Apic – Interview
«… j’étais en prison, et vous êtes venus me voir»
Jacques Berset, agence Apic
Bogota, automne 2008 (Apic) Les prisons de Colombie sont prévues pour 50’000 détenus, mais elles hébergent plus de 75’000 personnes dans des conditions de surpeuplement qui atteignent des proportions insoutenables. Dans certains centres de détention, les prisonniers disposent souvent d’une place ne dépassant pas 75 cm de largeur pour dormir. Ils sont contraints de s’entasser jusque dans les toilettes et les douches, confie à l’Apic le Père Andrés Fernández Pinzón, coordinateur national de la Pastorale pénitentiaire catholique de Colombie (PPC).
Le Père Andrés Fernández Pinzón, un prêtre de grande taille à la voix douce, nous détaille les chiffres, tout en insistant: cet entassement carcéral, qui ne tient pas encore compte de tous ceux qui sont enfermés dans les prisons de la Police, dans les centres de détention des districts et des municipalités, est devenu totalement inhumain.
Depuis tout jeune, comme étudiant déjà, Andrés s’est engagé pour améliorer les conditions de vie des prisonniers en Colombie. Son évêque, dans le diocèse de Sonson-Rionegro (département d’Antioquia), lui permit alors qu’il n’était encore que séminariste, de se rendre dans les prisons. Quand il fut ordonné prêtre, il a poursuivi cet engagement.
En Colombie, la réalité des prisons est effrayante. Ces dernières années, avec la politique répressive du président Alvaro Uribe Vélez (élu une première fois en 2002 et réélu en 2006), la population carcérale a augmenté de façon drastique, provoquant un taux d’entassement dans les prisons dépassant 40% des capacités d’hébergement disponibles. La «Defensoria del Pueblo», une institution publique chargée de veiller au respect des droits humains et de défendre les citoyens, considère que l’entassement dans les prisons colombiennes «est un des facteurs qui contribuent à la violation de tous les droits fondamentaux des personnes privées de liberté». Pour le Père Andrés, le taux élevé de récidive – 70%! – montre qu’enfermer simplement une personne durant des années ne résout pas le problème de la criminalité.
Apic: Père Andrés, quelle est votre fonction au sein de l’Eglise colombienne?
Père Andrés: Je suis le coordinateur national de la Pastorale pénitentiaire de Colombie (PCC), chargé de cette tâche par la Conférence épiscopale à Bogota. Je travaille dans les prisons depuis 38 ans… alors que j’étais étudiant en secondaire, puis comme séminariste, je travaillais comme bénévole. Et cela fait maintenant 16 ans que j’ai été nommé officiellement au poste de coordinateur national. L’Etat nous donne la possibilité d’avoir un aumônier général des prisons, présenté par la Conférence épiscopale.
Apic: Vous vous occupez de combien de prisons au plan national, avec combien d’aumôniers ?
Père Andrés: La Pastorale pénitentiaire a treize aumôniers sans compter un certain nombre à temps partiel, nommés par les évêques. Cela doit faire une quarantaine en tout, pour 141 prisons dans toute la Colombie, avec 75’000 prisonniers. Cela sans compter les quelque 15’000 Colombiens prisonniers dans divers pays du monde…
Apic: Pourquoi y a-t-il tant de Colombiens dans les prisons étrangères ?
Père Andrés: La majeure partie d’entre eux ont été condamnés pour avoir transporté de la drogue, notamment ceux qui ont été utilisés comme «mules». Ce sont en général des jeunes gens, et il y a parmi eux des mères de familles. On leur promet de l’argent pour faire passer de la drogue dans vos pays. A chaque Noël, la Pastorale pénitentiaire, après avoir rassemblé les adresses par le biais des ambassades, des consulats, des aumôniers de prison de divers pays, envoie une carte de voeux à tout Colombien détenu dans les prisons partout dans le monde.
Apic: La situation carcérale en Colombie est explosive…
Père Andrés: Dans les prisons de Colombie, on trouve divers groupes de prisonniers: ceux qui sont là pour appartenir aux mouvements insurrectionnels de la guérilla ou aux groupes paramilitaires, d’autres pour trafic de drogue, sans parler toute la série des crimes de droit commun. Quand la prison est petite, tous ces gens sont mélangés, mais quand il s’agit d’une grande prison, on les sépare par quartiers: on ne met pas ensemble les guérilleros et les paramilitaires. Il y a eu des affrontements par balles, au début, dans les années 1990 à 2000 entre guérilleros et paramilitaires, avec des morts et des blessés.
