Irak: Une chrétienté des premiers siècles en voie de disparition
Apic Dossier
Entre Tigre et Euphrate, vaste «épuration ethnique» en cours
Jacques Berset, agence Apic
Bagdad, 12 septembre 2007 (Apic) Les chrétiens ne sont certes pas les seuls à souffrir de la violence et de la vaste «épuration ethnique» actuellement en cours en Irak. Mais les chrétiens irakiens, qui ne forment que le 3% de la population, font partie des minorités les plus menacées.
N’ayant pas de milices armées, ils sont très vulnérables, car dénoncés comme alliés de l’Occident ou espions à la solde des Etats-Unis. Ils sont donc des cibles faciles pour ceux qui appellent à la «guerre sainte» contre «les Juifs et les croisés». Une chrétienté implantée depuis les premiers siècles entre Tigre et Euphrate est ainsi en voie de disparition sans que le monde ne s’en émeuve beaucoup.
La situation ne fait qu’empirer de jour en jour
L’agence des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) estime que la situation humanitaire en Irak continue de s’aggraver et que le nombre d’Irakiens déplacés, à l’intérieur et à l’extérieur du pays, croît sans cesse. Sa porte-parole Jennifer Pagonis a déclaré fin août à la presse à Genève que l’on dénombre, selon les estimations du HCR et du Croissant Rouge irakien, 4,2 millions de déracinés et de réfugiés internes ou à l’étranger. Le taux mensuel de personnes déplacées à l’intérieur du pays ou réfugiées dans les pays voisins est en constante augmentation pour atteindre aujourd’hui 60’000 personnes par mois.
Sur le terrain, à Mossoul, ce sont les Kurdes qui fuient les menaces des groupes terroristes sunnites. Egalement dans le collimateur de ces mêmes factions, les chrétiens de cette ville située à 375 km au nord de Bagdad se réfugient dans les villages chrétiens de la Plaine de Ninive ou au Kurdistan. D’autres minorités sont également victimes du sectarisme et menacées: les Sabéens ou Mandéens ainsi que les Yézidis.
Toutes les minorités sont dans le collimateur des extrémistes
Ainsi le 14 août dernier, ce sont les Yézidis qui ont été pris pour cible dans des attaques de camions piégés à Qataniyah et Adnaniyah, deux villages de la région de Sinjar, au nord-ouest, près de la frontière syrienne. Plus de 500 civils, femmes, enfants, vieillards confondus, ont été massacrés lors de ces attentats sanglants. Simplement en raison de leur appartenance à la communauté des Yézidis, que l’on appelle faussement «adorateurs du diable». Ils appartiennent à une religion préislamique qui remonterait aux Zoroastriens de l’ancienne Perse.
Plus à l’est, à Kirkouk, grande ville d’autant plus convoitée qu’elle regorge de pétrole, ce sont les Kurdes qui, après avoir été expulsés par Saddam Hussein, revendiquent les lieux et en chassent à leur tour les Arabes, qu’ils soient chiites ou sunnites. Ils s’en prennent également à la forte communauté turkmène, soutenue par la Turquie.
A Bassora, ville chiite du sud, les chrétiens ne sont plus qu’une poignée. A Bagdad, les quartiers se séparent de plus en plus sur une base communautaire, et les minorités sont chassées de quartiers devenant «mono-ethniques». Si l’on parle davantage des chrétiens, c’est que cette petite minorité (3% de la population), présente dès les premiers siècles du christianisme, risque de disparaître totalement du pays. Et avec elle, le témoignage d’une riche culture et d’une cohabitation multiséculaire.
Tout a commencé dans la nuit du 19 au 20 mars 2003, quand l’armée américaine et ses alliés envahissent l’Irak, sous prétexte de libérer le pays de la sanglante dictature de Saddam Hussein, qui avait déjà sur la conscience des assassinats par dizaines de milliers. Quatre ans et demi et plusieurs centaines de milliers de morts après, l’opération «Liberté de l’Irak» est un total fiasco. Quatre millions d’Irakiens ont été chassés de chez eux par des violences qui vont en s’aggravant, dont la moitié se sont réfugiés dans les pays voisins.
