Pape François – Patriarche Cyrille: Une rencontre à «hauts risques» à La Havane

A l’occasion de sa visite en Amérique latine du 11 au 22 février 2106 – à Cuba, au Paraguay et au Brésil – le patriarche Cyrille de Moscou rencontrera le pape François le 12 février durant deux heures, à l’aéroport international de La Havane, à Cuba. Le chef de l’Eglise catholique poursuivra ensuite sa route vers le Mexique, pour une visite pastorale qui s’achèvera le 18 février. La rencontre au sommet de La Havane s’avère à «hauts risques».

Le patriarcat orthodoxe de Moscou souligne que la coïncidence de dates des visites du chef de l’Eglise orthodoxe russe en Amérique latine et du pape François au Mexique a permis d’organiser une telle rencontre. Mais ce n’est pas le gouvernement russe, contrairement à certaines rumeurs, qui aurait été à l’origine de cette rencontre historique, a fait savoir le 10 février Vladimir Legoïda, président du Département synodal pour les relations de l’Eglise avec la société et les médias.

Pas d’interférence du gouvernement russe ?

«Le gouvernement russe n’a pas pris part aux négociations concernant l’organisation de la prochaine rencontre historique entre le patriarche et le pape à Cuba», a-t-il déclaré. L’Eglise orthodoxe russe avait à plusieurs reprises relevé que les relations entre les deux Eglises se développaient indépendamment des contacts interétatiques entre la Russie et le Vatican.

Ces dernières années, relève le Patriarcat de Moscou, de multiples propositions ont été faites quant au lieu de cette rencontre. «Cependant, le patriarche Cyrille a dès le départ refusé qu’elle ait lieu en Europe, car c’est en Europe qu’a débuté la triste histoire des divisions et des conflits entre chrétiens».

Des problèmes en suspens

Alors que nombre de problèmes entre l’Eglise orthodoxe russe et l’Eglise catholique romaine restent en suspens, «la protection des chrétiens au Moyen-Orient contre le génocide est un défi qui nécessite d’urgence des efforts conjugués», souligne Vladimir Legoïda. «L’exode des chrétiens des pays du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord est une catastrophe pour le monde entier!»

Le patriarche et le pape discuteront également des «défis communs au christianisme dans le monde moderne», précise-t-il. Cette première rencontre historique entre un patriarche de Moscou et un pape a été préparée en secret pendant deux ans. Moscou espère que celle-ci «ouvrira une nouvelle page dans les relations entre les deux Eglises».

La communauté russophone de Cuba attend Cyrille «avec impatience»

En dehors de la question de la situation critique des chrétiens au Moyen-Orient et partout où ils subissent des persécutions, plusieurs thèmes intéressant les relations bilatérales et la politique internationale seront abordés. La rencontre se terminera par la signature d’une déclaration commune.

Le président cubain Raul Castro a, à plusieurs reprises, invité à La Havane le primat de l’Eglise orthodoxe russe. Ce dernier se rend à Cuba notamment à l’occasion du 45e anniversaire de la consécration de la première église du Patriarcat de Moscou à La Havane, dédiée aux saints Constantin et Hélène. «La communauté russophone de Cuba, qui compte 15’000 personnes, attend avec impatience la visite de son primat», note l’Eglise orthodoxe russe.


Encadré

Une rencontre qui se prépare depuis deux décennies

La rencontre des chefs des Eglises orthodoxe russe et catholique romaine se prépare depuis longtemps. Dans les années 1996-1997, des négociations intensives avaient été menées afin d’organiser d’une rencontre entre le patriarche Alexis II et le pape Jean Paul II en Autriche.

«Il avait cependant fallu mettre un terme à ces négociations à cause de problèmes sur lesquels aucun accord n’avait pu être trouvé. Il s’agissait avant tout des agissements des gréco-catholiques en Ukraine et du prosélytisme des missionnaires catholiques sur le territoire canonique du Patriarcat de Moscou», écrit le Patriarcat de Moscou, précisant que la hiérarchie de l’Eglise orthodoxe russe n’avait jamais rejeté la possibilité d’une telle rencontre «lorsque les conditions nécessaires seraient réunies».

L’»uniatisme», principal obstacle aux yeux de Moscou

Durant toutes ces années, le principal obstacle à la tenue d’une rencontre avec le pape a été, du point de vue de Moscou, «l’uniatisme», c’est-à-dire la présence en Ukraine de l’Eglise gréco-catholique (EGCU) unie à Rome.