A cette époque, il y avait des armes à feu dans les prisons, même des grenades; maintenant, cela s’est un peu calmé… Comment a-t-on pu introduire tellement d’armes en prison, c’est un mystère… Mais il y a eu à l’évidence des complicités dans la prison, la famille… Des femmes visitant leur mari arrivaient à cacher des armes dans les parties intimes de leur corps! Sans parler du trafic de drogue, car on en consomme beaucoup dans les centres de détention…
Apic: On voit dans certaines prisons colombiennes des panneaux disant qu’il est «interdit de consommer de la drogue le dimanche»…
Père Andrés: Cela signifie bien évidemment que l’on consomme de la drogue en prison! Les conditions sont difficiles pour les prisonniers, il y a un véritable entassement. Des détenus doivent dormir par terre, dans les couloirs, à côté des toilettes et des douches. On peut parler sans conteste de situations infrahumaines.
A Bogota, nous avons La Picota, par exemple, qui héberge 5’300 détenus, La Modelo, qui en a 5’500 (alors qu’il n’y a officiellement que 2700 places), la Reclusion de Mujeres Buen Pastor, une prison de femmes où il y a un millier de détenues, la prison de district etc. L’Eglise est présente dans toutes les prisons, avec la «Pastoral Penitenciaria Catolica» (PPC).
Un prêtre, qui est l’aumônier, est accompagné d’une équipe de laïcs volontaires qui développent un certain nombre de services pour les prisonniers: ils interviennent sous forme de «brigades intégrées» de médecins, avocats, dentistes, oculistes, opticiens, voire même de stylistes. Ces volontaires, des professionnels qui ne reçoivent aucun salaire, se déplacent une fois par mois, et pour les grandes prisons, le travail dure deux jours. Ils demandent congé à leur entreprise. Cela dure déjà depuis 14 ans!
Il faut dire qu’ordinairement dans les prisons, quand les prisonniers ont la chance de pouvoir rencontrer le médecin, il n’a souvent pas de médicaments, et quand il y a un équipement d’odontologie, il n’y a pas de dentiste…
Nous ne sommes certes pas la solution au problème, car cela devrait être le devoir de l’Etat de fournir ces prestations aux personnes incarcérées. Nous sommes seulement un petit grain de sable, parce que comme on peut le lire dans l’Evangile: «… j’étais en prison, et vous êtes venus me voir». (Matthieu 25) JB
Des photos du Père Andrés Fernández Pinzón sont disponibles auprès de l’agence Apic: jacques.berset@kipa-apic
Les projets de la Pastorale pénitentiaire catholique de Colombie sont notamment soutenus financièrement par l’AED, l’Aide à l’Eglise en Détresse. CCP 60-17200-9 ou Banque cantonale de Lucerne Compte LKB-01-00-177930-10 Mention «Colombie». JB
Encadré
54’000 consultations gratuites dans les prisons colombiennes
«En dix ans, nous avons offert gratuitement quelque 54’000 consultations dans les prisons colombiennes», précise le Père Andrés. Cet engagement volontaire n’est possible qu’avec l’aide d’organismes et d’oeuvres d’entraide étrangère, comme Misereor ou l’AED, en Allemagne, sans compter une aide de l’Eglise colombienne, pas toujours facile à obtenir. Certaines régions, comme le Choco, sur la Côte pacifique de la Colombie, n’ont pas encore pu bénéficier de l’aide de la PCC, car les coûts de transport sont trop élevés. Seuls ces coûts, avec les repas des brigades intégrées et le prix du logement pour la nuit, sont pris en charge par la Pastorale pénitentiaire, mais cela fait déjà un gros montant. «Nos volontaires, qui prennent congé pour cela, travaillent toute la journée, deux jours consécutifs par mois, c’est considérable! Ces professionnels ont un don spécial, un charisme tout à fait particulier, et les prisonniers les apprécient beaucoup, il ne leur est jamais rien arrivé…»
Solidarité avec les prisonniers à l’étranger
Depuis 1995, la PCC prend contact à l’étranger avec les aumôniers de prison et les ambassades et consulats. Elle envoie chaque année à Noël quelque 15’000 cartes de voeu dans 60 pays où sont internés des Colombiens, souvent pour trafic de drogues. La Pastorale pénitentiaire travaille aussi à la réinsertion des prisonniers à l’échéance de leur peine. «Trouver du travail à la sortie de prison n’est pas du tout facile. Pour la société, ces gens sont «marqués», et ils ne réussissent pas à se réinsérer. Pas étonnant que nous ayons un taux de récidive de près de 70%. Nous essayons souvent de donner une formation aux épouses des prisonniers, afin qu’à leur sortie, ils puissent ensemble développer un petit commerce, de la couture, de la vente de nourriture dans la rue, etc. Il est très difficile de réintégrer les ex-prisonniers dans une activité productive formelle, car ils n’ont plus la discipline de travail. Pour les paysans, c’est très difficile, car la prison en ville, ce n’est qu’un univers de ciment, il n’y a pas de terre pour produire, d’animaux à élever… Je rêve un jour d’avoir l’argent pour acheter quelques hectares de terre et développer une ferme autosuffisante qui pourrait accueillir ceux qui sont sur le point de sortir de prison. Notre problème est de trouver de l’argent pour financer ce type d’activités, car les gens donnent plus facilement pour des projets concernant les personnes âgées ou les enfants que pour des délinquants!» JB
Encadré
Vers la construction d’un grand Centre national de pastorale pénitentiaire
Le Père Andrés, grâce à la Fondation «Caminos de Libertad» qu’il a créée il y a onze ans, a pu acheter un terrain d’environ 3’000 m2 dans la zone historique de Bogota pour y construire le grand «Centre national de pastorale pénitentiaire catholique de Colombie». De l’argent à trouver à hauteur de plusieurs millions de dollars! Le but est de notamment pouvoir accueillir les familles qui viennent de toute la Colombie pour visiter les membres de leur famille emprisonnés à Bogota, car des femmes dorment dehors, devant la prison, en attendant l’horaire des visites.
