Apic Dossier
Entre Tigre et Euphrate, vaste « épuration ethnique » en cours
Jacques Berset, agence Apic
Bagdad, 12 septembre 2007 (Apic) Les chrétiens ne sont certes pas les seuls à souffrir de la violence et de la vaste « épuration ethnique » actuellement en cours en Irak. Mais les chrétiens irakiens, qui ne forment que le 3% de la population, font partie des minorités les plus menacées.
N’ayant pas de milices armées, ils sont très vulnérables, car dénoncés comme alliés de l’Occident ou espions à la solde des Etats-Unis. Ils sont donc des cibles faciles pour ceux qui appellent à la « guerre sainte » contre « les Juifs et les croisés ». Une chrétienté implantée depuis les premiers siècles entre Tigre et Euphrate est ainsi en voie de disparition sans que le monde ne s’en émeuve beaucoup.
La situation ne fait qu’empirer de jour en jour
L’agence des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) estime que la situation humanitaire en Irak continue de s’aggraver et que le nombre d’Irakiens déplacés, à l’intérieur et à l’extérieur du pays, croît sans cesse. Sa porte-parole Jennifer Pagonis a déclaré fin août à la presse à Genève que l’on dénombre, selon les estimations du HCR et du Croissant Rouge irakien, 4,2 millions de déracinés et de réfugiés internes ou à l’étranger. Le taux mensuel de personnes déplacées à l’intérieur du pays ou réfugiées dans les pays voisins est en constante augmentation pour atteindre aujourd’hui 60’000 personnes par mois.
Sur le terrain, à Mossoul, ce sont les Kurdes qui fuient les menaces des groupes terroristes sunnites. Egalement dans le collimateur de ces mêmes factions, les chrétiens de cette ville située à 375 km au nord de Bagdad se réfugient dans les villages chrétiens de la Plaine de Ninive ou au Kurdistan. D’autres minorités sont également victimes du sectarisme et menacées: les Sabéens ou Mandéens ainsi que les Yézidis.
Toutes les minorités sont dans le collimateur des extrémistes
Ainsi le 14 août dernier, ce sont les Yézidis qui ont été pris pour cible dans des attaques de camions piégés à Qataniyah et Adnaniyah, deux villages de la région de Sinjar, au nord-ouest, près de la frontière syrienne. Plus de 500 civils, femmes, enfants, vieillards confondus, ont été massacrés lors de ces attentats sanglants. Simplement en raison de leur appartenance à la communauté des Yézidis, que l’on appelle faussement « adorateurs du diable ». Ils appartiennent à une religion préislamique qui remonterait aux Zoroastriens de l’ancienne Perse.
Plus à l’est, à Kirkouk, grande ville d’autant plus convoitée qu’elle regorge de pétrole, ce sont les Kurdes qui, après avoir été expulsés par Saddam Hussein, revendiquent les lieux et en chassent à leur tour les Arabes, qu’ils soient chiites ou sunnites. Ils s’en prennent également à la forte communauté turkmène, soutenue par la Turquie.
A Bassora, ville chiite du sud, les chrétiens ne sont plus qu’une poignée. A Bagdad, les quartiers se séparent de plus en plus sur une base communautaire, et les minorités sont chassées de quartiers devenant « mono-ethniques ». Si l’on parle davantage des chrétiens, c’est que cette petite minorité (3% de la population), présente dès les premiers siècles du christianisme, risque de disparaître totalement du pays. Et avec elle, le témoignage d’une riche culture et d’une cohabitation multiséculaire.
Tout a commencé dans la nuit du 19 au 20 mars 2003, quand l’armée américaine et ses alliés envahissent l’Irak, sous prétexte de libérer le pays de la sanglante dictature de Saddam Hussein, qui avait déjà sur la conscience des assassinats par dizaines de milliers. Quatre ans et demi et plusieurs centaines de milliers de morts après, l’opération « Liberté de l’Irak » est un total fiasco. Quatre millions d’Irakiens ont été chassés de chez eux par des violences qui vont en s’aggravant, dont la moitié se sont réfugiés dans les pays voisins.
Les chrétiens d’Irak sont désormais menacés de disparition accélérée, car l’invasion américaine a déstructuré le pays et attiré de partout, comme un aimant, les militants jihadistes de la nébuleuse fondamentaliste. La communauté chrétienne, ne disposant d’aucune milice pour se protéger, est devenue une cible facile pour les divers groupes armés sunnites ou chiites qui mènent une politique de « purification ethnique » dans les quartiers de Bagdad, de Mossoul ou de Bassora. Les chrétiens locaux n’ont effectivement pas de tradition de violence, et comme personne ne les protège, ils se sentent très vulnérables.