«L’anéantissement de trois diocèses du Patriarcat de Moscou en Ukraine occidentale par les uniates dans les années 1980-90, le transfert du centre de l’Eglise gréco-catholique ukrainienne de Lvov (Lviv, pour les Ukrainiens, ndlr) à Kiev, la volonté affichée de cette Eglise de s’arroger le statut de Patriarcat, le développement de la mission de l’EGCU sur les terres traditionnellement orthodoxes d’Ukraine de l’Est et du Sud, le soutien des uniates aux schismatiques, tous ces facteurs n’ont fait qu’aggraver le problème», écrit le Patriarcat de Moscou.

La situation empire en Ukraine

Ce dernier affirme que la situation a encore empiré avec les évènements de ces derniers temps en Ukraine, «auxquels les représentants de l’EGCU ont pris la part la plus active, lançant des slogans antirusses, voire russophobes. Ainsi, malheureusement, le problème de l’uniatisme est toujours à l’ordre du jour, et l’union reste une blessure sanglante et béante, empêchant l’entière normalisation des relations entre les deux Eglises».

Mais dans le contexte de la tragédie qu’affrontent les chrétiens «au Moyen-Orient, en Afrique du Nord et en Afrique centrale, ainsi que dans d’autres régions où les extrémistes se livrent à un véritable génocide de la population locale, exige des mesures immédiates et une plus grande collaboration entre les Eglises chrétiennes. Dans le contexte de cette tragédie, il est nécessaire de mettre de côté les désaccords intérieurs et d’unir nos efforts pour le salut du christianisme dans les régions où il est soumis à de cruelles persécutions».


Encadré

Pas de grands changements à attendre, pour Sviatoslav Shevchuk

«Je ne pense pas que la rencontre du pape François avec le patriarche Cyrille le 12 février apportera des changements quelconques», estime Sviatoslav Shevchuk, chef de l’Eglise gréco-catholique d’Ukraine. L’archevêque majeur de Kiev et de Galicie estime cependant qu’il est bon que la réunion ait lieu et se dit heureux que, «finalement, il y a une compréhension de la part de l’Eglise orthodoxe russe que les réunions sont nécessaires».

Le chef de l’EGCU relève que pendant de nombreuses années, le Patriarcat de Moscou a refusé de de participer à une telle rencontre, prétextant que l’Eglise «uniate» était un obstacle au dialogue.

«L’hérésie de l’œcuménisme»

«La rencontre ne peut pas être une fin en soi, mais doit plutôt être un instrument, un moyen nécessaire pour un dialogue honnête et ouvert. C’est la raison pour laquelle je me réjouis que nous ne sommes plus considérés comme un obstacle et que nous ne sommes plus utilisés pour justifier la réticence à s’engager dans un tel dialogue».

Le chef de l’EGCU espère également que cette rencontre va changer la rhétorique de la part des radicaux au sein de l’Eglise orthodoxe russe. «Ces derniers ne reconnaissent pas l’Eglise catholique comme une véritable Eglise, rebaptisent les catholiques, font du prosélytisme à leur encontre, refusent de participer à la prière commune, et, dans l’ensemble, qualifient ‘d’hérésie de l’œcuménisme’ tout le processus de recherche de l’unité des Eglises».

La blessure non guérie du pseudo «Synode de Lvov»

L’archevêque majeur de Kiev et de Galicie souligne que la rencontre entre les deux chefs d’Eglise aura lieu – pratiquement jour pour jour – 70 ans après le pseudo «Synode de Lvov», qui liquida l’Eglise gréco-catholique d’Ukraine.

En 1946, le clergé grec-catholique avait été intégré de force à l’Eglise orthodoxe du Patriarcat de Moscou. Cette Eglise catholique de rite byzantin, présente essentiellement en Ukraine occidentale, était unie à Rome depuis 1596. Quelque 200 prêtres se rallièrent à l’Eglise orthodoxe russe lors du pseudo «Synode de Lvov», tandis que la hiérarchie ecclésiale et les prêtres refusant la «conversion» obligatoire à l’orthodoxie furent déportés et internés au goulag. L’Eglise grecque-catholique continua sa vie dans la clandestinité et fut à nouveau légalisée à la chute du communisme dans l’ancienne Union soviétique.

«Malheureusement, à ce jour, l’Eglise orthodoxe russe n’a pas encore condamné cet acte de contrainte commis par les autorités soviétiques, déplore Mgr Shevchuk. Nous espérons que la rencontre du pape avec le patriarche de Moscou va créer un nouveau cadre pour avancer dans le sens de la justice historique». (cath.ch-apic/mospat/risu/interfax/be)

Sviatoslav Chevtchouk, chef de l'Eglise gréco-catholique d'Ukraine | risu.org.ua
10 février 2016 | 16:45
par Jacques Berset
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