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L’Union de Brest-Litovsk (1596) : un point de vue orthodoxe
(APIC) Dans la controverse qui agite les chrétiens bien au-delà des frontières de l’Ukraine occidentale au sujet de la reconnaissance légale de
l’Eglise gréco-catholique (uniate) et de la restitution de ses biens attribués au Patriarcat de Moscou lors du Synode de Lvov convoqué sur ordre de
Staline en 1946, les orthodoxes estiment que leur point de vue a rarement
été présenté.
S’il est bien de dénoncer l’injustice qui a été faite aux uniates en interdisant leur Eglise, relèvent-ils, il ne faut pas oublier l’Union de
Brest-Litovsk en 1596, consacrant «l’intégration forcée des orthodoxes dans
l’Eglise catholique». Malgré les tensions locales, le dialogue est cependant en route : une Commission quadripartite pour la normalisation des relations entre orthodoxes et catholiques de rite oriental en Ukraine occidentale s’est en effet réunie pour une première session en mars à Kiev.
Elle comprenait une délégation du Saint-Siège, de l’Eglise catholique
ukrainienne, du Patriarcat de Moscou et de l’Eglise orthodoxe d’Ukraine. La
Commission a lancé à cette occasion un appel pour que l’on s’abstienne
d’actes qui pourraient détériorer la situation interreligieuse (particulièrement ceux qui s’accompagnent de violence, occupations de lieux de culte,
manifestations de rue, etc.) et demandé aux organisations non-religieuses
de ne pas s’immiscer dans les affaires ecclésiastiques.
Comme contribution au dialogue déjà engagé, nous publions ci-dessous des
extraits de l’analyse historique de Mgr Jérémie (Jeremiasz Jan Anchimiuk),
évêque orthodoxe de Wroclaw et Szczecin, en Pologne, sur l’Union de BrestLitovsk. Ce point de vue est publié dans un document de trois pages distribué par le Conseil oecuménique des Eglises (COE) à Genève.
L’Union des Eglises orthodoxe et catholique romaine a été proclamée en 1596
à Brest-Litovsk (ville de Biélorussie à la frontière polnaise), écrit
l’évêque Jérémie. A l’époque de la Contre-Réforme, l’union devint l’une des
principales tâches des jésuites dans le royaume polono-lituano-ruthène. Les
projets d’union avec Rome furent soutenus activement par le roi de Pologne
Sigismond III. Sept évêques et un petit groupe de prêtres et de moines
s’étaient décidés pour l’union. Les préparatifs, menés par deux évêques Adam Pociej et Cyryll Terlecki – furent tenus secrets.
L’union fut une surprise pour le peuple, les prêtres et les moines,
poursuit Mgr Jérémie. Deux évêques et une écrasante majorité de prêtres et
de laïcs se déclarèrent opposés à l’union; et le concile orthodoxe qui fut
convoqué en même temps à Brest-Litovsk vit aussi la participation de représentants des patriarcats de Constantinople – l’exarque Nicéphore – et
d’Alexandrie – l’exarque Cyrille Loukaris. Le sort de ceux-ci illustre parfaitement la situation des orthodoxes, souligne l’évêque polonais : L’exarque Nicéphore fut arrêté sous prétexte d’espionnage au profit de la Turquie
et mourut en prison une dizaine d’années plus tard sans qu’il y ait jamais
eu de procédure judiciaire à son encontre. Et pourtant, avant le concile,
le roi lui avait garanti la sécurité. Cyrille Loukaris, lui, put s’enfuir.
Plus d’existence légale pour l’Eglise orthodoxe en Pologne
Le 15 décembre 1596, le roi Sigismond III reconnut la validité des décisions du synode uniate. Cela signifiait que tous les droits dont jouissait
précédemment l’Eglise orthodoxe passaient aux uniates. L’Eglise orthodoxe
n’avait ainsi plus d’existence légale en Pologne. Or il faut absolument relever, continue l’évêque orthodoxe de Wroclaw et de Szczecin, que dans les
régions orientales du royaume polono-lituano-ruthène, les orthodoxes constituaient entre 90 et 100 % de la population.