Plusieurs prêtres ont déjà été assassinés (*), des églises dynamitées, des chrétiens menacés, enlevés, rançonnés. La peur est omniprésente au sein des familles. L’émigration intérieure, vers les terres plus sûres du Kurdistan, au nord, ou le départ pour la Syrie et la Jordanie, a décimé la population chrétienne d’Irak. Depuis l’invasion américaine, qui a balayé la dictature de Saddam Hussein mais a surtout précipité le pays dans le chaos et l’anarchie, le nombre des chrétiens vivant entre le Tigre et l’Euphrate a plus que diminué de moitié, selon la nonciature à Bagdad. Ainsi, il ne resterait plus dans le pays que 200 à 300’000 fidèles appartenant aux diverses Eglises chrétiennes du pays (**).
C’est ainsi que risque de disparaître à jamais de Mésopotamie l’une des plus anciennes communautés du Moyen-Orient: l’Eglise chaldéenne fait en effet remonter ses origines à saint Thomas l’Apôtre et à ses disciples Mar Addaï et Mar Mari. C’est, parmi la douzaine de communautés chrétiennes présentes dans le pays, l’Eglise la plus nombreuse (2/3 des fidèles). L’Eglise chaldéenne est une Eglise catholique de rite oriental, issue d’une faction de l’Eglise assyrienne d’Orient ralliée à Rome dès le XVIe siècle. Ses fidèles, comme ceux des autres communautés chrétiennes, sont désormais dispersés aux quatre coins du globe. Certes, leur émigration vers l’Australie et au Canada a déjà une longue tradition, mais elle a été accélérée par la 1ère Guerre du Golfe en 1991, puis par la dégradation de la situation ces deux dernières années.
La petite minorité chrétienne a fui Bassora
Dans certains quartiers, comme Dora, dans la banlieue de Bagdad, les chrétiens sont la cible de groupes fondamentalistes qui se réclament d’al-Qaïda. Ils ont instauré dans ce quartier un prétendu « Etat islamique en Irak » et prélèvent la « jizia », l’impôt que les jihadistes exigent des non musulmans vivant en terre d’islam. Les chrétiens sont sommés de payer jusqu’à 200 dollars par an, soit de quoi subvenir aux besoins d’une famille de 6 personnes pendant 1 mois. Des églises ont été contraintes d’ôter la croix qui ornait leur coupole.
Bassora est quasiment vidée de sa petite minorité chrétienne. L’évêque chaldéen de la métropole chiite du Sud, Mgr Djibraïl Kassab, est désormais en Australie! Des magasins chrétiens ont été attaqués, ceux qui vendent de l’alcool contraints à fermer, tandis que des femmes non voilées étaient agressées.
Dora, un quartier mixte à dominante sunnite, est la véritable « porte d’entrée de Bagdad » qui donne sur la périphérie et les villes voisines. C’est par là qu’entrent et sortent les groupes clandestins et les terroristes de tous bords.
Les soeurs du Sacré-Coeur ont dû abandonner le quartier, tout comme les petites soeurs de Jésus de Charles de Foucauld et les soeurs dominicaines. Les prêtres ont fait de même. Le 1er juin, on apprenait que des éléments armés s’étaient emparés la veille du couvent de St-Raphaël.
C’était le couvent de Soeur Lusia Shammas Markos, une religieuse chaldéenne originaire de Zakho, dans le Nord de l’Irak, qui fait son doctorat à la Faculté de théologie de l’Université de Fribourg! Le séminaire de Dora ainsi que les églises assyriennes ont également été évacués.
Dora s’est vidé de ses prêtres et de ses religieuses
« Aujourd’hui, Dora est vide de ses prêtres et religieuses et seules sont restées quelques familles chrétiennes qui n’ont pas trouvé d’autres solutions! », confie Soeur Lusia. « Les gens parlent de Dora en langue arabe comme du ’front de combat’, c’est dire l’ambiance qui y règne. » Les religieuses sont nombreuses à s’être réfugiées à Ankawa, dans la banlieue chrétienne d’Arbil (Irbil), la métropole de la province kurde, au Nord de l’Irak.
Une présence chrétienne de 2000 ans risque donc d’être effacée ? « C’est ce que nous ne voulons ni ne pouvons croire. De mauvais signes nous le font cependant craindre », nous confiait en juin dernier Mgr Basile Georges Casmoussa. Il est le chef d’une communauté syriaque composée de quelque 30’000 fidèles concentrés dans la région de Mossoul. L’archevêque de Mossoul, âgé de 68 ans, était présent à Sherbrooke (Québec) pour recevoir la Médaille d’or 2007 de l’UCIP, l’Union catholique internationale de la presse (UCIP). Cette distinction était attribuée à la revue chrétienne irakienne Al-Fikr al-Masihi (La Pensée chrétienne), dont il fut l’un des fondateurs.
