La psychanalyste Marie Renaud-Trémelot utilise son expérience de clinicienne pour expliquer la réalité qui se cache derrière la possession | © KTO/Capture-écran
Suisse

«En Suisse, il y a une forte augmentation des demandes d'exorcisme»

En Suisse romande comme en Europe et aux États-Unis, le nombre de personnes se disant possédées ne cesse de croître, tout comme les demandes d’exorcisme. La possession serait-elle un simple trouble psychique? Une croyance teintée d’obscurantisme? La psychanalyste Marie Renaud-Trémelot répond.

Christine Mo Costabella / Adaptation: Carole Pirker

Dans Les nouveaux visages de la possession démoniaque (Ed. du Cerf), la psychanalyste Marie Renaud-Trémelot démontre comment ce phénomène trouve racine dans les failles de notre société. Avec la hausse observée du nombre de cas, il n’a jamais été aussi actuel. Marie Renaud-Trémelot (voir encadré) utilise son expérience de clinicienne pour expliquer la réalité qui se cache derrière la possession démoniaque et comment y faire face, dans une approche combinant accompagnement spirituel et psychologique.

Vous parlez dans votre livre des nouveaux visages de la possession démoniaque. Pourquoi les «nouveaux» visages?
Marie Renaud-Trémelot: Parce que la modalité de prise en charge de ces phénomènes a changé. Elle se fait aujourd’hui de façon collective, avec des groupes d’entraide et de façon plus laïque, alors qu’autrefois, les gens qui étaient très éprouvés étaient enfermés, soit dans les couvents, soit dans les hospices.

Vous le soulignez, les demandes d’exorcisme augmentent. Avez-vous un chiffre qui corrobore ce phénomène?
Il est un peu difficile de vous donner un chiffre. On peut en revanche dire qu’il y a une augmentation telle des demandes, qu’une procédure a été mise en place au Vatican il y a quelques années. Elle permet à des laïcs de réaliser des petits exorcismes, c’est-à-dire des prières de libération qui étaient auparavant réservés aux seuls exorcistes.

«Il y a une telle augmentation telle des demandes, qu’une procédure a été mise en place au Vatican il y a quelques années.»

Est-ce que cette augmentation concerne aussi la Suisse romande?
Le diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg, par exemple, a dû développer il y a quelques années un service multidisciplinaire pour y faire face. Cela dit, la hausse des cas concerne toute l’Europe et aussi les États-Unis. Le développement des Églises charismatiques, notamment évangélistes, y a remis au goût du jour des phénomènes d’emprise, car ces Églises intercèdent et appellent l’Esprit Saint, qui est un bon esprit. Mais ce faisant, elles activent aussi son pendant négatif, c’est-à-dire les mauvais esprits, qui peuvent faire intrusion chez certaines personnes.

En tant que psychanalyste et praticienne, comment comprenez-vous ce phénomène de possession et son actuelle augmentation?
Ce phénomène peut se traduire par une sorte d’envahissement du corps ou par un certain système de pensée. Quant aux raisons liées à son augmentation, elles tiennent à notre société où les gens sont de moins en moins en lien. On y trouve des communautés qui cohabitent les unes avec les autres, mais les personnes qui n’y trouvent pas leur place sont souvent ostracisées et souffrent d’une solitude énorme. Quand leur souffrance psychique ne peut pas être prise en compte collectivement, certaines d’entre elles peuvent traduire cette solitude par des phénomènes d’emprise psychique et de possession. 

«Les pensées blasphématoires sont également assez fréquentes, mais le ressenti d’une personne possédée peut être de tout type.»

Et que ressent une personne qui a des soupçons d’être possédée?
Elle a souvent des pensées obsédantes, de type pornographiques ou liées à des images violentes. Elle peut aussi ressentir des bizarreries dans son corps, comme l’impression d’être pénétrée durant la nuit, un phénomène que l’on appelle en psychiatrie hallucination génitale. Les pensées blasphématoires sont également assez fréquentes, mais le ressenti d’une personne possédée peut être de tout type.

Est-ce que les personnes qui éprouvent ces phénomènes sont croyantes?
Oui, assez souvent car il y a quand même un terreau culturel, c’est-à-dire que les personnes sont imprégnées d’un discours dans lequel elles peuvent se retrouver. 

Et que serait pour vous un exorcisme réussi?
Un exorcisme qui permet un apaisement complet et durable, mais je crois hélas que cela n’existe pas. Selon moi, il s’agit de tenir ensemble les approches spirituelle et psychologique, car la prise en charge des demandes d’exorcisme est parfois insuffisante, vu qu’il n’y a pas d’accompagnement en amont ni en aval. Les personnes ont donc besoin de répéter plusieurs fois un exorcisme, avec un accompagnement psychique pour couper le cercle vicieux.

«La disparition du diable est toute relative, car il n’y a jamais eu autant de production littéraire et cinématographique sur le sujet.»

Dans l’Église catholique, on parle beaucoup moins du diable depuis les années 1960, depuis le Concile Vatican II. Comment expliquer ce retour étonnant du diable?
La disparition du diable est toute relative, car il n’y a jamais eu autant de productions littéraires et cinématographiques sur le sujet. S’il a donc disparu dans le discours religieux, notre imaginaire collectif, lui, reste imprégné de l’image du diable.