Les chrétiens d’Irak sont désormais menacés de disparition accélérée, car l’invasion américaine a déstructuré le pays et attiré de partout, comme un aimant, les militants jihadistes de la nébuleuse fondamentaliste. La communauté chrétienne, ne disposant d’aucune milice pour se protéger, est devenue une cible facile pour les divers groupes armés sunnites ou chiites qui mènent une politique de «purification ethnique» dans les quartiers de Bagdad, de Mossoul ou de Bassora. Les chrétiens locaux n’ont effectivement pas de tradition de violence, et comme personne ne les protège, ils se sentent très vulnérables.
Plusieurs prêtres ont déjà été assassinés (*), des églises dynamitées, des chrétiens menacés, enlevés, rançonnés. La peur est omniprésente au sein des familles. L’émigration intérieure, vers les terres plus sûres du Kurdistan, au nord, ou le départ pour la Syrie et la Jordanie, a décimé la population chrétienne d’Irak. Depuis l’invasion américaine, qui a balayé la dictature de Saddam Hussein mais a surtout précipité le pays dans le chaos et l’anarchie, le nombre des chrétiens vivant entre le Tigre et l’Euphrate a plus que diminué de moitié, selon la nonciature à Bagdad. Ainsi, il ne resterait plus dans le pays que 200 à 300’000 fidèles appartenant aux diverses Eglises chrétiennes du pays (**).
C’est ainsi que risque de disparaître à jamais de Mésopotamie l’une des plus anciennes communautés du Moyen-Orient: l’Eglise chaldéenne fait en effet remonter ses origines à saint Thomas l’Apôtre et à ses disciples Mar Addaï et Mar Mari. C’est, parmi la douzaine de communautés chrétiennes présentes dans le pays, l’Eglise la plus nombreuse (2/3 des fidèles). L’Eglise chaldéenne est une Eglise catholique de rite oriental, issue d’une faction de l’Eglise assyrienne d’Orient ralliée à Rome dès le XVIe siècle. Ses fidèles, comme ceux des autres communautés chrétiennes, sont désormais dispersés aux quatre coins du globe. Certes, leur émigration vers l’Australie et au Canada a déjà une longue tradition, mais elle a été accélérée par la 1ère Guerre du Golfe en 1991, puis par la dégradation de la situation ces deux dernières années.
La petite minorité chrétienne a fui Bassora
Dans certains quartiers, comme Dora, dans la banlieue de Bagdad, les chrétiens sont la cible de groupes fondamentalistes qui se réclament d’al-Qaïda. Ils ont instauré dans ce quartier un prétendu «Etat islamique en Irak» et prélèvent la «jizia», l’impôt que les jihadistes exigent des non musulmans vivant en terre d’islam. Les chrétiens sont sommés de payer jusqu’à 200 dollars par an, soit de quoi subvenir aux besoins d’une famille de 6 personnes pendant 1 mois. Des églises ont été contraintes d’ôter la croix qui ornait leur coupole.
Bassora est quasiment vidée de sa petite minorité chrétienne. L’évêque chaldéen de la métropole chiite du Sud, Mgr Djibraïl Kassab, est désormais en Australie! Des magasins chrétiens ont été attaqués, ceux qui vendent de l’alcool contraints à fermer, tandis que des femmes non voilées étaient agressées.
Dora, un quartier mixte à dominante sunnite, est la véritable «porte d’entrée de Bagdad» qui donne sur la périphérie et les villes voisines. C’est par là qu’entrent et sortent les groupes clandestins et les terroristes de tous bords.
Les soeurs du Sacré-Coeur ont dû abandonner le quartier, tout comme les petites soeurs de Jésus de Charles de Foucauld et les soeurs dominicaines. Les prêtres ont fait de même. Le 1er juin, on apprenait que des éléments armés s’étaient emparés la veille du couvent de St-Raphaël.
C’était le couvent de Soeur Lusia Shammas Markos, une religieuse chaldéenne originaire de Zakho, dans le Nord de l’Irak, qui fait son doctorat à la Faculté de théologie de l’Université de Fribourg! Le séminaire de Dora ainsi que les églises assyriennes ont également été évacués.
Dora s’est vidé de ses prêtres et de ses religieuses
«Aujourd’hui, Dora est vide de ses prêtres et religieuses et seules sont restées quelques familles chrétiennes qui n’ont pas trouvé d’autres solutions!», confie Soeur Lusia. «Les gens parlent de Dora en langue arabe comme du ’front de combat’, c’est dire l’ambiance qui y règne.» Les religieuses sont nombreuses à s’être réfugiées à Ankawa, dans la banlieue chrétienne d’Arbil (Irbil), la métropole de la province kurde, au Nord de l’Irak.
