Rencontre avec le Père Andrés Fernández Pinzón, de la Pastorale pénitentiaire de Colombie

Apic – Interview

«… j’étais en prison, et vous êtes venus me voir»

Jacques Berset, agence Apic

Bogota, automne 2008 (Apic) Les prisons de Colombie sont prévues pour 50’000 détenus, mais elles hébergent plus de 75’000 personnes dans des conditions de surpeuplement qui atteignent des proportions insoutenables. Dans certains centres de détention, les prisonniers disposent souvent d’une place ne dépassant pas 75 cm de largeur pour dormir. Ils sont contraints de s’entasser jusque dans les toilettes et les douches, confie à l’Apic le Père Andrés Fernández Pinzón, coordinateur national de la Pastorale pénitentiaire catholique de Colombie (PPC).

Le Père Andrés Fernández Pinzón, un prêtre de grande taille à la voix douce, nous détaille les chiffres, tout en insistant: cet entassement carcéral, qui ne tient pas encore compte de tous ceux qui sont enfermés dans les prisons de la Police, dans les centres de détention des districts et des municipalités, est devenu totalement inhumain.

Depuis tout jeune, comme étudiant déjà, Andrés s’est engagé pour améliorer les conditions de vie des prisonniers en Colombie. Son évêque, dans le diocèse de Sonson-Rionegro (département d’Antioquia), lui permit alors qu’il n’était encore que séminariste, de se rendre dans les prisons. Quand il fut ordonné prêtre, il a poursuivi cet engagement.

En Colombie, la réalité des prisons est effrayante. Ces dernières années, avec la politique répressive du président Alvaro Uribe Vélez (élu une première fois en 2002 et réélu en 2006), la population carcérale a augmenté de façon drastique, provoquant un taux d’entassement dans les prisons dépassant 40% des capacités d’hébergement disponibles. La «Defensoria del Pueblo», une institution publique chargée de veiller au respect des droits humains et de défendre les citoyens, considère que l’entassement dans les prisons colombiennes «est un des facteurs qui contribuent à la violation de tous les droits fondamentaux des personnes privées de liberté». Pour le Père Andrés, le taux élevé de récidive – 70%! – montre qu’enfermer simplement une personne durant des années ne résout pas le problème de la criminalité.

Apic: Père Andrés, quelle est votre fonction au sein de l’Eglise colombienne?

Père Andrés: Je suis le coordinateur national de la Pastorale pénitentiaire de Colombie (PCC), chargé de cette tâche par la Conférence épiscopale à Bogota. Je travaille dans les prisons depuis 38 ans… alors que j’étais étudiant en secondaire, puis comme séminariste, je travaillais comme bénévole. Et cela fait maintenant 16 ans que j’ai été nommé officiellement au poste de coordinateur national. L’Etat nous donne la possibilité d’avoir un aumônier général des prisons, présenté par la Conférence épiscopale.

Apic: Vous vous occupez de combien de prisons au plan national, avec combien d’aumôniers ?

Père Andrés: La Pastorale pénitentiaire a treize aumôniers sans compter un certain nombre à temps partiel, nommés par les évêques. Cela doit faire une quarantaine en tout, pour 141 prisons dans toute la Colombie, avec 75’000 prisonniers. Cela sans compter les quelque 15’000 Colombiens prisonniers dans divers pays du monde…

Apic: Pourquoi y a-t-il tant de Colombiens dans les prisons étrangères ?

Père Andrés: La majeure partie d’entre eux ont été condamnés pour avoir transporté de la drogue, notamment ceux qui ont été utilisés comme «mules». Ce sont en général des jeunes gens, et il y a parmi eux des mères de familles. On leur promet de l’argent pour faire passer de la drogue dans vos pays. A chaque Noël, la Pastorale pénitentiaire, après avoir rassemblé les adresses par le biais des ambassades, des consulats, des aumôniers de prison de divers pays, envoie une carte de voeux à tout Colombien détenu dans les prisons partout dans le monde.

