Les femmes africaines sont
APIC Portrait
au coeur du développement
La Camerounaise Elisabeth Atangana en tournée en Suisse romande
Jacques Berset, Agence APIC
Fribourg, 22mars(APIC)
L’avenir de l’Afrique repose en bonne partie sur des épaules de femmes: par
leur participation décisive à la production agricole et à l’éducation des
enfants, les paysannes africaines sont au coeur du développement. L’une
d’entre elles, la Camerounaise Elisabeth Atangana, parcourt cette semaine
la Suisse romande, invitée dans le cadre de la campagne «Les femmes animent
le monde» lancée par l’Action de Carême et Pain pour le Prochain durant ce
temps de montée vers Pâques.
L’économie africaine ne pourrait pas fonctionner sans les femmes: elles
assument souvent seules les travaux des champs, la vente de leurs légumes
sur les marchés, la recherche de l’eau et du bois de cuisson, la préparation des repas… Féministe certes, mais pas nécessairement dans le sens
occidental du terme, Elisabeth Atangana prône le partenariat avec les hommes, «dans la complémentarité». Car pour elle, l’égalité hommes/femmes inscrite en toutes lettres dans la loi – est un mot galvaudé dans la pratique quotidienne. A la campagne, dans une société très hiérarchisée, une
tradition bien enracinée réserve aux femmes les travaux les plus lourds.
Coiffée d’un foulard multicolore noué en turban, cette femme de haute
taille, de l’ethnie des Bétis, a fière allure. Ancienne institutrice du
primaire dans la petite ville d’Essé, à une centaine de kilomètres de
Yaoundé, Mme Atangana consacre aujourd’hui – à titre bénévole! – toute son
énergie au développement de la paysannerie camerounaise. Présidente de la
FOCAOP (Fonds commun d’appui aux organisations paysannes), Elisabeth Atangana est à la tête d’un organe faîtier qui chapeaute une quinzaine de fédérations paysannes, regroupant près de 10’000 membres. Il a pour but de développer l’épargne et le crédit, en améliorant le système traditionnel des
«tontines» par l’introduction d’outils de gestion modernes.
Si l’objectif à court terme est de «sécuriser» l’argent dans les villages, par la construction de locaux et l’installation de coffres-forts, le
FOCAOP espère un jour disposer d’un ordinateur qui pourra rassembler les
informations de toutes les caisses régionales, disséminées dans les villages de cinq des dix provinces du Cameroun. Ces jours prochains, d’ailleurs,
Mme Atangana va visiter deux caisses Raiffeisen, à Saignelégier, dans le
Jura, et à Lausanne, pour étudier leur mode de fonctionnement.
Rapprocher le paysan de la banque
«Nous voulons rapprocher le paysan de la banque, car habituellement le
paysan ne va pas à la banque; il n’a d’ailleurs même pas droit au crédit,
bien qu’il existe une banque qui porte le nom de Crédit Agricole du Cameroun», déplore cette fille de paysans. Agée de 39 ans, mère de sept enfants
dont l’aînée a vingt ans et la cadette cinq ans, Elisabeth Atangana a connu
elle-même les travaux des champs, la garde des animaux domestiques et la
corvée d’eau. «Je me suis reconvertie dans la paysannerie», lâche-t-elle en
riant. Parcourant, à pied, faute de véhicule, la vaste campagne camerounaise, Elisabeth Atangana se rend de village en village persuader les paysans
en leur parlant dans leur propre langue, l’ewondo.
Né en 1989, avec le soutien de la Coopération technique suisse (DDA) et
du SAILD (Service d’appui aux initiatives locales de développement), une
ONG de droit suisse soutenant les organisations paysannes, le FOCAOP récolte de petites sommes d’argent auprès d’agriculteurs désireux de se prendre
en charge, mais qui ne peuvent avoir accès aux circuits bancaires traditionnels. Infatigable organisatrice, Elisabeth Atangana a encore mis sur
pied, dans le département de la Mefou, près de Yaoundé, une organisation de
femmes appelée CHASAADD, la chaîne de solidarité et d’appui aux actions de
développement durable. La chaîne est une sorte de coopérative multifonctionnelle qui prend en charge des problèmes de production agricole, de
commercialisation de produits, de formation, de santé et d’environnement.
