Apic Interview
La diplomatie parallèle a le vent en poupe, pour cette ONG
Valérie Bory, agence Apic
Caux, 9 août 2006 (Apic) Pour certains, le Réarmement moral est associé à un étonnant Palace 1900, perché dans les Préalpes au-dessus de Montreux. Avec un nom obsolète, où le spirituel se veut combat. Aujourd’hui rebaptisé Initiatives et Changement, le mouvement et Centre de Rencontres internationales participe à la résolution des conflits dans le monde.
Caux offre une démarche d’accompagnement des belligérants qui font appel à lui. «Mais nous ne sommes surtout pas des médiateurs», précise Cornelio Sommaruga, président de l’association faîtière Initiatives et Changement – International. L’ancien président du CICR n’a rien perdu de son dynamisme intellectuel et de son chaleureux accent tessinois en approchant de la fin de son mandat à la tête de l’ONG.
Apic: Ce qui frappe, c’est combien le Centre de Rencontres internationales de Caux a participé à l’histoire récente.
Cornelio Sommaruga: Oui. Nous avons fait une table ronde en 2002 et un homme, professeur aux Etats-Unis, qui s’était occupé de la recherche sur l’Holocauste, a rappelé qu’il était né ici à Caux, pendant cette période de la deuxième guerre mondiale. Enfant juif, il était réfugié ici .
Apic: Idéologiquement, comment qualifiez-vous l’ONG de Caux?
Cornelio Sommaruga: C’est un mouvement interreligieux basé sur des valeurs éthiques, né de l’initiative d’un pasteur protestant, Frank N.D. Buchman (un missionnaire américain né le 4 juin 1878 en Pennsylvanie, aux Etats-Unis, ndr). Ce membre du groupe d’Oxford avait fait un appel avant la 2eme Guerre mondiale pour que l’on se réarme moralement. Et cela, au moment où le monde se réarmait avec de vraies armes de guerre. Ce mouvement a trouvé un terrain particulièrement fertile en Suisse, non seulement par la participation de Suisses mais par la responsabilité qu’un certain nombre de familles suisses ont prise pour pouvoir donner un lieu de rencontre à cette motivation profonde. Un lieu qui puisse permettre le dialogue, sincère et honnête, sur la base de ces valeurs.
L’institution s’est très vite ouverte sur l’oecuménisme et l’interreligieux. C’est une institution de laïcs, avec la participation de prêtres ou de ministres de religions diverses. Si vous vous promenez ici à certaines saisons, vous rencontrerez un cardinal, un métropolite et un bonze, ou un rabbin, un imam et un pasteur, ensemble.
Apic: Vous avez eu des ennuis avec le Vatican à une certaine époque.
Cornelio Sommaruga: Oui, des petits problèmes. A une période où le diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg était enthousiaste pour Caux. Mgr Charrière, l’évêque d’alors, avait fait des ouvertures pour que des prêtres catholiques du diocèse puissent participer à ce qui se passait ici. Il y eut alors, à Rome, pour des raisons que je ne connais pas, quelques points d’interrogation et ce qui était à l’époque le Saint Office – le cardinal Ottaviani était déjà au pouvoir – a restreint la participation.
Mgr Charrière a dû alors faire marche arrière. Il y avait en somme des instructions catholiques romaines de ne plus aller à Caux. Ceci a duré peut-être 5 à 10 ans, suivis d’un revirement.
Jean XXIII lui-même s’était exprimé positivement sur le mouvement de Caux dont il avait entendu parler lorsqu’il était nonce à Paris. Ce qui a caractérisé ce retour en force des catholiques a été symbolisé par la venue du cardinal Franz König, archevêque de Vienne, présent à plusieurs conférences, et qui était un ami de Frank Buchman.
Apic : Mgr Genoud, évêque de LGF, est aussi venu à Caux.