Une présence chrétienne de 2000 ans risque donc d’être effacée ? «C’est ce que nous ne voulons ni ne pouvons croire. De mauvais signes nous le font cependant craindre», nous confiait en juin dernier Mgr Basile Georges Casmoussa. Il est le chef d’une communauté syriaque composée de quelque 30’000 fidèles concentrés dans la région de Mossoul. L’archevêque de Mossoul, âgé de 68 ans, était présent à Sherbrooke (Québec) pour recevoir la Médaille d’or 2007 de l’UCIP, l’Union catholique internationale de la presse (UCIP). Cette distinction était attribuée à la revue chrétienne irakienne Al-Fikr al-Masihi (La Pensée chrétienne), dont il fut l’un des fondateurs.
Mgr Casmoussa lui-même fut la proie d’un groupe terroriste: enlevé le soir du 17 janvier 2005 par des hommes armés au sortir d’une visite pastorale, il fut libéré après deux jours par ses ravisseurs qui avaient l’intention de lui trancher la gorge. Le pape Jean Paul II et d’autres instances gouvernementales étaient intervenus publiquement pour sa libération. Le jour de notre rencontre, il apprenait l’exécution à Mossoul du Père Raghid Ganni et de trois sous-diacres (*).
L’évêque syriaque nous a alors confié l’abattement des chrétiens irakiens restés au pays: ils trouvent leur salut dans l’émigration en raison de l’insécurité générale qui touche toutes les confessions, mais en particulier les minorités sans défense. Au plan matériel, l’électricité et l’eau continuent à manquer – tout comme l’essence! – , tandis que les communications téléphoniques sont devenues difficiles.
«Nous sommes à bout»
«Nous sommes à bout», écrivait d’ailleurs quelques jours avant sa mort le Père Raghid, né à Mossoul en 1972. Le jeune prêtre avait obtenu un diplôme d’ingénieur en 1993, avant de se rendre à Rome où il avait étudié la théologie oecuménique à l’Université pontificale Saint-Thomas d’Aquin, l’»Angelicum», de 1996 à 2003. Il était alors retourné avec enthousiasme dans son pays, avant que l’Irak ne sombre dans un féroce sectarisme confessionnel.
Mgr Basile Georges Casmoussa n’a pas de chiffres précis au sujet de l’émigration chrétienne, mais il estime qu’à Mossoul, près de la moitié d’entre eux a déjà quitté la ville. «Ils n’ont pas nécessairement émigré à l’étranger, mais ils se sont réfugiés dans les villages chrétiens (***) de la Plaine de Ninive, où il y a plus de paix et de tranquillité».
Ils sont partis avec l’espoir de rentrer, insiste-t-il. Cet espoir est-il réaliste? Mgr Casmoussa ne veut pas donner raison à ceux qui pensent qu’il n’y a plus d’avenir pour les chrétiens sur leurs terres en Irak.
«Nous ne sommes pas encore au stade de perdre tout espoir, nous avons le ferme pressentiment que c’est un tunnel qui doit avoir une fin. Nous continuons d’avoir des relations normales avec nos voisins musulmans, car ce n’est pas tout le monde qui approuve les exactions. Ils en sont aussi victimes. Ce calvaire doit avoir une fin».
Mais comme il n’y a ni justice ni gouvernement stable et fort, c’est le règne des groupuscules qui recrutent souvent des personnes étrangères aux villes où vivent les chrétiens, voire des militants venant de l’étranger. Les victimes d’attentats et d’enlèvements ne savent pas ce qui se cache derrière cette violence. Les motivations peuvent être très diverses: argent, politique, règlements de compte personnels, provocations, etc.
En cas d’enlèvement ou d’agression, inutile, donc, de se plaindre à la police: «Personne ne veut se hasarder à chercher les agresseurs, aujourd’hui, en Irak, on tue en toute impunité! Il y a effectivement un climat de peur voire de terreur dans le pays, mais la terreur vise tous les citoyens: les musulmans comme les chrétiens ont des victimes. Tout est mêlé, il y a souvent des groupes qui travaillent pour leur propre intérêt, tout en adoptant un discours militant», relève Mgr Casmoussa.