Encore une fois, souligne la militante camerounaise, ce sont des femmes
qui ont été à l’origine de cette initiative de développement intégré. Le
rôle des femmes au Cameroun est en général très important. La société africaine s’articule autour de la famille et la femme y tient une place essentielle: «C’est elle qui s’occupe de la production dans les champs, les marchés sont tenus par les femmes, ce sont elles qui vendent les légumes».
Quant aux hommes, ils travaillent plutôt dans l’agriculture d’exportation cacao et de café par exemple – et dans les plantations de fruits.
Mais les mouvements de femmes ne pratiquent pas l’exclusivisme et permettent aux hommes de s’y intégrer. «Ils viennent de plus en plus nombreux
parce qu’ils voient que nous résolvons un certain nombre de problèmes».
Suivant l’exemple des femmes, ils se mettent désormais à pratiquer la diversification des produits. On peut voir ainsi de plus en plus d’hommes
cultivant des champs de légumes. «C’est très nouveau: avant un homme ne
pouvait pas aller cultiver des légumes, pour des raisons culturelles et
psychologiques. En fait, traditionnellement c’est l’homme qui devait recevoir des services de la femme. Il avait un certain nombre de tâches
déterminées. Quand par exemple il avait terminé de sarcler ou de nettoyer
la plantation de cacao, il allait à la maison et s’installait pour manger.
Maintenant, avec la crise, on assiste à un certain changement de mentalité.
Il y a une sorte de complémentarité qui se développe entre l’homme et la
femme».
Inculquer à l’enfant la notion de travail
La manière dont une économie fonctionne, note Elisabeth Atangana, vient
aussi de la mentalité. Or la femme est la première éducatrice, et elle doit
inculquer à l’enfant déjà la notion de travail. «Car si l’enfant n’a pas
grandi avec cette notion, il ne peut avoir l’initiative de créer ou de produire pour développer une économie. C’est d’abord la femme qui éduque l’enfant, car elle est avec lui dès le premier jour. Le père est souvent absent
et il est rare de voir un père causer avec ses enfants. Le père est considéré comme au-dessus. Grâce à la femme, il y a beaucoup de choses qui peuvent changer au niveau des mentalités en développant la volonté».
Mais au-delà du problème des mentalités traditionnelles à changer, le
développement est également une question de compétences. L’agriculture camerounaise en manque, car les paysans n’ont pas reçu les connaissances qui
leur permettent d’améliorer la production. «Il faut des ressources humaines, des gens avec un esprit d’engagement auprès des pauvres, qui aiment
les paysans, qui les aident à réfléchir, à analyser leur situation, à chercher des solutions concrètes à leurs problèmes». Les femmes sont dans ce
domaine un rouage extrêmement important, parce qu’elles se réunissent plus
facilement. Elles sont aussi plus engagées et sont capables de davantage
d’humilité que les hommes, «plus sensibles au regard des autres.»
