L’archevêque sud-africain Desmond Tutu docteur honoris causa

Fribourg: Dies academicus 1999 à l’Université des catholiques suisses

Certes, la journée, placée sous la présidence d’honneur du conseiller fédéral Joseph Deiss, ministre suisse des Affaires étrangères et récemment encore professeur à l’Université de Fribourg, a été fortement imprégnée par cette véritable «déclaration d’amour» du peuple fribourgeois pour son Université. Mais il y avait aussi de l’émotion dans l’air et de longs applaudissements, lors de l’attibution du titre de docteur honoris causa de la Faculté de théologie à Desmond Tutu, Prix Nobel de la Paix 1984.

Figure de proue de la lutte contre l’apartheid et de la réconciliation dans son pays, l’archevêque sud-africain, malade, n’a pas pu faire le déplacement à Fribourg. La distinction décernée au militant de la lutte pour la justice et l’égalité des races a été remise à l’ambassadrice sud-africaine à Berne, Ruth Segomotsi Mompati. Cette dernière a relevé le rôle de l’Université de Fribourg dans la formation de nombreux cadres africains et souligné les ponts que l’alma mater friburgensis a construits en direction du continent africain. Les militants qui luttent contre le remboursement de la «dette de l’apartheid» ont rappelé par un tract distribué dans l’aula magna que les banques et l’industrie suisses ont largement profité du régime de discrimination raciale en Afrique du Sud.

Desmond Tutu, malade, sera présent en juin 2000 à Fribourg

La Faculté fribourgeoise n’a pu remettre la distinction en mains propres à Desmond Tutu, car le prélat anglican, âgé de 68 ans, est hospitalisé aux Etats-Unis pour soigner le cancer de la prostate dont il souffre depuis 1997. Il devrait être cependant présent à Fribourg lors d’une manifestation académique en son honneur en juin prochain. Premier Noir à être élu, en 1977, secrétaire général du Conseil sud-africain des Eglises (SACC), qui va devenir l’un des lieux de résistance à la politique de discrimination raciale du pouvoir blanc en Afrique du Sud, Desmond Tutu connaît brièvement les geôles du régime d’apartheid. Il recevra le Prix Nobel de la Paix en octobre 1984, vingt ans après Martin Luther King, dix ans avant que Nelson Mandela ne soit élu premier président noir de l’Afrique du Sud.

En novembre 1984, Desmond Tutu est élu évêque anglican de Johannesbourg, avant d’accéder au poste d’archevêque du Cap en 1986, fonction qu’il quittera dix ans plus tard. C’est alors que le président Mandela le sollicite pour présider la Commission «Vérité et Réconciliation» (TRC), chargée d’élucider l’une des périodes les plus sombres du continent africain.

La Suisse face à son histoire

Le Père Adrian Holderegger, sans mentionner explicitement le rôle controversé de l’économie suisse durant le régime d’apartheid, a souligné que la remise de ce doctorat a lieu dans un contexte qui met la Suisse au défi de faire face «en vérité» à l’histoire de ses relations avec l’Afrique du Sud.

Dans sa laudatio, le doyen de la Faculté de théologie a relevé que le lauréat appartient à ces personnalités ecclésiales hors du commun qui ont réussi à traduire dans la pratique les convictions théologiques dans un contexte social et politique extrêmement difficile.

Le doyen a encore mis en exergue la personnalité de Desmond Tutu, qui a permis que l’exigence évangélique fondamentale de l’égalité, de la justice et de la réconciliation devienne – après une longue phase d’apartheid, de séparation et de violence – l’élément porteur de la nouvelle société en gestation en Afrique du Sud. Comme président de la Commission «Vérité et Réconciliation» (TRC), il a réussi à mettre en route un processus qui met la réconciliation avant la haine, la vérité avant l’oubli, le droit avant l’arbitraire.

Klaus Demmer, une théologie morale dans la ligne du Concile Vatican II

La Faculté de théologie a encore décerné un deuxième titre de docteur honoris causa à Klaus Demmer, un théologien de la «Gregoriana», l’Université des jésuites à Rome. Originaire de Müünster, K. Demmer est l’un des plus importants représentants de la théologie morale dans l’espace germanophone, une personnalité engagée en faveur d’une théologie morale constructive, dans la ligne du Concile Vatican II. Ses publications, éditées en grande partie à Fribourg, témoignent d’une éthique théologique attentive au dialogue des sciences et des cultures.

Parmi les autres distinctions académiques, notons le titre de docteur honoris causa de la Faculté de droit au Français Philippe Malinvaud, professeur de droit privé à l’Université de Paris II Panthéon-Assas. P. Malinvaud est un spécialiste du droit immobilier et du droit de la construction et a œuvré au rapprochement des Universités de Fribourg et de Paris II. La Faculté des sciences économiques et sociales a décerné la même distinction au professeur allemand Wolfgang Eichhorn, de l’Institut de théorie économique et de recherche opérationnelle de l’Université de Karlsruhe. Le titre de docteur honoris causa de la Faculté des lettres est allé à unFribourgeois, Anton Bertschy, de Montévraz, pour ses travaux pédagogiques et didactiques, et particulier pour ses ouvrages scolaires, qui ont grandement contribué à la formation des élèves du canton de Fribourg.

Quant à la Faculté des sciences, elle a décerné le doctorat honoris causa au professeur Jürg Willi, ancien directeur de la polyclinique psychiatrique de l’hôpital universitaire de Zurich, dont les recherches reconnues au niveau international ont contribué à la reconnaissance de la médecine psychosociale et à son intégration dans le cursus de médecine. La Faculté honore également son analyse de la dynamique des relations de couple et de la thérapie de couple.

Pour l’homme politique, l’interpellation éthique est nécessaire

Dans son discours précédant la conférence du dominicain Jean-Louis Bruguès, professeur de théologie morale fondamentale à l’Université de Fribourg – qui a disserté sur les rapports entre l’éthique et la politique durant ces derniers siècles – le conseiller fédéral Joseph Deiss a souligné que la référence éthique constitue un point de repère indispensable dans la construction politique de la communauté mondiale. Et l’homme politique démocrate-chrétien, parvenu aux plus hautes charges de l’Etat fédéral, d’affirmer avec conviction «qu’aussi inconfortable qu’elle puisse être parfois, l’interpellation de l’éthique mérite d’être écoutée».

Le matin, lors de la messe en l’église du Collège Saint-Michel à l’occasion de la fête de Saint Albert le Grand, docteur de l’Eglise et patron des scientifiques, Mgr Bernard Genoud, l’évêque du diocèse, a invité l’assistance à mettre les études sous le regard de Dieu, étudiants et professeurs ne devant pas seulement devenir des savants, mais également des sages «faits pour les grands sommets». (apic/be)

15 novembre 1999 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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