Mgr Casmoussa lui-même fut la proie d’un groupe terroriste: enlevé le soir du 17 janvier 2005 par des hommes armés au sortir d’une visite pastorale, il fut libéré après deux jours par ses ravisseurs qui avaient l’intention de lui trancher la gorge. Le pape Jean Paul II et d’autres instances gouvernementales étaient intervenus publiquement pour sa libération. Le jour de notre rencontre, il apprenait l’exécution à Mossoul du Père Raghid Ganni et de trois sous-diacres (*).
L’évêque syriaque nous a alors confié l’abattement des chrétiens irakiens restés au pays: ils trouvent leur salut dans l’émigration en raison de l’insécurité générale qui touche toutes les confessions, mais en particulier les minorités sans défense. Au plan matériel, l’électricité et l’eau continuent à manquer – tout comme l’essence! – , tandis que les communications téléphoniques sont devenues difficiles.
« Nous sommes à bout »
« Nous sommes à bout », écrivait d’ailleurs quelques jours avant sa mort le Père Raghid, né à Mossoul en 1972. Le jeune prêtre avait obtenu un diplôme d’ingénieur en 1993, avant de se rendre à Rome où il avait étudié la théologie oecuménique à l’Université pontificale Saint-Thomas d’Aquin, l’ »Angelicum », de 1996 à 2003. Il était alors retourné avec enthousiasme dans son pays, avant que l’Irak ne sombre dans un féroce sectarisme confessionnel.
Mgr Basile Georges Casmoussa n’a pas de chiffres précis au sujet de l’émigration chrétienne, mais il estime qu’à Mossoul, près de la moitié d’entre eux a déjà quitté la ville. « Ils n’ont pas nécessairement émigré à l’étranger, mais ils se sont réfugiés dans les villages chrétiens (***) de la Plaine de Ninive, où il y a plus de paix et de tranquillité ».
Ils sont partis avec l’espoir de rentrer, insiste-t-il. Cet espoir est-il réaliste? Mgr Casmoussa ne veut pas donner raison à ceux qui pensent qu’il n’y a plus d’avenir pour les chrétiens sur leurs terres en Irak.
« Nous ne sommes pas encore au stade de perdre tout espoir, nous avons le ferme pressentiment que c’est un tunnel qui doit avoir une fin. Nous continuons d’avoir des relations normales avec nos voisins musulmans, car ce n’est pas tout le monde qui approuve les exactions. Ils en sont aussi victimes. Ce calvaire doit avoir une fin ».
Mais comme il n’y a ni justice ni gouvernement stable et fort, c’est le règne des groupuscules qui recrutent souvent des personnes étrangères aux villes où vivent les chrétiens, voire des militants venant de l’étranger. Les victimes d’attentats et d’enlèvements ne savent pas ce qui se cache derrière cette violence. Les motivations peuvent être très diverses: argent, politique, règlements de compte personnels, provocations, etc.
En cas d’enlèvement ou d’agression, inutile, donc, de se plaindre à la police: « Personne ne veut se hasarder à chercher les agresseurs, aujourd’hui, en Irak, on tue en toute impunité! Il y a effectivement un climat de peur voire de terreur dans le pays, mais la terreur vise tous les citoyens: les musulmans comme les chrétiens ont des victimes. Tout est mêlé, il y a souvent des groupes qui travaillent pour leur propre intérêt, tout en adoptant un discours militant », relève Mgr Casmoussa.
L’archevêque syriaque, coordinateur du Conseil des évêques à Ninive – qui comprend des représentants chaldéens, syriens catholiques, syriens orthodoxes, assyriens, arméniens orthodoxes et catholiques – se veut malgré tout optimiste: « Parmi les musulmans, il y beaucoup de gens modérés et raisonnables. ». Mgr Casmoussa, au nom de l’espérance chrétienne, pense encore que chrétiens et musulmans peuvent vivre ensemble. JB
Encadré
Exode des chrétiens d’Irak
Diverses vagues d’exode avaient déjà frappé la communauté chrétienne depuis l’indépendance de l’Irak. Mais avec le chaos qui a suivi le renversement de Saddam Hussein, cet exode a pris l’allure d’une fuite sans retour, accélérée par les attentats contre les églises (plusieurs dizaines ont été visées ces dernières années). Les enlèvements de prêtres par les milices islamistes, notamment par les « Failaq al-Badr », une mouvance chiite, ont semé peur et méfiance parmi les chrétiens. Ces prêtres ont été battus, torturés, on a essayé de leur faire abjurer leur foi.