Cornelio Sommaruga : Oui, au début de ma présidence, Mgr Genoud est venu comme conférencier. Le cardinal Poupard, et tant d’autres sont passés par ici, y compris des dignitaires orthodoxes. Le mouvement Sant’Egidio a fait une conférence, avec Andrea Ricardi, le président et fondateur, tout comme Chiara Lubich, fondatrice des Focolari, il y a 3 ans: c’était bondé. Quant à la première réunion de rabbins et imams, organisée par Hommes de paroles à Caux, elle a jeté les ponts pour la poursuite de ces rencontres, à Bruxelles, puis Séville. J’ai même assisté à une concélébration dans notre chapelle de 5 prêtres de 5 langues différentes. Dans laquelle célébrer cette messe? Je leur avais dit: faites-la en latin ! Mais nous n’avons pas trouvé de missel!
Apic: Quel a été votre rôle en prenant la tête du mouvement faîtier international?
Cornelio Sommaruga: J’ai commencé à m’occuper de Caux dès que j’ai quitté le CICR au début de l’année 2000. En 2001 nous avons changé le nom de Réarmement moral pour Initiatives and Change – International. Puis il a fallu une structure pour mettre de l’ordre dans cette nébuleuse d’une soixantaine de pays. Il fallait protéger le nom, le logo, lancer une association internationale, consolider les relations du mouvement avec le monde international et particulièrement l’ONU où nous avons un statut consultatif, ainsi qu’un statut participatif au Conseil de l’Europe. La création d’une nouvelle «Commission de la consolidation de la paix», à l’ONU, nous a donné une ouverture que nous souhaitions.
Apic: Quelle a été votre action en Sierra Leone?
Cornelio Sommaruga: J’ai ouvert la 1ère séance informelle de la Commission de Réconciliation et Vérité du Sierra Leone, dans cette maison, en 2001. On a réussi à amener des gens qui n’arrivaient jamais à se rencontrer à Freetown.
Sur la région des Grands Lacs, nous avons eu des rencontres dès 1999 avec des Africains de la diaspora en Europe, de groupes ethniques différents. Les tensions impliquaient le Congo Kinshasa et les suites du génocide du Rwanda ainsi que le Burundi, où il y avait toujours des coups d’Etat. Le dialogue n’a pas été facile. Il y a eu des scènes d’accusations, de pardon.
Puis fin 2002, un Burundais en Suisse vient nous demander d’être, pour le Burundi seul cette fois, des «facilitateurs de négociations». Il a fallu trouver l’argent, choisir les bonnes personnes et en 2003 lors d’une réunion de 35 participants, les 2 groupes rebelles et le gouvernement, qui se faisaient la guerre, étaient tous présents. Des Tutsis et des Hutus! Ils ne se serraient pas la main et ne venaient pas aux mêmes séances. Petit à petit, ils étaient ensemble autour de la table.
C’est vrai qu’on n’a signé aucun accord, mais les fruits se voient parfois bien après. Nous sommes engagés depuis septembre-octobre de l’année dernière pour intégrer encore le dernier groupe rebelle. Le gouvernement suisse nous a financés pour ces «missions d’accompagnement» au Burundi et en Tanzanie, où ont lieu les négociations.
Apic: Initiatives et Changement a fait un communiqué concernant la guerre au Liban.Pourquoi?
Cornelio Sommaruga: On ne peut pas rester comme ça à regarder ce qui se passe. Cet appel au cessez-le feu est un pas très important pour une institution comme la nôtre. Ce n’est pas tout à fait naturel, car nous ne voulons pas entrer dans ce qui pourrait apparaître politique. De plus, nous avons, dans notre «famille» de Caux, des Israéliens, des Libanais et des Palestiniens. Comme nous tenions notre Assemblée générale le 5 août, j’ai donc préparé l’Appel à cette occasion. On a eu une belle discussion dans le Comité exécutif! Le texte ne plaisait pas à tout le monde. Son dernier paragraphe signale qu’Initiatives et Changement continue à être disponible pour fournir «à et depuis Caux» une contribution active pour rétablir la confiance. Cela veut dire que nous sommes ouverts à des initiatives possibles, que nous pourrions prendre ou qu’on nous demanderait de prendre. VB
Encadré
1900 : Le gotha international
Le siège du mouvement international et de la Fondation Initiatives et Changement se trouve toujours au-dessus de Montreux, à Caux, dans une construction de légende, aux fines tourelles de conte de fées. Il fut d’abord le plus grand hôtel de luxe en Suisse, dressé à 1’000 m au-dessus du miroir bleuté du Léman, que l’on rejoint par une petite route en lacets ou en funiculaire.