Apic: La situation carcérale en Colombie est explosive…

Père Andrés: Dans les prisons de Colombie, on trouve divers groupes de prisonniers: ceux qui sont là pour appartenir aux mouvements insurrectionnels de la guérilla ou aux groupes paramilitaires, d’autres pour trafic de drogue, sans parler toute la série des crimes de droit commun. Quand la prison est petite, tous ces gens sont mélangés, mais quand il s’agit d’une grande prison, on les sépare par quartiers: on ne met pas ensemble les guérilleros et les paramilitaires. Il y a eu des affrontements par balles, au début, dans les années 1990 à 2000 entre guérilleros et paramilitaires, avec des morts et des blessés.

A cette époque, il y avait des armes à feu dans les prisons, même des grenades; maintenant, cela s’est un peu calmé… Comment a-t-on pu introduire tellement d’armes en prison, c’est un mystère… Mais il y a eu à l’évidence des complicités dans la prison, la famille… Des femmes visitant leur mari arrivaient à cacher des armes dans les parties intimes de leur corps! Sans parler du trafic de drogue, car on en consomme beaucoup dans les centres de détention…

Apic: On voit dans certaines prisons colombiennes des panneaux disant qu’il est «interdit de consommer de la drogue le dimanche»…

Père Andrés: Cela signifie bien évidemment que l’on consomme de la drogue en prison! Les conditions sont difficiles pour les prisonniers, il y a un véritable entassement. Des détenus doivent dormir par terre, dans les couloirs, à côté des toilettes et des douches. On peut parler sans conteste de situations infrahumaines.

A Bogota, nous avons La Picota, par exemple, qui héberge 5’300 détenus, La Modelo, qui en a 5’500 (alors qu’il n’y a officiellement que 2700 places), la Reclusion de Mujeres Buen Pastor, une prison de femmes où il y a un millier de détenues, la prison de district etc. L’Eglise est présente dans toutes les prisons, avec la «Pastoral Penitenciaria Catolica» (PPC).

Un prêtre, qui est l’aumônier, est accompagné d’une équipe de laïcs volontaires qui développent un certain nombre de services pour les prisonniers: ils interviennent sous forme de «brigades intégrées» de médecins, avocats, dentistes, oculistes, opticiens, voire même de stylistes. Ces volontaires, des professionnels qui ne reçoivent aucun salaire, se déplacent une fois par mois, et pour les grandes prisons, le travail dure deux jours. Ils demandent congé à leur entreprise. Cela dure déjà depuis 14 ans!

Il faut dire qu’ordinairement dans les prisons, quand les prisonniers ont la chance de pouvoir rencontrer le médecin, il n’a souvent pas de médicaments, et quand il y a un équipement d’odontologie, il n’y a pas de dentiste…

Nous ne sommes certes pas la solution au problème, car cela devrait être le devoir de l’Etat de fournir ces prestations aux personnes incarcérées. Nous sommes seulement un petit grain de sable, parce que comme on peut le lire dans l’Evangile: «… j’étais en prison, et vous êtes venus me voir». (Matthieu 25) JB

Des photos du Père Andrés Fernández Pinzón sont disponibles auprès de l’agence Apic: jacques.berset@kipa-apic

Les projets de la Pastorale pénitentiaire catholique de Colombie sont notamment soutenus financièrement par l’AED, l’Aide à l’Eglise en Détresse. CCP 60-17200-9 ou Banque cantonale de Lucerne Compte LKB-01-00-177930-10 Mention «Colombie». JB