Avec le mouvement CHASAADD, les femmes camerounaises réfléchissent à la
manière de transformer le cacao en poudre avant de l’exporter, dans le but
de lui donner de la valeur ajoutée. Mme Atangana rencontrera ces prochains
jours à Bâle les responsables de la Fondation Max Havelaar, pour tenter de
commercialiser le cacao camerounais à la manière du café solidaire. Car,
signe d’espoir dans la crise économique qui secoue le pays depuis plusieurs
années, la démocratisation en cours au Cameroun permet désormais l’émergence d’une société civile et d’une économie libéralisée. (apic/be)
Programme d’Elisabeth Atangana en Suisse romande
Elisabeth Atangana rencontrera un groupe d’étudiants en théologie jeudi
soir à Fribourg (Mentorat, Route du Jura 7, à 20H). Vendredi, elle visitera
le domaine du pénitencier de Bellechasse en compagnie de Marcel Besson, curé de Morat, qui l’accompagnera toute la journée. Elle participera ensuite
à la soupe de Carême à la Maison de Paroisse de Môtier, dans le Vully, de
12H à 13H30, où elle sera présentée par le pasteur Michel Lederrey. Dans
l’après-midi, Mme Atangana visitera dans le Vully des exploitations
agricoles et maraîchères ainsi qu’une laiterie. A 20H15, elle donnera une
conférence publique sur le thème «La condition de la femme dans la
paysannerie camerounaise», à la Maison de la paroisse réformée de Môtier.
Dimanche soir 27 mars, elle donnera une conférence à l’invitation du groupe
ACAR et de la population du secteur à la salle communale de
Farvagny-le-Petit à 20h15. (apic/be)
Mgr Otto Wust, évêque de Bâle
APIC -Portrait
L’espérance qui ne trompe pas
Gabrielle Brodrecht Agence APIC
Soleure, 25octobre(APIC) Tenant en main un instant son anneau épiscopal
épiscopal, je suis étonnée de le sentir si lourd. Quelques mots sont gravés
sur cette bague hexagonale: «Serviteur de votre joie». C’est la devise
épiscopale que s’est donné Otto Wüst, évêque de Bâle: «Au service de votre
joie». Elle est parfois elle aussi lourde à porter.
Depuis longtemps l’évêque s’est habitué au poids de son anneau, il ne le
remarque plus du tout. C’est dans son propre corps qu’Otto Wüst ressent le
poids de son service. Ce n’est pas sans raisons que lors de ses dix ans
d’épiscopat en automme 1992 on l’a remercié pour l’engagement qu’il a mené
jusqu’à la limite de ses forces physiques et «assez souvent au-delà».
Sa tâche lui tient très à coeur: Otto Wüst n’appartient pas à ce genre
de personne trop sûres d’elles-mêmes et qui répandent un optimisme bon marché en un tournemain. Ce sont plutôt la bonté, une profonde humanité et la
simplicité qui le caractérisent à l’image de ceux qui ont une grande dimension intérieure. Connaître soi-même ce que signifient les soucis, la peur,
les peines, le rend sans doute plus crédible dans sa tâche. Celui qui connaît les ténèbres peut d’autant mieux apporter la lumière dans le coeur des
hommes.
Pour l’évêque, tout s’oriente vers l’espoir et la joie fondés sur le
Christ, vers lesquels il veut diriger ceux que l’amertume et le désespoir
menacent, ceux qui vivent dans la lassitude et la résignation. Auprès par
exemple des personnes qui souffrent des tensions dans l’Eglise: «C’est le
devoir d’un évêque de toujours appeler à l’espoir.» L’espérance est un thème central pour Otto Wüst: «Elle est si essentielle que j’en parle
pratiquement dans chaque prédication et discussion.»
Faire rayonner cette espérance et la rendre saisissable pour tous est
une des préoccupations de l’évêque. C’est aussi pour lui-même une occasion
de s’interroger s’il peut encore vivre avec une conviction totale cette devise qui lui est «tombée dessus» au moment de son élection comme évêque auxiliaire. Depuis des années déjà un passage de la Bible l’accompagnait:
«Nous ne cherchons pas à vous imposer ce que vous devez croire, mais nous
coopérons à votre joie (2 Cor, 1,24)» Offrir cela aux autres n’est pas toujours facile à faire dans les souffrances et les déceptions.
Souffrance et déception ne sont pas étrangères à l’évêque, elles lui.
lui font comprendre et partager ce que vivent les autres. La sensibilité et
l’amour du prochain sont inscrits sur son visage. Il cite volontiers une
autre parole biblique qui le porte comme sa prière: «la détresse produit la
persévérance, la persévérance la fidélité éprouvée, la fidélité éprouvée
l’espérance et l’espérance ne trompe pas (Rom 5,3)».