L’Union de Brest-Litovsk inaugura pour les orthodoxe de Pologne «une
époque de persécution qui dépassa sans doute en horreur et en souffrance
toute autre période de l’histoire chrétienne», n’hésite pas à écrire l’évêque Jérémie. Pendant près de deux siècles, en effet, poursuit-il, il fallut
lutter presque pour chaque église, pour chaque couvent, pour chaque école,
pour le droit de célébrer le service divin. «C’est l’histoire d’une
persécution à motifs nationalistes et confessionnels».
Discriminations
Durant la seconde moitié du XVIIe et le début du XVIIIe siècle, les évêques orthodoxes purent difficilement être nommés et encore plus rarement
exercer, «les nonces ayant su habilement empêcher l’un et l’autre…». La
discrimination et les restrictions n’étaient pas choses nouvelles pour
l’Eglise orthodoxe de Pologne. C’est ainsi que les orthodoxes, aux termes
des décisions de Horodlo (Grodno, 1413) et de Wielun (1422), n’avaient pas
pas le droit d’exercer des fonctions publiques élevées. La rénovation d’anciennes églises n’était pas autorisée, ni la construction de nouvelles. Le
mariage d’un homme catholique romain et d’une femme orthodoxe était interdit et puni.
A Lviv (Lvov), où la population orthodoxe était pourtant indigène et,
jusqu’au XVIIIe siècle, majoritaire, les orthodoxes ne pouvaient porter témoignage devant les tribunaux qu’après avoir été assermentés dans une église catholique romaine. Les prêtres ne devaient pas se montrer dans la rue
vêtus de leurs habits liturgiques, même avec le saint sacrement. Lors d’un
enterrement orthodoxe, les cloches ne devaient pas sonner. L’accès à l’Université de Cracovie était fermé aux orthodoxes. Ni les orthodoxes ni les
uniates ne pouvaient exercer la moindre fonction publique dans la ville.
Cette interdiction ne fut levée pour les uniates qu’au XVIIIe siècle. Les
évêques orthodoxes et uniates n’étaient pas admis au Sénat, au contraire
des évêques catholiques qui y entraient dès leur nomination. Les orthodoxes
furent profondément affectés par l’interdiction de maintenir leur relation
avec le Patriarcat de Constantinople.
Lors de la session de 1620 du Parlement polonais, le député Laurent
Drewinski déclara au sujet de l’Eglise orthodoxe : «Dans les grandes
villes, toutes les églises sont fermées. Leur contenu a été pillé. Dans les
couvents, il n’y a plus de moines; on y loge maintenant du bétail. Les
enfants meurent sans baptême, les couples vivent sans bénédiction. Les
morts sont emportés hors de la ville par les mêmes portes que les ordures,
sans enterrement….».
Ces persécutions ont entraîné plusieurs soulèvements sanglants de la population orthodoxe. Après des hauts et des bas, une partie des représentants de la population orthodoxe se déclarèrent en 1653 à Pereïaslav pour
une union avec la Russie. Il s’ensuivit une série de guerres russo-polonaises , qui ne se termina qu’en 1794 avec le partage de la Pologne. Le problème des relations entre les Eglises catholique romaine et uniate d’une
part et l’Eglise orthodoxe d’autre part ne fut pas résolu pour autant. On
assista à de nombreux passages volontaires et collectifs d’uniates à
l’Eglise orthodoxe au XVIIIe, XIXe et XXe siècle. Mais il y eut également
des violences en Russie au XIXe siècle. La violence fut également utilisée
avant, pendant et après le Synode de Lviv en 1946, alors même que dès 1944
plus de 960 prêtres uniates d’Ukraine occidentale s’étaient déclarés prêts
à se rattacher à l’Eglise orthodoxe.
Le concept d’union réapparaît
Le recours à la violence de la part du régime stalinien n’a pas seulement freiné ce processus, déplore Mgr Jérémie, mais l’a privé de sa crédibilité. Il faut aussi tenir compte du fait que la plupart des prêtres uniates passés librement à l’Eglise orthodoxe avaient été arrêtés – à l’instar
de leurs frères restés fidèles à l’union avec Rome – et que beaucoup d’entre eux moururent, voire furent assassinés dans des circonstances inconnues. «Le fait que l’histoire douloureuse des orthodoxes et des uniates soit
maintenant utilisée politiquement et que l’idée de l’union, dans son ancien
sens, réapparaisse, nous remplit non seulement d’étonnement, conclut Mgr
Jérémie, mais nous oblige à protester au nom de la vérité.» (apic/com/be)
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