Encadré

54’000 consultations gratuites dans les prisons colombiennes

«En dix ans, nous avons offert gratuitement quelque 54’000 consultations dans les prisons colombiennes», précise le Père Andrés. Cet engagement volontaire n’est possible qu’avec l’aide d’organismes et d’oeuvres d’entraide étrangère, comme Misereor ou l’AED, en Allemagne, sans compter une aide de l’Eglise colombienne, pas toujours facile à obtenir. Certaines régions, comme le Choco, sur la Côte pacifique de la Colombie, n’ont pas encore pu bénéficier de l’aide de la PCC, car les coûts de transport sont trop élevés. Seuls ces coûts, avec les repas des brigades intégrées et le prix du logement pour la nuit, sont pris en charge par la Pastorale pénitentiaire, mais cela fait déjà un gros montant. «Nos volontaires, qui prennent congé pour cela, travaillent toute la journée, deux jours consécutifs par mois, c’est considérable! Ces professionnels ont un don spécial, un charisme tout à fait particulier, et les prisonniers les apprécient beaucoup, il ne leur est jamais rien arrivé…»

Solidarité avec les prisonniers à l’étranger

Depuis 1995, la PCC prend contact à l’étranger avec les aumôniers de prison et les ambassades et consulats. Elle envoie chaque année à Noël quelque 15’000 cartes de voeu dans 60 pays où sont internés des Colombiens, souvent pour trafic de drogues. La Pastorale pénitentiaire travaille aussi à la réinsertion des prisonniers à l’échéance de leur peine. «Trouver du travail à la sortie de prison n’est pas du tout facile. Pour la société, ces gens sont «marqués», et ils ne réussissent pas à se réinsérer. Pas étonnant que nous ayons un taux de récidive de près de 70%. Nous essayons souvent de donner une formation aux épouses des prisonniers, afin qu’à leur sortie, ils puissent ensemble développer un petit commerce, de la couture, de la vente de nourriture dans la rue, etc. Il est très difficile de réintégrer les ex-prisonniers dans une activité productive formelle, car ils n’ont plus la discipline de travail. Pour les paysans, c’est très difficile, car la prison en ville, ce n’est qu’un univers de ciment, il n’y a pas de terre pour produire, d’animaux à élever… Je rêve un jour d’avoir l’argent pour acheter quelques hectares de terre et développer une ferme autosuffisante qui pourrait accueillir ceux qui sont sur le point de sortir de prison. Notre problème est de trouver de l’argent pour financer ce type d’activités, car les gens donnent plus facilement pour des projets concernant les personnes âgées ou les enfants que pour des délinquants!» JB

Encadré

Vers la construction d’un grand Centre national de pastorale pénitentiaire

Le Père Andrés, grâce à la Fondation «Caminos de Libertad» qu’il a créée il y a onze ans, a pu acheter un terrain d’environ 3’000 m2 dans la zone historique de Bogota pour y construire le grand «Centre national de pastorale pénitentiaire catholique de Colombie». De l’argent à trouver à hauteur de plusieurs millions de dollars! Le but est de notamment pouvoir accueillir les familles qui viennent de toute la Colombie pour visiter les membres de leur famille emprisonnés à Bogota, car des femmes dorment dehors, devant la prison, en attendant l’horaire des visites.

D’autres logent dans des hôtels bon marché à la réputation douteuse et risquent de subir des agressions sexuelles, témoigne le Père André. «Ceux qui paient le fait qu’un père est en prison, ce sont les membres de sa famille, les enfants à l’école, mis de côté par leurs camarades et qui finissent par abandonner le collège…» Sans parler des étrangers qui sont en liberté conditionnelle, avec l’interdiction de travailler et de sortir du pays. «Une situation qui peut durer plusieurs années! S’il n’y avait pas notre centre, ils seraient dans la rue et devraient voler ou se prostituer pour survivre…». C’est pour faire face à ce lancinant problème que le coordinateur national de la Pastorale pénitentiaire catholique a lancé son grand projet qui veut offrir un accueil aux familles visitant leurs parents emprisonnés, permettre à certaines d’entre elles à se former dans des ateliers d’art et d’artisanat pour être ensuite indépendantes, et accueillir les étrangers libérés et attente de leurs papiers de sortie. JB

Encadré

Entassement dans les prisons colombiennes

En août dernier, l’Institut national pénitentiaire de Colombie (INPEC) a déploré publiquement que les prisons de Bogota avaient un grave problème d’entassement des prisonniers dans leurs cellules étant donné la suroccupation des locaux. Selon l’INPEC, La Modelo a plus de 5’000 détenus, alors qu’il y a à peine de la place pour 2’700. La Picota a une capacité de 1’800 prisonniers, mais il y a en a 2’200. Le Bon Pasteur a une capacité de 1’200 prisonnières et en a 1’350. L’INPEC explique cette situation par les coupes budgétaires de ces dernières années en raison de programmes d’austérité du gouvernement.