L’archevêque syriaque, coordinateur du Conseil des évêques à Ninive – qui comprend des représentants chaldéens, syriens catholiques, syriens orthodoxes, assyriens, arméniens orthodoxes et catholiques – se veut malgré tout optimiste: «Parmi les musulmans, il y beaucoup de gens modérés et raisonnables.». Mgr Casmoussa, au nom de l’espérance chrétienne, pense encore que chrétiens et musulmans peuvent vivre ensemble. JB
Encadré
Exode des chrétiens d’Irak
Diverses vagues d’exode avaient déjà frappé la communauté chrétienne depuis l’indépendance de l’Irak. Mais avec le chaos qui a suivi le renversement de Saddam Hussein, cet exode a pris l’allure d’une fuite sans retour, accélérée par les attentats contre les églises (plusieurs dizaines ont été visées ces dernières années). Les enlèvements de prêtres par les milices islamistes, notamment par les «Failaq al-Badr», une mouvance chiite, ont semé peur et méfiance parmi les chrétiens. Ces prêtres ont été battus, torturés, on a essayé de leur faire abjurer leur foi.
(*) A Mossoul, ce sont des fanatiques sunnites qui ont égorgé en octobre dernier le Père Paulos Iskendar, prêtre de l’Eglise orthodoxe syriaque et père de deux enfants. Le dimanche 3 juin dernier tout près de l’église du Saint-Esprit à Mossoul, c’était au tour d’un jeun prêtre chaldéen, le Père Raghid Ganni, 35 ans, et de trois sous-diacres, d’être abattus par un commando de tueurs masqués. Bien que ne représentant plus que 3% de la population avant l’invasion américaine, ils forment bien souvent la majorité des réfugiés qui cherchent à entrer en Syrie ou en Jordanie.
La haine distillée par certains imams et militants islamistes – même les musulmans modérés sont visés – et l’insécurité sont telles qu’à Bagdad les lieux de culte chrétiens se sont vidés. Les fidèles ne se rendent plus à la messe le dimanche, par crainte des attentats et des enlèvements. JB
Encadré
Une présence chrétienne qui remonte aux temps apostoliques
La présence chrétienne en Irak remonte aux temps apostoliques, des siècles avant l’arrivée des premiers musulmans. Les Eglises locales sont les plus anciennes après celles de Jérusalem et d’Antioche. Des gens venus de la Mésopotamie sont d’ailleurs mentionnés dans les Actes des Apôtres, au jour de la Pentecôte.
Située dans une zone d’affrontement entre l’empire romain et l’empire perse, cette communauté chrétienne entre Tigre et Euphrate a connu de grandes persécutions et de nombreux martyrs sous les Perses. On peut encore y entendre parler le syriaque ou ancien araméen, qui était la langue du Christ.
D’anciennes Eglises chrétiennes orientales sont encore vivantes: la branche assyro-nestorienne et la branche jacobite (syriens orthodoxes monophysites). Les nestoriens devenus catholiques s’appellent chaldéens et les jacobites qui se sont rattachés à Rome se nomment syriens catholiques.
Les nestoriens sont la grande Eglise d’Orient qui, au Moyen Age, a apporté l’Evangile d’Assyrie et de Babylone jusqu’en Chine, en Inde et en Mongolie. Cette Eglise de langue araméenne a même eu un patriarche mongol au XIIIème siècle. Des archéologues allemands ont découvert une église non loin de Bagdad, appelée Kokhé (les «cabanes», en langue araméenne), près de l’ancienne capitale parthe Ctesiphon. Elle est datée entre 79 et 117 après J.-C. La tradition fait remonter l’origine de l’Eglise en Mésopotamie à saint Thomas, en route pour l’Inde, qui y a laissé deux des disciples du Christ, Mar Addaï (Thaddée) et Mar Mari. Mais aujourd’hui, la présence chrétienne risque de disparaître à jamais de cette terre qui a vu naître Abraham, le «père» des croyants des trois religions monothéistes, le judaïsme, le christianisme et l’islam. JB
(**) La mosaïque des chrétiens d’Irak
Estimations avant l’invasion de 2003, quelque 650’000 chrétiens, sur une population actuelle de 26 millions d’habitants (en 1987, les autorités irakiennes recensaient encore 1,4 million de chrétiens)
Eglise chaldéenne, catholique de rite oriental: 425’000 (66,8%)
Eglise syriaque orthodoxe, dite jacobite: 70’000
Eglise syriaque catholique unie à Rome: 60’000
Eglise arménienne orthodoxe: 17’000
Eglise arménienne catholique: 3’000
Eglise catholique de rite latin: 4’000
Eglises protestantes: 6’000
Eglise grecque-orthodoxe de rite byzantin: 500
Eglise grecque-catholique melkite: 350
Eglise copte orthodoxe: 200
Eglise anglicane: 200
(***) Ils se réfugient à Qaraqosh, un gros bourg syro-catholique, à Qaramles, où vivent des chaldéens, et à Bartalla, fief des fidèles syro-orthodoxes (ou jacobites), sans oublier Tall Kayf, une ville qui compte bien 10’000 chrétiens chaldéens et assyriens, ou Alqosh. Les religieux de Bagdad ou de Mossoul qui ont des couvents dans ces régions vont s’y réfugier. Ils se sont aussi regroupés à Ankawa, dans la banlieue d’Irbil, au Kurdistan.