L’espérance ne trompe pas non plus lorsque la détresse porte le nom de
doute, de crainte lors d’une décision, avant une prédication ou un discours. Ce qui n’est certainement pas un signe de bêtise ni de prétention.
Avec une vraie joie et sans vanité, l’évêque se doit de reconnaître que cela se passent finalement presque toujours bien. Les fidèles lui font souvent savoir combien ils sont heureux de célébrer avec lui.
Construire des ponts
Mgr Wüst inspire confiance, on pressent qu’il vous écoute et qu’on peut
lui parler. Dialoguer et construire des ponts sont pour Otto Wüst deux tâches essentielles au moment où dans l’Eglise on creuse tant de fossés. Autre point d’insistance la collaboration entre l’Eglise universelle et
l’Eglise locale. S’il n’apprécie guère qu’on parle de «voie particulière»
pour le diocèse de Bâle, il est néanmoins très préoccupé par l’autonomie de
l’Eglise locale.
Il n’aurait jamais rêvé qu’un jour il serait évêque d’un million de catholiques répartis dans plus de 500 paroisses dans dix cantons, qu’il serait
évêque du plus grand diocèse de Suisse. «Grand Dieu non, j’étais un homme
timide et tranquille».
De l’époque où il a étudié à l’Université pontificale grégorienne à Rome
– jusqu’au doctorat – l’amour de l’art et du sud lui est resté. Même si
aujourd’hui il ne peut plus voyager et si au lieu de randonnées en montagne
il doit se contenter de promenades dans le jardin.
Période heureuse dans la Ville sainte où il pouvait vivre la grandeur de
l’Eglise universelle. Beaucoup d’évêques et de cardinaux se rendaient en
visite au Germanicum. L’occasion pour Otto de jouer dans l’orchestre des
étudiants. Aujourd’hui la musique le charme toujours que, même s’il n’a
plus ressorti son violon depuis des dizaines d’années. Il doit dormir quelque part dans le grenier de la maison de ses parents à Sursee. Otto Wüst
est né dans ce village près de Lucerne en 1926. Cinquième enfant d’une famille croyante, dont la vie était rythmée par les fêtes de l’Eglise, Otto
décide de devenir prêtre non pas seulement par «tradition catholique» mais
avoue avoir «grandi tout naturellement dans cette vocation». Très tôt il a
su quelle voie il allait prendre. L’influence des organisations de jeunesse
et l’exemple de certains prêtres furent aussi déterminants dans ce choix.
Otto Wüst ne fut jamais curé d’un paroisse, il a été vicaire à Berne,
puis secrétaire général de l’Association des catholiques suisses, recteur
du séminaire de Soleure, vicaire épiscopal, puis évêque auxiliaire en 1976.
Il fut le premier à occuper ce poste depuis la «refondation» du diocèse de
Bâle en 1828. Ce diocèse, qui dans son histoire a connu de nombreux conflits, constitue aujourd’hui uniquement par sa taille un défi incroyable
pour un évêque. Otto Wüst fut aussi un des membres fondateurs de l’Action
de Carême.
Eveiller la joie
Otto Wüst qui connaissait de près le travail de son prédécesseur Mgr Anton Hänggi hésita avant de répondre à l’appel à l’épiscopat. Ce qu’il
disait alors à propos de ses objectifs est encore valable aujourd’hui:
éveiller la joie de la présence de l’Eglise, montrer son visage humain, encourager la co-responsabilité des laïcs, s’engager pour une Eglise vivante
et ne jamais devenir un manager ou un bureaucrate. «Je n’en serais d’ailleurs pas du tout capable», dit-il en riant de lui-même lui qui ne s’accorde aucun talent d’organisateur. » Dieu merci j’ai pour cela une excellente
chancelière.»
