APIC – Portrait
« Sauvons les enfants des trottoirs de Manille »
Fribourg, 24septembre(APIC/Jacques Berset) « Il nous faut à tout prix sauver les enfants des trottoirs de Manille : ils sont déjà 70’000 à vivre
dans la rue et de la rue… parmi eux, 15’000 se prostituent ». Pour faire
face à cette réalité brutale, un jésuite de 76 ans, le Père Pierre Tritz actuellement en tournée en Suisse romande -, remue ciel et terre. Son but :
remettre dans le circuit scolaire les 300’000 enfants qui abandonnent chaque année l’école publique aux Philippines faute de moyens financiers. Il
veut éviter qu’ils grossissent les rangs de ceux qui sont déjà tombés dans
la drogue et la prostitution.
Pendant 25 ans, je me suis dit que j’enseignais de belles théories, et
je me suis finalement décidé à les mettre en pratique, lance cet ancien
professeur d’Université à Manille. C’est en 1965 qu’il prend conscience de
l’ampleur du phénomène : « J’ai découvert les statistiques officielles révélant que sur 100 enfants entrant en première primaire, 40 quittaient l’école avant la fin de l’année, dont le 75 % parce que les parents n’avaient
pas d’argent… Ces chiffres pour moi représentaient une réalité humaine ! »
Les enfants pauvres ont le droit d’être scolarisés
C’est alors qu’il va tenter, avec ses étudiants, de réinsérer les enfants des bidonvilles dans l’école publique, car pour lui, les enfants,
quels qu’ils soient, ont un droit fondamental à l’éducation : « Un homme qui
ne peut accéder ni à la lecture ni à l’écriture, comment peut-il se défendre, développer ses talents ? ». Au début, explique-t-il, quand je suis allé
dans les ministères pour demander la permission de travailler avec eux dans
les écoles gouvernementales, les autorités étaient réticentes : c’était
l’époque de Marcos et de la loi martiale, et les étudiants étaient considérés comme « subversifs »! Depuis, l’ancien professeur à réuni autour de lui
un cercle de personnes influentes, – (PDG, professeurs, membres de
professions libérales, etc) – qu’il a sensibilisées et qui soutiennent
désormais une oeuvre qu’il qualifie avec raison de « libératrice ».
Dans les écoles publiques, l’enseignement est certes gratuit, mais les
uniformes et le matériel scolaire représentent pour beaucoup de familles
une dépense insupportable, alors leurs enfants sont livrés à la rue. « Certains de nos enfants font les poubelles, ils doivent aussi travailler, reconnaît-il, mais ils vont au moins en classe une demi-journée ». En fait, à
Manille, 70 % des familles vivent au-dessous du seuil de pauvreté!.
Avec le soutien de Danielle Mitterrand
C’est pour sauver l’avenir de leurs enfants que ce prêtre d’origine lorraine – se faisant Philippin parmi les Philippins, il a pris la nationalité
de son pays d’adoption – a mis sur pied la Fondation ERDA (Fondation d’Aide
pour la Rercherche et le Développement de l’Education) en 1974. ERDA travaille en bons termes avec les différents ministères concernés et bénéficie
du soutien de la présidente Cory Aquino. A l’étranger, d’autres personnalités soutiennent ce travail de réinsertion scolaire. Ainsi, Danielle Mitterrand, la femme du chef de l’Etat français, qui a visité les slums de Manille il y a deux ans. Depuis, sa Fondation France-Liberté a financé plusieurs
centres et parrainne 18 écoles maternelles. « Il faut que les gens voient
les bidonvilles, une fois qu’ils les ont vus, ils ne peuvent plus oublier! »
Jusqu’à ce jour, ERDA a aidé quelque 35’000 enfants de 7 à 14 ans à retourner à l’école pour une durée de 1 à 6 ans, en fonction des revenus des
parents. Pour l’année scolaire en cours, ERDA veut aider 16’000 enfants au
niveau de l’école maternelle, primaire et secondaire. L’organisation privilégie la formation technique, car la plupart des enfants des familles pauvres sont de facto écartés des filières académiques. Il vaut mieux avoir un
métier manuel, car les professionnels sont recherchés sur la marché du travail : à Manille, un soudeur gagne bien mieux sa vie qu’une institutrice.
Protéger l’enfant du « tourisme sexuel » en provenance de l’Occident
Autour des bases américaines de Clark et Subic Bay, il y a quelques
10’000 prostituées et prostitués, souvent très jeunes, qui courent le risque d’être contaminés par le sida. On tente d’isoler les « Marines » porteurs
du virus. Les autorités ne veulent pas tellement parler de cela, note le
Père Tritz, mais le mécontentement gronde dans la population : beaucoup
sont contre les bases militaires US à cause de cela.
A Manille, la situation est telle qu’on assimile souvent le touriste occidental, en particulier américain, au « touriste sexuel ». La xénophobie est
montée à tel point dans certains endroits que les Américains se sont vus
interdire les « quartiers chauds » de peur des attentats. Ces touristes d’un
genre particulier arrivent par le biais d’agences spécialisées ayant pignon
sur rue en Europe ou aux Etats-Unis. Ces agences, révèle le jésuite, font
les réservations d’hôtels à distance et fournissent également les enfants à
leurs clients. Le président d’ERDA souhaite une prise de conscience des
gouvernements occidentaux face à ce fléau et ne voit qu’une solution :
mettre Interpol sur la trace de ces réseaux de pédophiles et les
démanteler.
Une enfance mutilée
15’000 enfants vivent de la prostitution à Manille, insiste le Père
Tritz, « et quand on est installé dans ce circuit et cette mentalité, il est
très difficile d’en sortir, c’est presque déjà trop tard… » A un certain
âge, en effet, quand la personnalité est détruite, il est très difficile de
retrouver des valeurs. Pour récupérer les enfants qui font le trottoir, il
faut du personnel spécialisé, des éducateurs de rue, beaucoup d’argent, et
surtout, de l’engagement. C’est parce qu’il ne désespère pas de la nature
humaine que Pierre Tritz a répondu aux appels en faveur des enfants de la
rue lancé ce printemps par le cardinal Sin, archevêque de Manille : il va,
s’il trouve les finances, lancer en janvier prochain un Centre d’accueil
pour ces enfants mutilés de la vie. (apic/be)
Encadré
Né en 1914 dans une Lorraine alors sous domination allemande, le Père Tritz
est entré en 1933 chez les jésuites à Florennes (Belgique), « à condition
que l’on m’envoie en Chine! ». Condition acceptée, puisque qu’il vivra dans
l’Empire du Milieu de 1936 à 1948. Il a notamment suivi à Shanghai les
cours de théologie à Zikawei, à l’ombre de la cathédrale, « sur le même banc
que Mgr Aloysius Jin Luxian », aujourd’hui évêque ’patriotique’ de Shanghai.
Il a également enseigné à l’Université de Tien-Tsin et rencontré le célèbre
Père Vincent Lebbe. En 1950, ne pouvant rentrer en Chine après un séjour de
2 ans en France, il sera envoyé par la Compagnie de Jésus à Manille, aux
Philippines, sa nouvelle patrie.
(Pour faire vivre une école maternelle de 35 enfants à Manille pendant un
an, le Père Tritz a besoin de 1’000 francs suisses. On peut verser des dons
sur le CCP de l’Association Raoul Follereau : 10-25979-2, mention Père
Tritz, Philippines)
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