La «Personeria de Bogota», un organe officiel qui s’occupe notamment de défendre les droits humains, les droits civils, le milieu ambiant et le contrôle de l’urbanisme, a également été chargé de recevoir les plaintes concernant les actes arbitraires dans les centres de détention de la capitale colombienne.

Cet organisme relève que la politique de sécurité démocratique du gouvernement du président Uribe a fait rapidement grimper le nombre de détenus sans que les infrastructures vieillottes et inadéquates n’aient été modernisées. De plus, le transfert dans ces lieux de détention de guérilleros et de paramilitaires a créé une menace supplémentaire. Pour la «Personeria», dans la majorité des prisons, le droit à la dignité du détenu est violé «parce que certains membres de la surveillance les soumettent à des traitements cruels, inhumains et dégradants».

Une situation inhumaine, contraire au projet de Dieu

Selon la «Defensoria del Pueblo», à la fin des années 90, la capacité des 178 centres de détention en Colombie était de 28’380 places (avec une population incarcérée de 32’387 prisonniers). En 2003, avec 142 établissements pénitentiaires en fonction, il y avait déjà 62’448 détenus pour une capacité de 48’291 places, et la situation n’a fait qu’empirer les années suivantes.

Lors de la VI Rencontre des agents de la Pastorale Pénitentiaire des pays d’Amérique latine et des Caraïbes, à l’invitation du Département de Justice et de Solidarité du Conseil épiscopal latino-américain (CELAM), à Saint-Domingue du 24 au 28 novembre dernier, les participants déclaré dans un communiqué que «la majorité des prisons de notre continent sont des endroits inhumains, caractérisés par le trafic d’armes, de drogues, l’entassement, les tortures, le crime organisé et l’absence de programmes d’humanisation». Ils ont qualifié le système carcéral en vigueur en Amérique latine de «inhumain, violent et contraire au projet de Dieu». (apic/be)

15 décembre 2008 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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Congo Démocratique: A la veille du résultat des élections, le regard du prof. Blaise Okavu

Apic Interview

L’érosion des valeurs empêche tout développement du pays

Jacques Berset, agence Apic

Fribourg, août 2006 (Apic) Professeur de philosophie à l’Université libre de Kinshasa (ULK), la première Université privée du Congo fondée à la fin des années 80, Blaise Okavu ne prend pas de vacances. On le trouvera cet été comme prêtre remplaçant à la cure de St-Paul, dans le quartier du Schönberg, à Fribourg.

C’est que ce jeune prêtre diocésain du Kasaï-Oriental s’est donné pour tâche de faire vivre l’école maternelle, primaire et secondaire qu’il a fondée pour des enfants défavorisés à Lodja, la ville où il est né il y a 47 ans. Doctorant en sciences de l’information et communications à l’Université de Lyon II, Blaise Okavu a bien d’autres cordes à son arc: diplôme en théologie, doctorat en philosophie, diplôme en sciences politiques à Grenoble, avec un DEA en droits de l’homme à la «catho» de Lyon. (*)

Mais pour le moment, l’un de ses grands soucis est de pouvoir faire vivre cette institution privée fondée en 1996 et qui accueille aujourd’hui 800 élèves. Dans un pays où l’Etat ne paie plus ses fonctionnaires depuis belle lurette, c’est certes le règne de la débrouille, mais il faut tout de même de l’argent. Beaucoup d’argent! Raison pour laquelle l’abbé Blaise se démène auprès de ses amis, quand il n’enfile pas les salopettes sur le chantier ou se fait chauffeur de camion pour ramener des bancs dans une école qui n’en dispose pas encore pour tous ses élèves.

