Suisse

Julia Moreno: «Jésus était le communicateur par excellence»

Pour Julia Moreno, la communication de l’Eglise est tout sauf un «accessoire», c’est une force nécessaire. Elle-même chargée de la communication pour l’Eglise dans le canton de Neuchâtel, elle estime que l’institution a, avec l’Evangile, les armes pour lutter contre la «toxicité» qui empoisonne, à notre époque, le monde des médias.

Dans son message pour la 54e Journée mondiale des communications sociales, le pape François dit: «Combien de récits nous intoxiquent, en nous persuadant que, pour être heureux, nous aurions constamment besoin d’avoir, de posséder, de consommer». En tant que responsable de communication au sein de l’Eglise, que pensez-vous de cette déclaration?
Julia Moreno: C’est l’une des phrases clé de ce texte magnifique. Il est essentiel que le pape mette en garde contre cela. Il démontre ainsi qu’il comprend très bien le monde actuel, et le problème central que posent les «Fake News» et autres dérives médiatiques.

La toxicité des messages n’est en elle-même pas un phénomène nouveau. Les récits ont toujours servi à endormir, au mieux les enfants, au pire les consciences. Dans la Genèse, déjà, c’est ce que fait le serpent quand il vient tromper Eve. Il s’est toujours agi d’appuyer sur les points sensibles pour obtenir quelque chose, surtout des avantages matériels. C’est une bataille sans fin. Mais le pape François sait qu’il est possible de lutter par l’Esprit Saint. Ce dernier va toujours venir nous taper sur l’épaule pour dire: «Ok, tu es un corps, tu possèdes des choses, mais tu es aussi un esprit, une âme. Et c’est quoi l’essentiel pour toi?»

Comment alors l’Eglise peut-elle lutter contre la toxicité médiatique?
Le christianisme, c’est un récit sacré et un sacré récit. L’Evangile est une arme en elle-même, il transcende tout, il transgresse les frontières et le temps. Le récit chrétien a survécu à tout et il est infiniment adaptable, aux guerres, aux pandémies… on dirait qu’il a tout prévu. Quand on est empêché d’aller à la messe, on peut communier par le désir, c’est quand même génial. Notre religion a cette Parole forte qui résonne tout le temps, qui la rend «à l’épreuve des balles» et du toxique.

Cela dit, je trouve que dans cette période de pandémie, les réseaux sociaux sont devenus vraiment sociaux. Une immense solidarité fonctionne grâce à eux. Il y a des défauts, mais l’élan humain est inédit et beau. Notre Eglise les utilise pour garder le lien fort avec ses fidèles et les personnes fragilisées.

«Le message qu’on donne n’a pas besoin d’être déguisé. Il est tellement beau et bienveillant qu’il peut être accueilli sans les artifices du marketing.»

Pourtant, l’Eglise prend des coups, notamment avec les récents scandales…
Il y a aussi des «vraies news» qui lui tombent dessus, effectivement. Et l’Eglise doit en tirer les conséquences. Mais, c’est aussi vrai qu’elle est une cible facile, dans le sens où il est «de bon ton» pour les médias de la critiquer. Cela a certainement toujours été le cas, mais ça ne veut pas dire qu’il ne faut pas réagir.

En fait, la meilleure chose que peut faire l’Eglise, c’est d’utiliser les mêmes moyens que les diffuseurs de toxicité, c’est-à-dire les mêmes médias. Il faut qu’elle soit là où les personnes ont les yeux et les oreilles. Si c’est des Tweets, on tweete. Elle peut transmettre par les mêmes canaux que les autres, mais sans manipuler comme les autres. Le message qu’on donne n’a pas besoin d’être déguisé. Il est tellement beau et bienveillant qu’il peut être accueilli sans les artifices du marketing.

En parlant de «toxicité médiatique», des prélats de l’Eglise catholique ont récemment relayé des thèses relevant du «complotisme».
En tant que sociologue, je connais bien les théories du complot. C’est un phénomène qui m’irrite particulièrement. Principalement parce que c’est trop facile d’attaquer quelqu’un de la sorte, sans élément, ni preuve. On l’a fait plus que couramment dans l’histoire, notamment contre des populations vulnérables tels que les juifs, ou les migrants. Avec les conséquences tragiques que l’on sait. Jésus mettait également en garde contre les bruits et les commérages et je trouve dommage que certains dans l’Eglise utilisent ces mêmes moyens. Il ne faut pas leur donner plus d’écho qu’ils ne le méritent.

«Finalement, il faut utiliser la communication dans son étymologie vraie, qui est de ‘porter vers l’autre’, de partager.»

Alors Communiquer, oui, mais sur quel modèle?
Il faut juste imiter Jésus. Il a été le communicateur par excellence. Il a toujours répété les choses, mais chaque fois en les approfondissant, et en adaptant son discours au public qu’il rencontrait, avec les moyens et les codes de son époque, mais sans trahir jamais le fond du message. Finalement, il faut utiliser la communication dans son étymologie vraie, qui est de «porter vers l’autre», de partager. Jésus partageait tout. Il a même partagé Sa condition humain, Sa mort et Sa résurrection.