D’autres logent dans des hôtels bon marché à la réputation douteuse et risquent de subir des agressions sexuelles, témoigne le Père André. «Ceux qui paient le fait qu’un père est en prison, ce sont les membres de sa famille, les enfants à l’école, mis de côté par leurs camarades et qui finissent par abandonner le collège…» Sans parler des étrangers qui sont en liberté conditionnelle, avec l’interdiction de travailler et de sortir du pays. «Une situation qui peut durer plusieurs années! S’il n’y avait pas notre centre, ils seraient dans la rue et devraient voler ou se prostituer pour survivre…». C’est pour faire face à ce lancinant problème que le coordinateur national de la Pastorale pénitentiaire catholique a lancé son grand projet qui veut offrir un accueil aux familles visitant leurs parents emprisonnés, permettre à certaines d’entre elles à se former dans des ateliers d’art et d’artisanat pour être ensuite indépendantes, et accueillir les étrangers libérés et attente de leurs papiers de sortie. JB
Encadré
Entassement dans les prisons colombiennes
En août dernier, l’Institut national pénitentiaire de Colombie (INPEC) a déploré publiquement que les prisons de Bogota avaient un grave problème d’entassement des prisonniers dans leurs cellules étant donné la suroccupation des locaux. Selon l’INPEC, La Modelo a plus de 5’000 détenus, alors qu’il y a à peine de la place pour 2’700. La Picota a une capacité de 1’800 prisonniers, mais il y a en a 2’200. Le Bon Pasteur a une capacité de 1’200 prisonnières et en a 1’350. L’INPEC explique cette situation par les coupes budgétaires de ces dernières années en raison de programmes d’austérité du gouvernement.
La «Personeria de Bogota», un organe officiel qui s’occupe notamment de défendre les droits humains, les droits civils, le milieu ambiant et le contrôle de l’urbanisme, a également été chargé de recevoir les plaintes concernant les actes arbitraires dans les centres de détention de la capitale colombienne.
Cet organisme relève que la politique de sécurité démocratique du gouvernement du président Uribe a fait rapidement grimper le nombre de détenus sans que les infrastructures vieillottes et inadéquates n’aient été modernisées. De plus, le transfert dans ces lieux de détention de guérilleros et de paramilitaires a créé une menace supplémentaire. Pour la «Personeria», dans la majorité des prisons, le droit à la dignité du détenu est violé «parce que certains membres de la surveillance les soumettent à des traitements cruels, inhumains et dégradants».
Une situation inhumaine, contraire au projet de Dieu
Selon la «Defensoria del Pueblo», à la fin des années 90, la capacité des 178 centres de détention en Colombie était de 28’380 places (avec une population incarcérée de 32’387 prisonniers). En 2003, avec 142 établissements pénitentiaires en fonction, il y avait déjà 62’448 détenus pour une capacité de 48’291 places, et la situation n’a fait qu’empirer les années suivantes.
Lors de la VI Rencontre des agents de la Pastorale Pénitentiaire des pays d’Amérique latine et des Caraïbes, à l’invitation du Département de Justice et de Solidarité du Conseil épiscopal latino-américain (CELAM), à Saint-Domingue du 24 au 28 novembre dernier, les participants déclaré dans un communiqué que «la majorité des prisons de notre continent sont des endroits inhumains, caractérisés par le trafic d’armes, de drogues, l’entassement, les tortures, le crime organisé et l’absence de programmes d’humanisation». Ils ont qualifié le système carcéral en vigueur en Amérique latine de «inhumain, violent et contraire au projet de Dieu». (apic/be)
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