Malgré cette situation précaire, son école – la seule d’ailleurs qui distribue encore des repas aux élèves – est en meilleure situation que les établissements publics, où les professeurs, qui ne sont plus payés depuis des années, survivent de ce que les parents leur donnent ponctuellement.

Apic: Quelles sont les conséquences de cette quasi absence de l’Etat au niveau de l’enseignement ?

Abbé Blaise Okavu: La conséquence de cet abandon est une énorme érosion des valeurs. Les professeurs ne travaillent plus, ils se font payer par les élèves, par les parents, et il n’y a plus de discipline. C’est d’ailleurs pour cela que j’ai fondé un établissement scolaire privé, pour pouvoir assurer la paie des enseignants, et de relever le niveau de la formation, qui est tombé extrêmement bas.

La question de l’éducation et de la jeunesse est l’un des plus graves problèmes que devra affronter demain le Congo. Quand on voit le nombre d’enfants dans les rues, de ceux qui n’étudient pas, de ceux qui font semblant d’étudier, l’on constate que ce pays va à vau-l’eau. Plus de la moitié des jeunes ne vont pas à l’école, ils ne font rien, traînent dans les rues. A la campagne, quand il y a trois ou quatre enfants, les parents choisissent l’un d’entre eux pour qu’il puisse étudier. Les autres attendent l’âge de quinze ans pour aller aux champs.

Apic: Ce qui aggrave les choses, c’est la dévalorisation du travail manuel.

Abbé Blaise Okavu: Au Congo, on n’aime pas le travail manuel. Psychologiquement, il faut remonter loin, c’est un état d’esprit hérité de l’indépendance du pays, qui fut presque synonyme de la libération de toutes les corvées. On sortait de la colonisation, et le travail manuel était assimilé aux corvées. Celui qui est destiné au travail manuel, c’est celui qui n’a pas étudié, alors quand on a le moindre petit diplôme, on pense que le travail manuel devient salissant et est l’affaire de ceux qui n’en ont pas. C’est cela, le problème de notre pays!

Apic: On a survalorisé l’intellectuel.

Abbé Blaise Okavu: Malheureusement, l’intellectuel est effectivement survalorisé, mais celui qui a un diplôme d’Etat de chez nous – l’équivalent du baccalauréat en Europe occidentale – n’a pas le niveau requis, c’est quasiment le niveau de l’école primaire qui était chez nous il y a vingt ans. Vous trouvez à l’Université des étudiants qui savent à peine rédiger une lettre, et cela en dernière année de maîtrise!

Les intellectuels qui sortiront de nos Universités au Congo avec une formation de très bas niveau seront confrontés à ceux qui ont étudié en Europe. Il y a un décalage énorme entre le diplôme et ce qu’il signifie réellement. S’ils viennent étudier en Europe, ils doivent au moins rattraper un retard de trois ans! Un élève de troisième littéraire, dans mon école de Lodja, est capable de corriger la copie d’un étudiant qui fréquente une Université de Kinshasa.

Apic: Les responsables politiques à Kinshasa sont-ils conscients de cette réalité ?

Abbé Blaise Okavu: Est-ce qu’ils voient, est-ce qu’ils entendent? On en est arrivé au point où un étudiant peut acheter un diplôme d’Etat, un bac, avec 100 dollars. Il faut dénoncer cette situation avec la plus grande énergie.

Personnellement, je suis content qu’il y ait eu des élections – les premières que j’ai jamais vues au Congo, et dont on attend les résultats pour le 20 août -, mais ces élections n’auront servi à rien si la question de la défense, de l’éducation, de la justice ne sont pas réglées.

Apic: La corruption gangrène le pays.?

Abbé Blaise Okavu: La corruption n’a jamais atteint de tels sommets de la disparition de Mobutu à aujourd’hui. On peut acheter les juges, les magistrats comme on peut acheter les professeurs, il suffit d’avoir de l’argent. L’été dernier, j’étais venu à Châtel-St-Denis, et grâce à des amis j’avais pu acheter un camion, dans lequel j’avais mis du matériel pour l’école: livres, ordinateurs, matelas et lits.