La communauté du palais épiscopal, en face du château de Steinbrugg, à
Soleure lui est indispensable. «Tout seul je ne le supporterais pas». A la
question de ce qui lui fait particulièrment plaisir, il répond spontanément: «La rencontre avec les gens.» Proclamer l’amour de Dieu aux hommes
est le sens de la vie dans son pèlerinage vers Dieu. (apic/gbr/mp)
Un jésuite dans les bidonvilles des Philippines (240990)
APIC – Portrait
«Sauvons les enfants des trottoirs de Manille»
Fribourg, 24septembre(APIC/Jacques Berset) «Il nous faut à tout prix sauver les enfants des trottoirs de Manille : ils sont déjà 70’000 à vivre
dans la rue et de la rue… parmi eux, 15’000 se prostituent». Pour faire
face à cette réalité brutale, un jésuite de 76 ans, le Père Pierre Tritz actuellement en tournée en Suisse romande -, remue ciel et terre. Son but :
remettre dans le circuit scolaire les 300’000 enfants qui abandonnent chaque année l’école publique aux Philippines faute de moyens financiers. Il
veut éviter qu’ils grossissent les rangs de ceux qui sont déjà tombés dans
la drogue et la prostitution.
Pendant 25 ans, je me suis dit que j’enseignais de belles théories, et
je me suis finalement décidé à les mettre en pratique, lance cet ancien
professeur d’Université à Manille. C’est en 1965 qu’il prend conscience de
l’ampleur du phénomène : «J’ai découvert les statistiques officielles révélant que sur 100 enfants entrant en première primaire, 40 quittaient l’école avant la fin de l’année, dont le 75 % parce que les parents n’avaient
pas d’argent… Ces chiffres pour moi représentaient une réalité humaine !»
Les enfants pauvres ont le droit d’être scolarisés
C’est alors qu’il va tenter, avec ses étudiants, de réinsérer les enfants des bidonvilles dans l’école publique, car pour lui, les enfants,
quels qu’ils soient, ont un droit fondamental à l’éducation : «Un homme qui
ne peut accéder ni à la lecture ni à l’écriture, comment peut-il se défendre, développer ses talents ?». Au début, explique-t-il, quand je suis allé
dans les ministères pour demander la permission de travailler avec eux dans
les écoles gouvernementales, les autorités étaient réticentes : c’était
l’époque de Marcos et de la loi martiale, et les étudiants étaient considérés comme «subversifs»! Depuis, l’ancien professeur à réuni autour de lui
un cercle de personnes influentes, – (PDG, professeurs, membres de
professions libérales, etc) – qu’il a sensibilisées et qui soutiennent
désormais une oeuvre qu’il qualifie avec raison de «libératrice».
Dans les écoles publiques, l’enseignement est certes gratuit, mais les
uniformes et le matériel scolaire représentent pour beaucoup de familles
une dépense insupportable, alors leurs enfants sont livrés à la rue. «Certains de nos enfants font les poubelles, ils doivent aussi travailler, reconnaît-il, mais ils vont au moins en classe une demi-journée». En fait, à
Manille, 70 % des familles vivent au-dessous du seuil de pauvreté!.
Avec le soutien de Danielle Mitterrand
C’est pour sauver l’avenir de leurs enfants que ce prêtre d’origine lorraine – se faisant Philippin parmi les Philippins, il a pris la nationalité
de son pays d’adoption – a mis sur pied la Fondation ERDA (Fondation d’Aide
pour la Rercherche et le Développement de l’Education) en 1974. ERDA travaille en bons termes avec les différents ministères concernés et bénéficie
du soutien de la présidente Cory Aquino. A l’étranger, d’autres personnalités soutiennent ce travail de réinsertion scolaire. Ainsi, Danielle Mitterrand, la femme du chef de l’Etat français, qui a visité les slums de Manille il y a deux ans. Depuis, sa Fondation France-Liberté a financé plusieurs
centres et parrainne 18 écoles maternelles. «Il faut que les gens voient
les bidonvilles, une fois qu’ils les ont vus, ils ne peuvent plus oublier!»