Inauguré en 1902, le Palace de Caux reçoit le gotha mondain et de nombreux artistes et romanciers, dont Scott Fitzgerald, Daphné du Maurier, le pianiste Arthur Rubinstein, Sacha Guitry, des maharadjahs, des princes d’Arabie. Avant d’héberger des soldats sous la houlette du gouvernement suisse, pendant la 2eme Guerre mondiale. VB
Encadré
1944 : Soldats de l’Empire britannique internés
A la gare de Caux, une plaque de marbre rappelle, en anglais, que «l’Empire britannique» remercie la Suisse pour avoir donné refuge à ses officiers et ses hommes pendant la 2eme Guerre mondiale. Dans le jardin une plaque commémorative de juifs hongrois qui ont trouvé refuge à Caux rappelle le passé de ce grand hôtel. Mis en faillite, il était devenu lieu d’internement en 1942 et lieu de refuge pour des juifs de Hongrie et pour les prisonniers de guerre alliés évadés d’Italie, en 1944. Avant d’être racheté en 1946 par une poignée de protestants suisses, dont le Genevois Philippe Mottu, sa femme, et Robert Hahnloser, avec l’aide de leurs amis, pour 1,05 million de francs. Ils le remettent en état avec une centaine de bénévoles. Au sortir de la 2eme Guerre mondiale les équipes de Caux ont été activement engagées dans différents processus de réconciliation entre les anciens belligérants, puis dans les processus de décolonisation. VB
Encadré
2006 : Les participants font la cuisine et le service des chambres
Aujourd’hui, l’ancien Palace de Caux est actif dans la diplomatie parallèle. Des sessions de conférences et de formation à la résolution des conflits ont lieu durant l’été. Les participants venus de partout logent à Caux et participent au service des tables, à la cuisine, au service des chambres. Le centre peut accueillir 450 personnes. Depuis la présidence de Cornelio Sommaruga, ancien et médiatique président du CICR, il y a 6 ans, il poursuit sa voie oecuménique et de résolution pacifique des conflits dans le monde. L’idée de base part du principe que le changement des comportements des individus eux-mêmes constitue le seul fondement solide d’un changement de société.
Association faîtière d’une soixantaine de pays, mais aussi fondation suisse, Initiatives et Changement est reconnue d’utilité publique. Sa tâche principale est la gestion et l’entretien du Centre de conférences de Caux. Pour couvrir ses dépenses ordinaires qui ont passé de 2 à 3,5 millions de francs suisses, la fondation est tributaire de nombreux dons et des contributions volontaires des participants aux conférences. Une bonne partie des activités sont accomplies par des bénévoles.
En 1977, la vente d’un bâtiment annexe a permis la création d’un fonds de rénovation. Depuis 1995, l’école de management hôtelier SHMS loue l’hôtel pendant son cursus annuel (en dehors des mois d’été où les conférences du Centre de Rencontres internationales de Caux prennent le relais). Initiatives et Changement met son expérience à disposition des Nations Unies. Ses centres de rencontre sont Caux, où chaque été se réunissent 1’400 à 2’000 personnes de toutes origines, et Asia Plateau, en Inde. Le Centre de Caux, qui marque cette année son soixantième anniversaire, abrite encore jusqu’au 17 août une série de cinq sessions. Organisée par des Africains, la session Agenda Pour la Réconciliation 2006 s’intéresse aux questions de bonne gouvernance, de corruption, de paix, de résolution des conflits, de commerce, de santé et de sécurité alimentaire. VB
Une photo de Cornelio Sommaruga est disponible auprès de l’agence CIRIC, Bd de Pérolles 36 – 1705 Fribourg. Tél. 026 426 48 38 Fax. 026 426 48 36 Courriel: info@ciric.ch Dorénavant, les photos de CIRIC peuvent être commandées automatiquement par internet sur le site www.ciric.ch (apic/vb)
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