J’ai réceptionné moi-même le matériel pour le dédouaner au port de Boma. Jusqu’à Kinshasa, cela fait près de 500 km. J’ai été arrêté 20 fois alors que j’étais au volant. Quand bien même les soldats voient mes papiers et que tout est en ordre, ils m’arrêtent et me disent: «Notre café, notre café». Ils me laissent attendre des heures, sans même fouiller le camion, juste pour que je leur donne de l’argent, que je leur graisse la patte.

Au Congo, quand vous voyez un policier ou un soldat, c’est le malheur assuré! On ne sait pas qui défend le pays, on ne sait pas qui attaque le pays. Car parfois, on a l’impression que les tueurs sont à l’intérieur même des frontières, ils font partie des forces armées. Tout le monde se ligue pour piller le pays.

Apic: Nombre d’enfants n’ont plus d’avenir ?

Abbé Blaise Okavu: La ville de Kinshasa n’a jamais eu dans son histoire autant d’enfants abandonnés, d’enfants de la rue. On a trouvé désormais tous les prétextes possibles pour les appeler des «enfants sorciers», pour trouver un prétexte pour les tuer. Ils sont des milliers. Au centre ville de Kinshasa, au cimetière de La Gombé, le plus coté de la capitale, on trouve toutes les nuits des enfants abandonnés qui dorment sur les tombes, qui forment des couples. C’est une bombe à retardement: ils volent, ils n’hésitent pas à tuer, ils se font tuer. Quand la foule se met à crier: «c’est un sorcier», tout le monde va le lyncher, sans se poser de question.

L’économie va tellement mal que notre fameuse solidarité africaine disparaît à toute vitesse. Même un oncle n’est plus capable de prendre en charge les enfants de son frère décédé. Il a déjà bien des difficultés à assumer les siens propres. Je ne suis pas désespéré, mais je pense qu’il y a urgence à faire quelque chose.

Apic: Dans cette situation chaotique, l’Eglise a-t-elle encore un poids moral ?

Abbé Blaise Okavu: Probablement que l’Eglise voit un peu plus loin que les autres acteurs, quand bien même nos évêques ne parlent pas souvent comme un seul homme. Ils sont tiraillés et les partis pris existent à l’intérieur de l’Eglise même. Je ne dirais pas d’abord qu’il s’agit ici de problèmes tribaux, ce sont plutôt des problèmes d’idéologie, de grandes options. Il n’y a que voir les sentiments entre les évêques de l’Est et ceux de l’Ouest du pays, ils ne voient pas les choses de la même manière, par ex. selon que la région ait été plus ou moins saccagée ou non, qu’elle vive plus ou moins dans la sécurité, qu’elle parle swahili, lingala, tchiluba ou kikongo…

Le tribalisme n’est pas un facteur négligeable tant dans la conduite des diocèses que dans celle du pays. Le sentiment de nation est seulement en train de naître au Congo. Notons d’autre part que Mobutu avait beaucoup aidé l’Eglise catholique au Congo. Rares en effet sont les évêques et les diocèses qui n’ont pas bénéficié de cadeaux du dictateur. Cela n’a pas tellement libéré leur parole! La main qui donne est toujours au-dessus de celle qui reçoit.

Certes, à l’époque de Mobutu, quand l’Eglise disait non, le pays tremblait. Quand l’Eglise a publié dans les années 75 son document sur «le mal zaïrois», c’était un séisme dans le pays. Aujourd’hui, elle doit faire face à une érosion de sa crédibilité et les gens n’hésitent pas à dire ce qu’ils pensent en face aux évêques.

La question de la préséance qui donnait plus de poids à la parole de l’Eglise catholique, c’est fini! C’est Mgr Pierre Marini Bodho, qui dirige l’Eglise du Christ au Congo (Ecc), qui est président du Sénat à Kinshasa. Dans le cercle restreint de Joseph Kabila, on rencontre désormais des pasteurs de l’Eglise du réveil, qui probablement l’accompagnent spirituellement, pas des prêtres.