D’ailleurs, vous l’écrivez, à partir du XIXᵉ siècle, cette figure du diable quitte le domaine du religieux pour rejoindre en force celui de la culture.
Tout à fait, cette figure a été bien commode aussi pour dialectiser les conflits, entre, par exemple, la Russie et les pays européens. On retrouve cette forme de diabolisation des puissances ennemies dans tous les grands conflits du XXᵉ siècle. En réalité, cette figure du diable incarne la radicale altérité du mauvais, de l’étranger et de ce qui fait peur.

Il existe aujourd’hui beaucoup d’œuvres de fiction qui parlent du diable. Est-ce que cela peut exercer une influence sur les patients qui s’identifient à ce qu’ils voient dans la pop culture?
Oui, aux États-Unis notamment, avec des personnages de fiction qui se diabolisent et perpétuent des tueries de masse. On y trouve aussi certaines formes de fanatisme religieux qui s’identifient complètement au diable et qui commettent des atrocités. Mais je pense qu’en Europe il y a un lien à la métaphore qui permet de prendre de la distance.

Vous n’avez pas voulu voir le film L’exorciste. Pour quelle raison?
Effectivement, je n’ai jamais pu voir ce film (sorti en 1973, ce film est considéré comme un classique du cinéma d’horreur, ndlr) qui raconte la possession d’une petite fille, car il y a un insupportable qui réside dans l’obscénité du traitement du corps de l’enfant: il est voué à l’obscène par le travail du diable. Je ne peux pas voir ça, d’autant plus que théologiquement, c’est faux. En effet, dans la majorité des textes de la théologie catholique que j’ai pu lire, comme dans les textes de la démonologie, le diable ne peut pas posséder le corps d’un enfant. C’est théoriquement impossible.

Vous dites que souvent les personnes qui se sentent possédées ont vécu des abus sexuels. Avez-vous une explication?
C’est fréquent, en effet, même si ce n’est pas toujours le cas. L’abus sexuel, quand il est vécu très précocement, représente un traumatisme et une effraction. Il laisse des cicatrices intérieures, spirituelles ou psychiques, tellement difficiles à guérir que cela peut permettre l’éclosion de certaines formes de troubles.

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C’est un peu la double peine…
Oui, car chez certaines personnes, cela se double d’une grande inhibition et d’un repli sur soi. Chez d’autres, cela peut provoquer l’abandon complet de toute sexualité ou au contraire une hypersexualisation. Chez d’autres encore, cela engendre une forme de souffrance psychique incurable. Je ne dis pas que tout traumatisme sexuel aboutit à une forme d’emprise, mais cela peut favoriser l’accession à ce type de discours. 

Il y a, dites-vous, un point commun entre l’approche de la souffrance par la psychanalyse et par la religion. Quel est le rôle de la parole?
La parole permet de faire dégonfler l’imaginaire. Saint Thomas d’Aquin disait que le diable intervient par le biais de l’imaginaire. La confession comme la psychanalyse d’orientation lacanienne permettent de faire dégonfler l’imaginaire pour se tenir plus au pied du réel, de ce qu’on vit concrètement, et non pas de ce qui pourrait être de la supposition. En fait, parler d’une obsession lui fait perdre de sa force.

Pour quelles raisons?
Parce que ce qui nous éprouve dans notre corps se dégonfle par la parole. C’est comme si vous aviez un ballon bien gonflé, qui serait notre imaginaire. La parole permet de faire un petit trou dans ce ballon. Soit elle le fait éclater d’un coup, soit elle permet d’évacuer tout doucement cette pression qui est dans le ballon, et qui est ce que nous appelons en psychanalyse jouissance, qui ne fait qu’augmenter quand on l’alimente avec l’imaginaire. (cath.ch/cp/bh)

Les nouveaux visages de la possession démoniaque Marie Renaud-Trémelot, Ed. du Cerf, 2025, 288 p.

Une spécialiste de la possession démoniaque
Psychanalyste praticienne, la Française Marie Renaud-Trémelot est docteure en psychologie. Installée en Suisse, elle exerce au CHUV, à Lausanne, et dans un cabinet à Aigle (VD). Elle est l’autrice d’une thèse soutenue en 2020 à l’Université Rennes II sur la possession démoniaque aujourd’hui. Pour ce travail de recherche, elle a assisté à des exorcismes, des séminaires sur la question et rencontré de nombreuses personnes touchées par le sujet. Dans Les nouveaux visages de la possession démoniaque, son approche du phénomène jette un pont entre psychanalyse, culture et religion et nous invite à une réflexion sur les frontières de l’âme et de la raison. CP

La psychanalyste Marie Renaud-Trémelot utilise son expérience de clinicienne pour expliquer la réalité qui se cache derrière la possession | © KTO/Capture-écran
22 avril 2026 | 17:00
par Rédaction
Temps de lecture : env. 7  min.
Démon (7), diable (26), Eglise catholique (119), Exorcisme (25), Lucifer (2)
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