai réceptionné moi-même le matériel pour le dédouaner au port de Boma. Jusqu’à Kinshasa, cela fait près de 500 km. J’ai été arrêté 20 fois alors que j’étais au volant. Quand bien même les soldats voient mes papiers et que tout est en ordre, ils m’arrêtent et me disent: «Notre café, notre café». Ils me laissent attendre des heures, sans même fouiller le camion, juste pour que je leur donne de l’argent, que je leur graisse la patte.

Au Congo, quand vous voyez un policier ou un soldat, c’est le malheur assuré! On ne sait pas qui défend le pays, on ne sait pas qui attaque le pays. Car parfois, on a l’impression que les tueurs sont à l’intérieur même des frontières, ils font partie des forces armées. Tout le monde se ligue pour piller le pays.

Apic: Nombre d’enfants n’ont plus d’avenir ?

Abbé Blaise Okavu: La ville de Kinshasa n’a jamais eu dans son histoire autant d’enfants abandonnés, d’enfants de la rue. On a trouvé désormais tous les prétextes possibles pour les appeler des «enfants sorciers», pour trouver un prétexte pour les tuer. Ils sont des milliers. Au centre ville de Kinshasa, au cimetière de La Gombé, le plus coté de la capitale, on trouve toutes les nuits des enfants abandonnés qui dorment sur les tombes, qui forment des couples. C’est une bombe à retardement: ils volent, ils n’hésitent pas à tuer, ils se font tuer. Quand la foule se met à crier: «c’est un sorcier», tout le monde va le lyncher, sans se poser de question.

L’économie va tellement mal que notre fameuse solidarité africaine disparaît à toute vitesse. Même un oncle n’est plus capable de prendre en charge les enfants de son frère décédé. Il a déjà bien des difficultés à assumer les siens propres. Je ne suis pas désespéré, mais je pense qu’il y a urgence à faire quelque chose.

Apic: Dans cette situation chaotique, l’Eglise a-t-elle encore un poids moral ?

Abbé Blaise Okavu: Probablement que l’Eglise voit un peu plus loin que les autres acteurs, quand bien même nos évêques ne parlent pas souvent comme un seul homme. Ils sont tiraillés et les partis pris existent à l’intérieur de l’Eglise même. Je ne dirais pas d’abord qu’il s’agit ici de problèmes tribaux, ce sont plutôt des problèmes d’idéologie, de grandes options. Il n’y a que voir les sentiments entre les évêques de l’Est et ceux de l’Ouest du pays, ils ne voient pas les choses de la même manière, par ex. selon que la région ait été plus ou moins saccagée ou non, qu’elle vive plus ou moins dans la sécurité, qu’elle parle swahili, lingala, tchiluba ou kikongo…

Le tribalisme n’est pas un facteur négligeable tant dans la conduite des diocèses que dans celle du pays. Le sentiment de nation est seulement en train de naître au Congo. Notons d’autre part que Mobutu avait beaucoup aidé l’Eglise catholique au Congo. Rares en effet sont les évêques et les diocèses qui n’ont pas bénéficié de cadeaux du dictateur. Cela n’a pas tellement libéré leur parole! La main qui donne est toujours au-dessus de celle qui reçoit.

Certes, à l’époque de Mobutu, quand l’Eglise disait non, le pays tremblait. Quand l’Eglise a publié dans les années 75 son document sur «le mal zaïrois», c’était un séisme dans le pays. Aujourd’hui, elle doit faire face à une érosion de sa crédibilité et les gens n’hésitent pas à dire ce qu’ils pensent en face aux évêques.

La question de la préséance qui donnait plus de poids à la parole de l’Eglise catholique, c’est fini! C’est Mgr Pierre Marini Bodho, qui dirige l’Eglise du Christ au Congo (Ecc), qui est président du Sénat à Kinshasa. Dans le cercle restreint de Joseph Kabila, on rencontre désormais des pasteurs de l’Eglise du réveil, qui probablement l’accompagnent spirituellement, pas des prêtres.

