L'abbé Nicolas Betticher | © Maurice Page
Suisse

Abus sexuels: Nicolas Betticher écrit au pape

Insatisfait de la réaction des évêques français au scandale des abus sexuels, l’abbé Nicolas Betticher, à Berne, a écrit une lettre ouverte au pape François. Il demande un geste fort de la part de l’Eglise.

Raphael Rauch, kath.ch /traduction et adaptation : Raphaël Zbinden

La lettre de Nicolas Betticher est visible sur le site de sa paroisse de Bruder Klaus, à Berne. Elle sera aussi présentée à l’issue des messes. La démarche se veut participative et les fidèles sont appelés à signer ou/et à commenter, en bien ou en mal, le texte, précise-t-il à cath.ch. Une fois un certain nombre de signatures obtenues, la lettre sera envoyée au Saint-Père, à Rome.

Que pensez-vous du débat actuel sur les abus en France?
Nicolas Betticher: Je suis choqué. Il y a au moins 330’000 cas d’abus – et rien ne se passe. Les évêques et les catholiques acceptent simplement le scandale. Comment se peut-il que les catholiques descendent dans la rue contre le «mariage pour tous» – mais restent silencieux face au fait que tant d’enfants et de jeunes ont été blessés? Il manque un signal fort qui dise: «ça suffit!»

Et il n’est pas possible que le président de la Conférence des évêques de France (CEF) puisse dire: «S’il vous plaît, donnez-nous de l’argent pour indemniser les victimes des erreurs commises par des évêques, dont certains sont encore en fonction. C’est absurde. Pour les victimes, c’est une gifle».

Dimanche dernier, à l’occasion de votre homélie, vous avez annoncé une initiative personnelle…
Le pape François a ouvert le processus synodal à Rome. Il me manque cependant un signe indiquant que quelque chose est vraiment en train de changer. J’ai annoncé dans mon homélie que j’allais écrire une lettre au pape. Ça ne peut pas continuer ainsi. Je perçois aussi que le processus synodal est en danger.

«Nous devons mettre en place des tribunaux et des organes de contrôle indépendants dans chaque pays»

Pourquoi?
Le processus est éclipsé par la crise des abus. Nous ne pouvons pas parler de manière crédible de la foi, de l’Évangile et de l’écoute du Saint-Esprit si nous n’abordons pas enfin la question du pouvoir. Pour cela, cependant, nous avons besoin d’un signal du pape indiquant qu’il ne veut pas seulement écouter, mais qu’il veut réellement introduire une séparation des pouvoirs dans l’Église. Un évêque ne peut pas être le juge suprême, le chef suprême du personnel, le premier stratège et, par-dessus le marché, un bon berger et un père spirituel. Il s’agit d’une erreur systémique qui porte préjudice aux évêques eux-mêmes. La situation légale doit être révisée de toute urgence.

C’est le sens de votre lettre…
Tous ceux qui le souhaitent peuvent signer la lettre dans ma paroisse. Je la transmettrai ensuite à mon évêque, Felix Gmür, avec la demande de la faire parvenir au pape François. Par exemple, lors de la visite ad limina en novembre.

Pensez-vous que votre lettre retiendra l’attention du pape?
Je ne peux de toute façon pas rester sans rien faire. Nous devons découpler la concentration du pouvoir et mettre en place des tribunaux et des organes de contrôle indépendants dans chaque pays. C’est pour cela que je me bats.

Le capucin Joël Allaz a abusé de mineurs aussi bien en Suisse qu’en France. Se pourrait-il que l’étude française mette en lumière des cas qui concernent la Suisse?
Je n’ai pas pris connaissance de l’étude française, il y a des milliers de pages à lire. Mais ce n’est pas un secret que les prêtres problématiques ont été transférés de diocèse en diocèse. Je m’attends donc à ce que des cas ayant un lien avec la Suisse apparaissent également dans l’étude française.

La Conférence des évêques suisses prévoit une étude sur la question des abus. Vous avez été notamment chancelier, official et vicaire général des diocèses de Lausanne, Genève et Fribourg. Allez-vous participer à l’étude?
Bien sûr.