Des photos de Mgr Basile Georges Casmoussa sont disponibles auprès de l’Apic. Courriel: apic@kipa-apic.ch
PS: L’essentiel de cet article est paru dans la revue jésuite Choisir N° 573 de septembre 2007 (Choisir, rue Jacques-Dalphin 18, 1227 Carouge, Genève) (apic/be)
APIC – Dossier
Berne: Symposium oecuménique pour l’introduction d’un «droit international d’insolvabilité»
2’400 milliards de dettes: nouvelle procédure pour soulager le Sud
Berne, 10 mars 2000 (APIC) Dans le cadre de leur campagne œcuménique 2000, en lien avec le mouvement international , les œuvres suisses d’entraide et réclament une nouvelle fois la remise des dettes des pays pauvres. Mais cette fois-ci, elles tentent de populariser une notion nouvelle: le >, qu’elles qualifient d’instrument d’avenir pour désendetter les pays du Sud.
Plus de 2`400 milliards de dollars, tel est le montant des dettes qui étranglent actuellement l’économie et le développement social des pays du Sud, notent les œuvres d’entraide chrétiennes de Suisse. Et aucune des solutions préconisées par la Banque mondiale ou le Fonds monétaire international (FMI) ces quinze dernières années n’a permis d’alléger ce fardeau et les souffrances des populations qu’il engendre.
Des Etats pauvres surendettés libérés du service de la dette
Face à l’urgence de développer de nouveaux instruments pour gérer la question de la dette, les œuvres d’entraide proposent l’introduction d’un droit d’insolvabilité international. Au terme d’une procédure démocratique et transparente, où toutes les parties (y compris les sociétés civiles du Sud) pourraient faire valoir leurs intérêts, des Etats pauvres surendettés pourraient être reconnus incapables d’assurer le service de leur dette et libérés de remboursements mettant en péril la satisfaction des besoins essentiels de leurs populations.
Afin de lancer le débat, le symposium de et de l’ >>Action de Carême>> a réuni à Berne des spécialistes internationaux du désendettement et des acteurs reconnus de la campagne «Jubilé 2000». Ces derniers ont présenté les avantages d’un droit international d’insolvabilité. Matthias Meyer, de la Banque mondiale, et Heinrich Siegmann, de l’UBS, ont, pour leur part, exposé le point de vue du gouvernement suisse et des milieux financiers. Ils sont plutôt réservés face à une telle proposition.
Appui de personnalités romandes et appel aux citoyens
Les citoyens ont aussi un rôle à jouer! Pour amener les autorités fédérales à s’engager pour la réalisation d’un droit d’insolvabilité international, les œuvres d’entraide invitent la population à envoyer des lettres au Conseil Fédéral, via les directeurs exécutifs de la Suisse auprès de la Banque mondiale et du FMI. En signant cette pétition, Claude Torracinta (président du conseil d’administration de l`hospice général de Genève), Jacques Zwahlen (directeur de Veillon SA), Barrigue (dessinateur de presse), Michel Bühler (chanteur, comédien), Fernand Cuche (paysan et conseiller national des Verts) et d’autres personnalités romandes ont déjà marqué publiquement leur soutien à cette campagne.