Apic: D’autres Eglises se développent, au détriment des Eglises traditionnelles.

Abbé Blaise Okavu: Les Eglises traditionnelles – catholique, protestantes, kibamguiste, sont en perte de crédit. Elles sont concurrencées par les nouvelles Eglises du Réveil et toutes sortes de sectes. A Kinshasa, dans chaque rue on rencontre au moins deux pasteurs. Autoproclamés ou non, ces pasteurs ont une influence qui n’est plus négligeable.

Ils disposent même des télévisions, alors que l’Eglise catholique n’en a pas encore. Le nombre de défections au sein de l’Eglise catholique nous interpelle. Chacun de nous, chaque prêtre dans sa paroisse, chaque évêque dans sa famille connaît un parent catholique qui a quitté le navire. On vit dans un pays extrêmement pauvre, et la pauvreté a tellement fragilisé les gens qu’ils sont prêts à butiner n’importe où, là où ils peuvent obtenir quelque chose. Ils vont là où le pasteur parle de travail, de miracles, de visas pour aller en Europe. L’Eglise catholique ne parlent pas autant des choses concrètes auxquelles aspirent les gens. La précarité a grandement gonflé les rangs des sectes et de ces nouvelles Eglises.

Apic: Les élections peuvent-elles résoudre les problèmes du pays?

Abbé Blaise Okavu: Jean-Pierre Bemba a semble-t-il gagné les élections dans l’Ouest et à Kinshasa, tandis que Joseph Kabila a vaincu dans l’Est, mais rien n’est encore officiel avant le 20 août. Qui que ce soit qui gagne, je pense qu’il devrait déjà commencer à regarder comment va la justice, comment va l’éducation nationale, comment va la défense, savoir ce que vit vraiment le peuple à la base.

L’avenir du pays est encore beaucoup plus difficile que l’on se l’imagine, et les élections n’auront pas résolu la moitié de nos problèmes. On ne construit pas un pays avec la conscience d’hommes et de femmes qui n’ont plus le souci du bien commun. Des individus qui hier n’avaient même pas un vélo «possèdent» aujourd’hui des avions! Des millions de dollars destinés au pays sont détournés, on ne les retrouve plus, il y a partout des fausses factures, alors que les conditions de vie de la jeunesse sont déplorables…

La responsabilité de l’Occident est ici énorme. Il suffit que, quelque soit son âge, à 22 ou 23 ans, quelqu’un se proclame général quelque part à l’est de la RDC, sans formation, sans diplôme. On ramène alors des armes de partout – de l’Europe, de la Russie, de la Chine, des Etats-Unis -, tout ce qu’il faut pour faire la guerre. Avec à la clef des contrats pour piller les richesses minières du pays. Et on demande après au gouvernement de négocier avec ces énergumènes qui n’ont même pas fini l’école primaire! Dès qu’un Occidental a franchi le Sahara, il en oublie les principes élémentaires de la démocratie. Et la conscience du Congolais est tellement détériorée, le sens des valeurs est tellement perdu, que nous sommes désormais à mille lieux et de nos traditions et de la modernité. JB

(*) Blaise On’Okundji Okavu Ekanga est également professeur invité l’Université de Nantes, ancien professeur à la «catho» de Lyon, il donne des cours de philosophie et de droit humanitaire. Il est notamment l’auteur de l’ouvrage «Les entrailles du porc-épic – une nouvelle éthique pour l’Afrique», paru aux Editions Grasset et Fasquelle en 1999. JB

Des photos de l’Abbé Blaise On’Okundji Okavu sont disponibles auprès de l’agence CIRIC, Bd de Pérolles 36 – 1705 Fribourg. Tél. 026 426 48 38 Fax. 026 426 48 36 Courriel: info@ciric.ch Dorénavant, les photos de CIRIC peuvent être commandées automatiquement par internet sur le site www.ciric.ch (apic/be)

8 août 2006 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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