Apic: D’autres Eglises se développent, au détriment des Eglises traditionnelles.

Abbé Blaise Okavu: Les Eglises traditionnelles – catholique, protestantes, kibamguiste, sont en perte de crédit. Elles sont concurrencées par les nouvelles Eglises du Réveil et toutes sortes de sectes. A Kinshasa, dans chaque rue on rencontre au moins deux pasteurs. Autoproclamés ou non, ces pasteurs ont une influence qui n’est plus négligeable.

Ils disposent même des télévisions, alors que l’Eglise catholique n’en a pas encore. Le nombre de défections au sein de l’Eglise catholique nous interpelle. Chacun de nous, chaque prêtre dans sa paroisse, chaque évêque dans sa famille connaît un parent catholique qui a quitté le navire. On vit dans un pays extrêmement pauvre, et la pauvreté a tellement fragilisé les gens qu’ils sont prêts à butiner n’importe où, là où ils peuvent obtenir quelque chose. Ils vont là où le pasteur parle de travail, de miracles, de visas pour aller en Europe. L’Eglise catholique ne parlent pas autant des choses concrètes auxquelles aspirent les gens. La précarité a grandement gonflé les rangs des sectes et de ces nouvelles Eglises.

Apic: Les élections peuvent-elles résoudre les problèmes du pays?

Abbé Blaise Okavu: Jean-Pierre Bemba a semble-t-il gagné les élections dans l’Ouest et à Kinshasa, tandis que Joseph Kabila a vaincu dans l’Est, mais rien n’est encore officiel avant le 20 août. Qui que ce soit qui gagne, je pense qu’il devrait déjà commencer à regarder comment va la justice, comment va l’éducation nationale, comment va la défense, savoir ce que vit vraiment le peuple à la base.

L’avenir du pays est encore beaucoup plus difficile que l’on se l’imagine, et les élections n’auront pas résolu la moitié de nos problèmes. On ne construit pas un pays avec la conscience d’hommes et de femmes qui n’ont plus le souci du bien commun. Des individus qui hier n’avaient même pas un vélo «possèdent» aujourd’hui des avions! Des millions de dollars destinés au pays sont détournés, on ne les retrouve plus, il y a partout des fausses factures, alors que les conditions de vie de la jeunesse sont déplorables…

La responsabilité de l’Occident est ici énorme. Il suffit que, quelque soit son âge, à 22 ou 23 ans, quelqu’un se proclame général quelque part à l’est de la RDC, sans formation, sans diplôme. On ramène alors des armes de partout – de l’Europe, de la Russie, de la Chine, des Etats-Unis -, tout ce qu’il faut pour faire la guerre. Avec à la clef des contrats pour piller les richesses minières du pays. Et on demande après au gouvernement de négocier avec ces énergumènes qui n’ont même pas fini l’école primaire! Dès qu’un Occidental a franchi le Sahara, il en oublie les principes élémentaires de la démocratie. Et la conscience du Congolais est tellement détériorée, le sens des valeurs est tellement perdu, que nous sommes désormais à mille lieux et de nos traditions et de la modernité. JB

(*) Blaise On’Okundji Okavu Ekanga est également professeur invité l’Université de Nantes, ancien professeur à la «catho» de Lyon, il donne des cours de philosophie et de droit humanitaire. Il est notamment l’auteur de l’ouvrage «Les entrailles du porc-épic – une nouvelle éthique pour l’Afrique», paru aux Editions Grasset et Fasquelle en 1999. JB

Des photos de l’Abbé Blaise On’Okundji Okavu sont disponibles auprès de l’agence CIRIC, Bd de Pérolles 36 – 1705 Fribourg. Tél. 026 426 48 38 Fax. 026 426 48 36 Courriel: info@ciric.ch Dorénavant, les photos de CIRIC peuvent être commandées automatiquement par internet sur le site www.ciric.ch (apic/be)

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