Depuis plusieurs années et l’ luttent pour le désendettement des pays du Sud. En effet, en 1989-1990 déjà, ces ONG avaient récolté un nombre record de 250’000 signatures et avaient initié le processus de par lequel la Suisse a remis les dettes de douze pays du Sud en les transformant en fonds pour le développement.
La dette des pays du Sud, un important facteur d’appauvrissement des populations
Dans les négociations sur la dette extérieure, les créanciers se sont donné le beau rôle, relève l’économiste brésilien Marcos Arruda, directeur de l’Institut alternatif d’études du développement, à Rio de Janeiro. Ils se sont organisés en différentes plates-formes (le Club de Paris, le Club de Londres, le Comité des banques commerciales privées, le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale) pour agir de concert, voire par procuration, à l’égard des débiteurs.
Par contre, s’insurge-t-il, les prêteurs n’ont pas assumé leurs responsabilités: dans le monde de la finance, les prêts sont aussi des investissements à risques. . Les débiteurs ont pourtant payé une commission pour le risque d’une éventuelle insolvabilité, mais cette dernière n’est pas un droit reconnu en faveur des Etats, il n’existe que pour les entreprises et les individus (dans les pays industrialisés). Résultat, les pays débiteurs se retrouvent accablés de dettes qu’ils ne peuvent rembourser. Sinistre cercle vicieux: contraints d’emprunter pour payer les intérêts, ils voient ainsi leur dette s’accroître.
Brésil: 64% du budget national affecté au service de la dette
Au Brésil, selon une étude publiée par l’Agence officielle brésilienne IPEA, 32 millions d’enfants font partie de familles gagnant moins de deux dollars par jour, alors que 3 millions d’enfants de moins de 14 ans travaillent. Plus de 50% de la population ne gagne pas plus de 2,50 dollars par jour, et 29%, soit 47 millions de personnes, ne mangent pas à leur faim car ils doivent survivre avec moins d’un dollar par jour. Le pays accuse un déficit de 10 millions de logements, et 8 millions de logements sont des abris précaires. 60% des investissements sociaux bénéficient aux 50% des mieux lotis de l’échelle des revenus.
Néanmoins, en 1982 et à nouveau en 1987, le Brésil a été obligé de déclarer un moratoire des paiements de sa dette extérieure. A la fin 1998, après la crise russe, un rapide «paquet» a été ficelé par le gouvernement, conjointement avec le FMI pour que le Brésil puisse obtenir un prêt de 41,5 milliards de dollars afin d’éviter que le pays ne soit déclaré en cessation de paiement. En 1999, pas moins de 64% du budget national a été affecté au service de la dette intérieure et extérieure.
Le Tribunal brésilien sur la dette extérieure connaît bien la situation lorsqu’il a lancé, en avril 1999, un vibrant plaidoyer en faveur d’un audit de la dette publique extérieure et de tout le processus d’endettement avec une participation active de la société civile; en faveur aussi d’un moratoire indépendant et d’une annulation de l’accord passé avec le FMI; en faveur enfin d’une politique de développement centrée sur l’individu et les droits sociaux, basés principalement sur les ressources brésiliennes humaines et matérielles, dépassant ainsi la logique et la pratique d’un endettement constant et irresponsable.
En Equateur, une personne sur dix meurt avant l’âge de 40 ans, un tiers de la population n’a pas accès à de l’eau potable et un cinquième n’a pas accès aux services de santé. Un adulte sur dix est analphabète, près d’un tiers de la population dispose d’un revenu de moins d’un dollar par jour. Quatre enfants sur cent meurent avant leur cinquième année. Malgré
cela, 30% du budget national est affecté au paiement de la dette extérieure. Pendant des années, le pays a été régi par les procédures d’ajustement du FMI. Résultat, le chômage en 1999 a atteint 16% et le chômage partiel 57%; Ce qui signifie que 75% de la main d’œuvre n’a pas un emploi à plein temps et stable, et deux tiers de la population vivent dans une situation de précarité endémique. Le salaire minimum vital est tombé à 53 dollars par mois. Le service total de la dette (extérieure et intérieure) correspond à environ 50% des revenus des exportations.
Une dette qualifiée d’»immorale et illégitime»
Pour Marcos Arruda, l’une des solutions possibles au problème, serait l’extension du droit d’insolvabilité aux pays: La Déclaration de Tegucigalpa, publiée en janvier 1999 par la «Plate-forme caribéenne et latino-américaine Jubilé 2000» demande l’annulation de la dette «immorale et illégitime» des pays du tiers monde.