Mais utiliser les nouveaux médias, ça ne veut pas dire délaisser ceux d’avant. Nous avons toujours autant besoin des messes et des célébrations. Il faut utiliser la créativité humaine, en faisant en sorte que ce soit beau mais surtout respectueux et vrai. Comme dit le pape: «L’Eglise ne grandit pas par prosélytisme mais par son attraction, et donc par son témoignage».

Quelle est la spécificité de cette communication?
Elle n’est certes pas habituelle. Ce n’est pas du rabâchage d’une vieillerie, c’est un don vivant, toujours actuel. Ce n’est pas un produit, on ne vend pas un aspirateur. Il faut constamment se demander où est l’essentiel. Suis-je en train de faire honneur au Seigneur en faisant ça? Le fais-je pour suivre Jésus ou pour une gloriole personnelle? J’essaie toujours de me ramener à ces paroles du pape François prononcées devant les membres du dicastère de la communication: «Si vous voulez communiquer seulement une vérité sans la bonté et la beauté, arrêtez-vous, ne le faites pas. Si vous voulez communiquer une vérité plus ou moins, mais sans vous impliquer, sans témoigner de cette vérité avec votre propre vie et votre propre chair, arrêtez-vous, ne le faites pas».

Qu’est-ce qui vous a motivée à accepter ce poste de communication dans l’Eglise?
C’est quelque chose qui m’est tombé du ciel. Pour moi c’était de l’ordre de la Providence. A la base, j’ai une formation en sociologie, j’aime comprendre les rapports entre les personnes, les rites humains. Avant le vicariat de Neuchâtel, j’ai travaillé dans des agences de communication. Que j’aie pu vendre de l’eau minérale ou des montres, je me suis toujours investie dans ce que je faisais. Puis, je suis tombée sur l’annonce du poste dans le journal. Mais j’avais déjà 50 ans, et je pensais être trop âgée pour être prise. J’étais cependant poussée à poser ma candidature. Et finalement, j’ai découvert, après avoir été engagée, que c’était une mission. Que cela revêtait un sens très profond pour moi de mettre mon métier au service de la plus belle agence de communication au monde. Je suis passée d’une communication commerciale à une communication «vitale», dans le sens où cela a rejoint complètement mon être et ma vie.

«Mais utiliser les nouveaux médias, ça ne veut pas dire délaisser ceux d’avant. Nous avons toujours autant besoin des messes et des célébrations.»

Comment avez-vous vécu cette «mission» jusqu’à présent?
Il faut tout d’abord avouer que ce n’est pas très facile de travailler dans l’Eglise. On y trouve les mêmes défauts que dans toutes les structures humaines, mais les sensibilités y sont un peu exacerbées. Sans doute à cause du poids de la mission, que chacun ressent. Mais c’est également un milieu où l’on rencontre beaucoup de personnes extraordinaires, des gens avec une intelligence, une bienveillance énorme.

En ce temps de pandémie, toutes les activités de l’Eglise se sont retrouvées tout à coup cloîtrées dans nos écrans TV ou informatiques. Nourrir le site internet est donc une belle et grande responsabilité.

Grâce à Don Pietro Guerini (le vicaire épiscopal à Neuchâtel, ndlr.), excellent guide, je peux avoir à mon poste une très grande liberté, être créative, explorer des pistes et entrer dans la stratégie et la défense de notre Eglise, un défi de taille mais stimulant, dans un canton très laïc et très protestant.

En fait, j’ai plein de niveaux différents de satisfaction. Le principal est la possibilité de relayer tout le temps des belles choses, ça me nourrit. Et mon métier me change. J’ai toujours été pratiquante, mais depuis que je suis à Neuchâtel, je ne vais pas à la messe de la même façon. J’apprivoise, j’approfondis cette religion que j’aime. Je reconstitue quotidiennement la Parole du Christ, et cette Parole me constitue. Le métier de communicant est cela: une mission où il faut se réévangéliser tout le temps. (cath.ch/rz)

Julia Moreno est tombée depuis toute petite dans le chaudron de la communication. Née à Séville, en Andalousie, elle arrive en Suisse à l’âge de deux ans, en 1969. Son papa a un contrat de travail comme relieur d’art aux éditions St-Augustin, à St-Maurice (VS). Elle vit ainsi son enfance entourée de livres.

Elle passe sa jeunesse principalement en Valais, dans une famille croyante et pratiquante, dans une ambiance religieuse «familiale». Elle étudie au Collège Regina Pacis de St-Maurice. Le bac en poche, elle décide d’entrer en sociologie à l’Université de Lausanne. Elle en sort avec un master. Elle travaille ensuite dans diverses agences de communication, optant pour des postes qui la font habiter dans beaucoup de villes de Suisse, de Lausanne à Neuchâtel, en passant par Genève et Berne. Elle prend la tête du service de communication du vicariat épiscopal de Neuchâtel en 2017. Julia Moreno est mariée et a deux enfants adolescents. RZ

Julia Moreno, responsable de la communication de l'Eglise catholique dans le canton de Neuchâtel | © Raphaël Zbinden
20 mai 2020 | 17:00
par Raphaël Zbinden
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