(*) A Mossoul, ce sont des fanatiques sunnites qui ont égorgé en octobre dernier le Père Paulos Iskendar, prêtre de l’Eglise orthodoxe syriaque et père de deux enfants. Le dimanche 3 juin dernier tout près de l’église du Saint-Esprit à Mossoul, c’était au tour d’un jeun prêtre chaldéen, le Père Raghid Ganni, 35 ans, et de trois sous-diacres, d’être abattus par un commando de tueurs masqués. Bien que ne représentant plus que 3% de la population avant l’invasion américaine, ils forment bien souvent la majorité des réfugiés qui cherchent à entrer en Syrie ou en Jordanie.
La haine distillée par certains imams et militants islamistes – même les musulmans modérés sont visés – et l’insécurité sont telles qu’à Bagdad les lieux de culte chrétiens se sont vidés. Les fidèles ne se rendent plus à la messe le dimanche, par crainte des attentats et des enlèvements. JB
Encadré
Une présence chrétienne qui remonte aux temps apostoliques
La présence chrétienne en Irak remonte aux temps apostoliques, des siècles avant l’arrivée des premiers musulmans. Les Eglises locales sont les plus anciennes après celles de Jérusalem et d’Antioche. Des gens venus de la Mésopotamie sont d’ailleurs mentionnés dans les Actes des Apôtres, au jour de la Pentecôte.
Située dans une zone d’affrontement entre l’empire romain et l’empire perse, cette communauté chrétienne entre Tigre et Euphrate a connu de grandes persécutions et de nombreux martyrs sous les Perses. On peut encore y entendre parler le syriaque ou ancien araméen, qui était la langue du Christ.
D’anciennes Eglises chrétiennes orientales sont encore vivantes: la branche assyro-nestorienne et la branche jacobite (syriens orthodoxes monophysites). Les nestoriens devenus catholiques s’appellent chaldéens et les jacobites qui se sont rattachés à Rome se nomment syriens catholiques.
Les nestoriens sont la grande Eglise d’Orient qui, au Moyen Age, a apporté l’Evangile d’Assyrie et de Babylone jusqu’en Chine, en Inde et en Mongolie. Cette Eglise de langue araméenne a même eu un patriarche mongol au XIIIème siècle. Des archéologues allemands ont découvert une église non loin de Bagdad, appelée Kokhé (les « cabanes », en langue araméenne), près de l’ancienne capitale parthe Ctesiphon. Elle est datée entre 79 et 117 après J.-C. La tradition fait remonter l’origine de l’Eglise en Mésopotamie à saint Thomas, en route pour l’Inde, qui y a laissé deux des disciples du Christ, Mar Addaï (Thaddée) et Mar Mari. Mais aujourd’hui, la présence chrétienne risque de disparaître à jamais de cette terre qui a vu naître Abraham, le « père » des croyants des trois religions monothéistes, le judaïsme, le christianisme et l’islam. JB
(**) La mosaïque des chrétiens d’Irak
Estimations avant l’invasion de 2003, quelque 650’000 chrétiens, sur une population actuelle de 26 millions d’habitants (en 1987, les autorités irakiennes recensaient encore 1,4 million de chrétiens)
Eglise chaldéenne, catholique de rite oriental: 425’000 (66,8%)
Eglise syriaque orthodoxe, dite jacobite: 70’000
Eglise syriaque catholique unie à Rome: 60’000
Eglise arménienne orthodoxe: 17’000
Eglise arménienne catholique: 3’000
Eglise catholique de rite latin: 4’000
Eglises protestantes: 6’000
Eglise grecque-orthodoxe de rite byzantin: 500
Eglise grecque-catholique melkite: 350
Eglise copte orthodoxe: 200
Eglise anglicane: 200
(***) Ils se réfugient à Qaraqosh, un gros bourg syro-catholique, à Qaramles, où vivent des chaldéens, et à Bartalla, fief des fidèles syro-orthodoxes (ou jacobites), sans oublier Tall Kayf, une ville qui compte bien 10’000 chrétiens chaldéens et assyriens, ou Alqosh. Les religieux de Bagdad ou de Mossoul qui ont des couvents dans ces régions vont s’y réfugier. Ils se sont aussi regroupés à Ankawa, dans la banlieue d’Irbil, au Kurdistan.
Des photos de Mgr Basile Georges Casmoussa sont disponibles auprès de l’Apic. Courriel: apic@kipa-apic.ch
PS: L’essentiel de cet article est paru dans la revue jésuite Choisir N° 573 de septembre 2007 (Choisir, rue Jacques-Dalphin 18, 1227 Carouge, Genève) (apic/be)
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