Jusqu’à ce jour, ERDA a aidé quelque 35’000 enfants de 7 à 14 ans à retourner à l’école pour une durée de 1 à 6 ans, en fonction des revenus des
parents. Pour l’année scolaire en cours, ERDA veut aider 16’000 enfants au
niveau de l’école maternelle, primaire et secondaire. L’organisation privilégie la formation technique, car la plupart des enfants des familles pauvres sont de facto écartés des filières académiques. Il vaut mieux avoir un
métier manuel, car les professionnels sont recherchés sur la marché du travail : à Manille, un soudeur gagne bien mieux sa vie qu’une institutrice.
Protéger l’enfant du «tourisme sexuel» en provenance de l’Occident
Autour des bases américaines de Clark et Subic Bay, il y a quelques
10’000 prostituées et prostitués, souvent très jeunes, qui courent le risque d’être contaminés par le sida. On tente d’isoler les «Marines» porteurs
du virus. Les autorités ne veulent pas tellement parler de cela, note le
Père Tritz, mais le mécontentement gronde dans la population : beaucoup
sont contre les bases militaires US à cause de cela.
A Manille, la situation est telle qu’on assimile souvent le touriste occidental, en particulier américain, au «touriste sexuel». La xénophobie est
montée à tel point dans certains endroits que les Américains se sont vus
interdire les «quartiers chauds» de peur des attentats. Ces touristes d’un
genre particulier arrivent par le biais d’agences spécialisées ayant pignon
sur rue en Europe ou aux Etats-Unis. Ces agences, révèle le jésuite, font
les réservations d’hôtels à distance et fournissent également les enfants à
leurs clients. Le président d’ERDA souhaite une prise de conscience des
gouvernements occidentaux face à ce fléau et ne voit qu’une solution :
mettre Interpol sur la trace de ces réseaux de pédophiles et les
démanteler.
Une enfance mutilée
15’000 enfants vivent de la prostitution à Manille, insiste le Père
Tritz, «et quand on est installé dans ce circuit et cette mentalité, il est
très difficile d’en sortir, c’est presque déjà trop tard…» A un certain
âge, en effet, quand la personnalité est détruite, il est très difficile de
retrouver des valeurs. Pour récupérer les enfants qui font le trottoir, il
faut du personnel spécialisé, des éducateurs de rue, beaucoup d’argent, et
surtout, de l’engagement. C’est parce qu’il ne désespère pas de la nature
humaine que Pierre Tritz a répondu aux appels en faveur des enfants de la
rue lancé ce printemps par le cardinal Sin, archevêque de Manille : il va,
s’il trouve les finances, lancer en janvier prochain un Centre d’accueil
pour ces enfants mutilés de la vie. (apic/be)
Encadré
Né en 1914 dans une Lorraine alors sous domination allemande, le Père Tritz
est entré en 1933 chez les jésuites à Florennes (Belgique), «à condition
que l’on m’envoie en Chine!». Condition acceptée, puisque qu’il vivra dans
l’Empire du Milieu de 1936 à 1948. Il a notamment suivi à Shanghai les
cours de théologie à Zikawei, à l’ombre de la cathédrale, «sur le même banc
que Mgr Aloysius Jin Luxian», aujourd’hui évêque ’patriotique’ de Shanghai.
Il a également enseigné à l’Université de Tien-Tsin et rencontré le célèbre
Père Vincent Lebbe. En 1950, ne pouvant rentrer en Chine après un séjour de
2 ans en France, il sera envoyé par la Compagnie de Jésus à Manille, aux
Philippines, sa nouvelle patrie.
(Pour faire vivre une école maternelle de 35 enfants à Manille pendant un
an, le Père Tritz a besoin de 1’000 francs suisses. On peut verser des dons
sur le CCP de l’Association Raoul Follereau : 10-25979-2, mention Père
Tritz, Philippines)