Depuis des années, les mouvements sociaux dans divers pays discutent de la proposition d’un législation internationale sur l’insolvabilité, sur le modèle du chapitre 9 de la Loi d’insolvabilité américaine (Aux Etats-Unis, Etats et communes ont le droit de faire faillite et la loi les protège des créanciers trop voraces, les services de base à la population devant être maintenus). Alors que les entreprises et les particuliers dans les pays créanciers bénéficient du droit à une protection légale en cas d’insolvabilité, les relations internationales ont ignoré ce droit. Les rapports internationaux de pouvoir, par conséquent, ont permis aux créanciers d’exiger le paiement (de dettes) bien au-delà des capacités de paiement des économies endettées – avec les conséquences fatales que l’on sait pour la santé de ces économies, la souveraineté des Etats et surtout, la survie de ses secteurs les plus vulnérables.
Pour la création d’un tribunal d’arbitrage
Les œuvres d’entraide proposent la création d’un organe d’arbitrage ; ce tribunal rendrait son verdict sur la base du témoignage de toutes les personnes représentant les parties affectées par le paiement ou le défaut de paiement de la dette extérieure du pays. Ainsi auraient le droit de témoigner devant le tribunal aussi bien les comités de créanciers que les représentants des secteurs sociaux affectés (syndicats, organisations communautaires et politiques, les Eglises pour représenter les «sans-voix», etc.). Le tribunal estimerait le montant à payer, tout en protégeant nécessairement les ressources dont le gouvernement du pays débiteur a besoin pour garantir les services de base à ses citoyens.
En Suisse, le parlement a déjà débattu de la question, mais on a estimé que la Suisse ne pourrait, à elle seule, mettre en œuvre une telle réforme internationale. En avril 1999, le Parlement allemand a chargé son gouvernement d’examiner les possibilités d’une loi internationale d’insolvabilité en liaison avec le Groupe des 7. C’est le résultat de la pression exercée par la campagne globale Jubilé 2000 sur le G7, qui a culminé à Cologne, en juin 1999, avec la présentation d’un document portant plus de 17 millions de signatures demandant l’annulation de la dette des pays les plus pauvres, les plus endettés. La Suisse et l’Allemagne ont aussi proposé, à l’occasion divers forums internationaux, une consultation à haut niveau sur cette réforme en 2000.
Développer des réseaux agissants
Jürgen Kaiser, coordinateur de la campagne «Jubilé 2000» en Allemagne, explique pour sa part la nécessité de développer des réseaux agissants, comme il en existe déjà en Autriche et en Allemagne, mais aussi avec d’autres accents en Grande-Bretagne, en Irlande et dans d’autres pays créanciers. Il est également très important que la thématique soit toujours davantage relayée par des campagnes dans les pays du Sud, comme c’est le cas de la plate-forme latino-américaine adoptée en janvier 1999. Des réseaux internationaux comme les jouent également un rôle très actif. Il s’agit également d’animer les parlements nationaux, les gouvernements et les institutions financières internationales.
Un droit des Etats à la faillite ?
Les flux de capitaux vers les pays en voie de développement et les marchés émergents ont quadruplé entre 1990 et 1996 et par la suite ils ont diminué de moitié après les crises asiatique, russe et brésilienne, relève pour sa part Heinrich Siegmann, chef de l’analyse politique au service de recherche économique de l’Union de Banques Suisses (UBS). Les flux de capitaux proviennent actuellement pour la plus grande partie (85%) de sources privées. Dans les années 90, quelques 2’000 milliards de dollars ont été investis dans les marchés émergents, dont 1’700 milliards de sources privées. Le financement par les banques a été largement remplacé par le financement par le biais du marché des capitaux.
La remise de la dette n’est pas nécessairement favorable
Pour Heinrich Siegmann, les cas d’insolvabilité d’Etats souverains sont nombreux: durant les années 70, leur nombre a dépassé la trentaine. Dans quelques rares cas, les opérations de désendettement et de conversion de dettes qui suivirent permirent un nouveau départ et un retour soutenu à la croissance (par ex. en Pologne). Dans l’ensemble les expériences négatives furent cependant la règle. La plupart des remises de dette (partielles ou totales) ne permirent pas une évolution favorable de l’économie. A son avis, >
Credo libéral
La clé pour une croissance et un développement durables, à son avis, ne réside pas tant dans les modalités de désendettement que dans la création de conditions cadres adaptées (tant au niveau économique que politique) dans les pays eux-mêmes. En règle générale, il faut considérer que davantage de responsabilité privée et moins d’intervention publique rendent les cas d’insolvabilité moins probables. Et de plaider notamment pour des conditions structurelles favorables (ouverture des marchés, privatisation, déréglementation).
