APIC – Dossier

« Le désendettement, une question de survie » avril 1990

La pétition des oeuvres d’entraide trouve un

certain soutien dans les milieux de l’économie

Berne, 12juin(APIC) Huit mois après le lancement par les oeuvres suisses

d’entraide de la pétition « Le désendettement : une question de survie », un

quart de million de signatures ont été apportées le 12 juin à la Chancellerie fédérale à Berne. L’accueil a été très favorable dans le public – plus

de 200 manifestations sur le thème de l’endettement du tiers-monde ont été

organisées dans toute la Suisse – et même, et cela est plus inattendu, dans

certains milieux économiques.

Plus suprenante par contre pour les initiateurs de la pétition – l’Action de Carême des catholiques suisses, son homologue protestant Pain pour

la Prochain, l’Entraide Protestante, Caritas et les deux oeuvres d’entraide

non-confessionnelles Helvetas et Swissaid – est la prise de position

négative du « Bureau interconfessionnel d’information Foi & Economie » à Fribourg. Cet organisme, indépendant des instances officielles des Eglises,

est financé principalement par les milieux industriels et financiers.

Du côté des milieux économiques et financiers, même Michel Camdessus,

directeur général du Fonds Monétaire International (FMI), a qualifié ce

projet de fonds de contrepartie pour financer des projets de développement

dans les pays les plus pauvres de « percée intelligente et créative ». En effet, cette pétition ne demande pas une remise pure et simple de la dette,

mais propose un processus de désendettement créatif. Interrogé sur ce qu’il

pense de la pétition, Fritz Fahrni, chef du groupe Sulzer, a déclaré la

soutenir « naturellement, même s’il faut se rendre compte que ces revendications ne sont qu’une goutte d’eau dans l’océan ».

Et comme l’a relevé mardi à Berne Richard Gerster, coordinateur de la

politique de développement de la Communauté de travail Swissaid/Action de

Carême/Pain pour le Prochain/Helvetas, lors d’un des nombreux forums comprenant les milieux bancaires, Peter Walser, de la Société de Banque Suisse

(SBS), s’est déclaré d’accord à « 98% » avec la position des oeuvres d’entraide. Toujours selon R. Gerster, certains représentants du Crédit Suisse

ont manifesté de la sympathie pour la pétition.

Cette démarche en faveur de la création, à l’occasion des 700 ans de la

Confédération helvétique en 1991, d’un fonds de désendettement de 700 millions de francs suisses en faveur des pays les plus pauvres, irrite cependant d’autres responsables des banques. Ainsi, Karl Janjöri, directeur général de l’Union de Banques Suisses (UBS), estime dans le pavé publicitaire

« L’UBS informe » publié en avril dans de nombreux quotidiens, que cette proposition est « dénuée de réalisme ».

« Le remède pire que le mal »

Les oeuvres d’entraide ont cependant été bien plus étonnées que leur

initiative soit mise en cause par une organisation confessionnelle. Ainsi,

le responsable du Bureau « Foi & Economie », le journaliste Walter Buchs,

président de l’Association des journalistes catholiques suisses, estime que

l’idée est bonne, mais que les moyens proposés sont erronés, car ils relèvent des « idées préconçues » des oeuvres d’entraide. Ces dernières ont « dans

certaines de leurs prises de position des idées socialisantes, ce qui n’est

pas conforme à la doctrine sociale de l’Eglise, qui est très clairement

axée sur l’économie de marché ».

Walter Buchs admet en fait qu’entre son Bureau et les oeuvres d’entraide

ainsi qu’avec la Commission « Justice et Paix » de la Conférence des évêques

et l’Institut d’Ethique Sociale (IES) de la Fédération des Eglises protestantes de la Suisse (FEPS), « il y a aussi des divergences idéologiques

qu’il ne faut pas nier ». La crise de l’endettement du tiers-monde démontre

en effet pour les oeuvres d’entraide concernées le dysfonctionnement du

système économique dominant.

Pour W. Buchs par contre, tout système est perfectible, mais le système

de l’économie de marché a montré qu’il a la force de se réformer, ce qui

n’est pas le cas d’autres systèmes économiques, comme ceux qui ont été adoptés dans les pays en voie de développement. « Qu’ils soient de droite ou

de gauche, tout est étatisé, il n’y a pas d’initiative privée ! », lance-til. Il faut d’abord changer les structures, tant au niveau politique

qu’économique !