Même quand il s’agit d’éventuels manquements au devoir?
Je ne fuis pas les questions. Il faut examiner non seulement les archives des diocèses, mais aussi celles des vicariats épiscopaux, des paroisses et des corporations ecclésiastiques. Et de nombreux employés doivent également être interrogés, car certaines choses n’étaient traitées qu’oralement par le passé.

«Soyons honnêtes: quel abuseur va aller se confesser?»

Le groupe SAPEC, qui représente les victimes en Suisse romande, a critiqué le fait qu’il ait fallu si longtemps avant de lancer une étude…
Je suppose que les évêques ont pris du temps pour se mettre d’accord sur la procédure. Il s’agit d’une procédure complexe avec de nombreux acteurs – et tout est toujours en trois langues. Quoiqu’il en soit, cette longue attente n’est pas positive et il est grand temps pour les chercheurs de se mettre au travail.

Que pensez-vous de la discussion sur le secret de la confession en France?
C’est un débat fantôme. Soyons honnêtes: quel abuseur va aller se confesser? Par contre des victimes peuvent venir pour des conseils pastoraux ou pour se confesser. Et là, la question du secret de la confession se pose.

Comment réagiriez-vous si un confrère vous confessait un cas d’abus?
En Suisse aussi, la confession relève du secret professionnel. Mais moi je refuserais l’absolution au confrère et lui parlerais en dehors du confessionnal afin de l’amener à se dénoncer.

Et si une victime venait au confessionnal?
Je l’inviterais également à tout me répéter en dehors de la confession pour que je puisse ensuite prendre les mesures appropriées. Nous le devons aux victimes. Il s’agit de faire tout ce qui est en notre pouvoir pour empêcher de nouveaux abus.

La lettre de Nicolas Betticher au pape

«Cher Saint-Père,

nous sommes membres d’une paroisse du diocèse de Bâle en Suisse. Elle est sous la protection du saint Frère Nicolas, un laïc, père de famille et mari qui a trouvé Dieu dans l’humilité, dans le silence de la prière eucharistique. Il était également un homme de paix et d’harmonie.

Nous vous remercions tous, Saint-Père, pour le processus synodal que vous avez initié. Nous nous joignons à lui et nous nous réjouissons ! Nous allons, avec notre évêque Felix Gmür et toutes les autres paroisses du diocèse, nous recueillir, prier, et donner le maximum d’espace à l’Esprit Saint afin de reconnaître les signes des temps. Que veut Dieu de nous aujourd’hui? Où veut-il mener son Église?

Vous voulez que le peuple de Dieu prie avec vous, qu’il ressente avec vous et qu’il pense avec vous. Nous le ferons.

Mais: dès que nous parlons de l’Église et du processus synodal avec d’autres chrétiens, la question des abus est immédiatement mise en avant. Elle fait de l’ombre à tout le Synode! Au lieu de parler de l’Évangile, du salut et de l’amour de Dieu, cette terrible question revient sans cesse sur le devant de la scène.

Nous pouvons très bien le comprendre car c’est précisément l’Église qui ne donne aucune réponse substantielle et profonde aux abus de pouvoir de toutes sortes dans l’Église.

Saint Père, nous vous demandons : donnez-nous un signe concret, même de manière rudimentaire, que nous devons changer les structures de l’Église autour du pouvoir dans celle-ci. Décider du principe d’une modification de la loi qui permettrait l’existence de tribunaux et d’autorités de contrôle indépendants dans le monde entier. Cela soulagerait les évêques et redonnerait une certaine crédibilité à l’Église.

Ce n’est qu’à cette condition que cette question dévastatrice de l’abus de pouvoir pourra être dédramatisée pour commencer vraiment le processus synodal.

Ce n’est qu’alors que nous vivrons vraiment un synode comme vous le souhaitez.

Nous sommes heureux de participer au processus synodal. Mais s’il vous plaît : envoyez un signal clair.

Merci!

Profondément unis dans la prière et l’espérance

Nicolas Betticher, prêtre»

(Traduit de l’allemand avec la validation de Nicolas Betticher)

L'abbé Nicolas Betticher | © Maurice Page
14 octobre 2021 | 17:38
par Rédaction
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