Directeur exécutif pour la Suisse auprès de la Banque Mondiale à Washington, Matthias Meyer veut distinguer entre différents types de pays, notamment les pays émergents plus riches et les pays en voie de développement plus pauvres. Les premiers peuvent aujourd’hui
se financer essentiellement sur les marchés internationaux des capitaux à des conditions commerciales, tandis que les pays pauvres doivent toujours faire appel aux sources de financement officielles.
Dans les négociations sur une éventuelle consolidation de la dette ou son rééchelonnement, les pays émergents sont dans une position plus équilibrée, car ils sont finalement des partenaires économiques et financiers importants pour les pays industriels, qui ont intérêt à ce que ces économies soient stables. Le cas des pays en développement plus pauvres est autre: la restructuration de leur dette ou leur désendettement dépend en premier lieu du bon vouloir politique des créanciers. Pour Matthias Meyer, au contraire des cas d’insolvabilité dans le domaine commercial, un Etat en cessation de paiement ne peut pas être «liquidé» pour répondre aux revendications des créanciers. Raison pour laquelle on parle toujours dans le cas d’un pays surendetté de «crise de liquidité» devant être résolue à plus ou moins loong terme par la croissance et le développement économique.
La plupart des pays surendettés n’ont aucune chance de s’en sortir tout seuls
En réalité, admet Matthias Meyer, on doit avouer que la plupart des pays surendettés n’ont aucune chance – même à long terme – de rembourser leurs dettes avec leurs propres moyens, même si la communauté des créanciers accordait un moratoire. Il existe dans ce cas «de facto» une situation d’insolvabilité. Un pays dans un tel cas ne pourra pas être remis sur pied sans intervention extérieure par le biais d’un plan financier et de restructuration.
Le spécialiste financier estime qu’une remise «automatique» de la dette serait dangereuse, car les Etats endettés partiraient de l’idée qu’en cas de besoin, ils pourraient être dispensés de remboursement. Dans cette hypothèse, les bailleurs de fonds ne seraient plus prêts à octroyer de l’argent aux pays en développement. Cela équivaudrait à l’effondrement du système international de financement privé, avec des conséquences clairement négatives pour les pays du tiers monde.
Car le principe des «pacta sunt servanda» (il faut respecter les contrats) est décisif pour les relations économiques internationales. Et Matthias Meyer de favoriser les initiatives en cours, basées sur un large compromis de la communauté internationale. Encore faut-il qu’elles puissent être financées, car pour l’initiative du FMI et de la Banque Mondiale pour le désendettement des pays pauvres très endettés PPTE (HIPC en anglais), il en va de 27 milliards de dollars. A ses yeux, de telles propositions de compromis serviront davantage la cause des pays en développement que l’établissement d’un «droit international d’insolvabilité» qui n’est pas près de voir le jour.
Penser «Jubilé»: une année de grâce pour les pauvres
L’économiste Géorgine Kengne Djeutane, coordinatrice de la campagne «Jubilé 2000» au Cameroun, ne partage pas cet avis. Elle estime que face à la gravité de la crise de la dette qui fait obstacle à la reprise économique dans les pays du Sud, il faut admettre la nécessité de procéder à un allégement substantiel de la dette. La faiblesse des actions formulées et défendues jusqu’à aujourd’hui pour alléger la dette est un argument suffisant pour rechercher une nouvelle stratégie qui permettrait aux pays débiteurs de «solder leur compte» face à la crise ambiante. Il s’agit de mettre en place des mécanismes (juridiques, économiques…) permettant de prévoir des crises futures.
Pour elle, un «droit d’insolvabilité pour les Etats» peut induire des effets positifs au niveau économique et social. Sur le plan économique, l’hémorragie financière dont ont été victime
les pays du Sud s’arrêtera de façon à ce que la croissance puisse reprendre. La paupérisation de ces pays est la conséquence des > (apic/be)