En fait, reproche W. Buchs, les moyens proposés par les oeuvres d’entraide ne résoudront pas les problèmes du tiers-monde, mais les aggraveront

plutôt. « Si on veut commencer à vraiment aider les pauvres, il faut dire la

vérité et étudier les causes profondes de l’endettement ». Dans son étude

intitulée « Ecueils sur la voie de la solution de la crise internationale de

l’endettement », dont les conclusions ont été notamment communiqués aux paroisses et aux organisations d’Eglise, « Foi & Economie » affirme que l’idée

d’un « Fonds de contrepartie » risque de cacher les véritables problèmes, les

mesures nécessaires ainsi que les responsabilités des différents acteurs.

« Foi & Economie » indique, parmi les causes profondes de la crise, « en

premier lieu l’incapacité des classes dirigeantes de nombreux pays en développement d’utiliser les fonds propres et étrangers pour améliorer la condition de vie de larges parties de la population ». Et de mettre en cause

l’appareil administratif et les services publics pléthoriques de ces pays,

les dépenses d’armement, l’utilisation de la « planche à billets », les subsides aux denrées alimentaires provocant une distortion des prix, etc.

Et nos propres responsabilités ?

Contestant cette analyse, Charles Ridoré, secrétaire romand de l’Action

de Carême, rappelle la responsabilité des pays du Nord dans la situation

actuelle : les études de viabilité des experts des pays industrialisés ont

« démontré » que les investissements dans les pays du Sud étaient intéressants…. Même s’ils ont une part de responsabilité, relève-t-il, il ne

faut oublier ni la chute des cours des matières premières, ni la hausse

vertigineuse des taux d’intérêt (jusqu’à 20 %). Les pays en développement

ne sont responsables ni de cela, relève-il, ni de la montée du protectionnisme dans les pays du Nord qui entrave les exportations du tiers-monde.

S’il est vrai que ce « Fonds de contrepartie » n’est pas la panacée, conclutil, que nos détracteurs formulent des alternatives et des propositions précises et crédibles !

Encadré

Que veut la pétition ?

-La création en Suisse d’un Fonds de désendettement de 700 millions de

francs (suisses) financé par la Confédération, avec information du public

sur son utilisation.

-Ce Fonds endosse les créances suisses (publiques et privées) sur les pays

les plus pauvres

-Les dettes sont remises pour autant que le gouvernement du pays en question s’engage à verser, en monnaie nationale, au moins une partie de la

somme ainsi épargnée dans un « Fonds de contrepartie ».

-Ce Fonds est géré et contrôlé par des organisations indépendantes de

l’Etat (ONG, organisations populaires, syndicales, etc.)

-Ce Fonds de contrepartie utilise l’argent disponible pour financer des

projets de développement définis par la population bénéficiaire elle-même.

Ces projets, dans des secteurs tels que la santé, la formation, la production alimentaire pour la population, visent à satisfaire les besoins essentiels à la base, en respectant des critères écologiques et de justice sociale.

-De tels Fonds existent déjà, comme le récent accord entre la Belgique et

le Zaïre sur la création d’un « Fonds de l’emploi » alimenté en monnaie zaïroise (en provenance du service de la dette) pour financer des projets de

développement, ou le modeste fonds de contrepartie « Swiss Kwacha Fund »

destiné à soutenir le gouvernement de la Zambie et des programmes agricoles

dans le cadre du mouvement coopératif dans ce pays. JB

Encadré

« Foi & Economie »

Le « Bureau interconfessionnel Foi et Economie » est un organe de la Fondation « Foi chrétienne et Société », mis sur pied il y a ans, grâce à l’appui

financier d’un millier de personnalités de milieux économiques et ecclésiastiques de diverses confessions (catholique-romaine, catholique-chrétienne). Selon W. Buchs, sur un budget total de 180’000 francs, le Bureau est

financé aux deux tiers par des dons provenant de milieux économiques divers

(une cinquantaine d’entreprises privées), de personnes privées, ainsi que

d’une trentaine de paroisses catholiques et protestantes (environ 35’000

francs suisses).

Le Bureau emploie, à part son responsable à plein temps, une secrétaire

à mi-temps. Pour élargir son soutien, une Association « Foi & et Economie » a

également été fondée il y a quatre ans. La Fondation « Foi chrétienne et Société » est présidée par Thomas de Morawitz, gérant de fortunes, à Trélex

(canton de Vaud); son vice-président est le Père Henri Conus, OP, à Genève,

tandis que son trésorier est le banquier Pierre Lardy, de Genève. JB

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