Conférence sur l’accompagnement des mourants
Porrentruy: «Ce qui compte, c’est de bien mourir»
Porrentruy, 22 novembre 2011 (Apic) Le bibliste et professeur de sciences des religions Didier Berret a animé, vendredi 18 novembre au centre paroissial «Les Sources» à Porrentruy, une conférence sur «l’approche de la mort selon les courants religieux présents au Jura». Invité par l’Association Jurassienne d’Urgence et de Soutien aux Traumatisés de l’Existence (AJUSTE), il a montré que l’accompagnement des mourants est essentiel, que l’on soit croyant ou pas.
«En Inde, les membres de la communauté jaïn ont une manière bien particulière de se préparer à la mort. Lorsqu’ils sentent que la fin est proche, qu’ils sont vieux et fatigués, les jaïns se retirent après avoir dit au revoir à leurs proches et réglé leurs dettes. Ils entament alors un pèlerinage jusqu’à un monastère où ils vivront l’ultime étape de leur vie entourés par d’autres membres de leur communauté.»
Alors que des images sont projetées sur un grand écran, Didier Berret poursuit son exposé. A l’entendre, comme les hindous et les bouddhistes, les jaïns considèrent que leur corps n’est qu’une enveloppe qu’il faut à un moment abandonner pour permettre à l’âme de se libérer, de poursuivre sa vie à travers la réincarnation ou atteindre le nirvana. «Pour abandonner cette enveloppe, c’est nu qu’ils entament un jeûne progressif. Ils délaissent donc leurs vêtements et les aliments solides, puis vont cesser aussi de boire jusqu’à ce que, comme une flamme sur laquelle on souffle, ils s’éteignent. Durant tout ce processus, les autres membres de la communauté accompagnent le mourant en priant et en imitant sa respiration pour bien montrer qu’ils sont en communion avec lui». Selon le conférencier, l’un des éléments importants de ce cheminement vers la mort, c’est que l’agonisant ne meurt pas seul, mais entouré de personnes qui le soutiennent et qui l’aident dans cette étape cruciale de son existence. La mort est ainsi vécue comme un accomplissement.
Un rituel bien défini: les «artes moriendi»
«Les ’artes moriendi’ sont nés dans un contexte catastrophique. Au XIVe siècle, c’est parti des époques les plus sombres marquées par la peste noire qui, durant cinq longues années va décimer la moitié de la population européenne». Didier Berret évoque alors le cycle infernal généré par les guerres et la famine qui entraîne une instabilité générale dans cette Europe chrétienne: «Paradoxalement, la population survivante et apeurée va entrer dans une grande période de pénitence». C’est à cette époque que sont apparues les danses macabres qui amenaient les gens à descendre dans la rue déguisés en squelette pour danser. C’est aussi durant cette période que la mort est représentée par «la faucheuse», cette entité squelettique munie d’une faux. «C’est après cette époque désastreuse que des théologiens ont publié des ouvrages pour aider les gens à mourir… les fameux ’artes moriendi’. Le dominicain allemand Henri Suso, l’un des précurseurs de ce type de traités a écrit : «Quel effroi est le mien. Je n’ai jamais su encore que la mort était aussi près de moi. Je serai tous les jours à guetter la mort et je regarderai autour de moi pour qu’elle ne me surprenne pas par derrière. Je veux apprendre à mourir». La crainte de la mort est le début de la sagesse, la voie qui mène au salut.
L’’Ars moriendi’ fut parmi les premiers livres imprimés et largement diffusés, en particulier en Allemagne. En six chapitres, il décrit les bons côtés du décès et donne des recommandations pour «bien mourir», présente les tentations de l’agonie (manque de foi, désespoir, impatience, orgueil et avarice) et les moyens de s’en défendre. Il énumère les sept questions à poser au mourant et, posant la vie du Christ en modèle, indique l’étiquette à suivre autour d’un lit de mort et les prières à formuler.
On retrouve, selon Didier Berret, tous ces thèmes dans la peinture de l’époque «en particulier dans l’œuvre de Jérôme Bosch, où la Faucheuse est souvent représentée dans ses tableaux, notamment dans la mort de l’avare».
Le jugement dernier
«Bien mourir» suppose un accompagnement et le fait de recevoir les derniers sacrements, selon le conférencier, qui affirme que c’est une réalité encore bien présente aujourd’hui. «Qui que l’on soit et quelle que soit sa religion, la mort demeure un profond mystère qui suscite à la fois toutes les fantaisies, tout l’imaginaire et toutes les peurs», lance le bibliste avant de citer Sigmund Freud: «en tant qu’être raisonnable, l’homme sait la mort inévitable, mais au fond de lui-même, dans l’inconscient, il fait comme s’il n’en était rien, comme s’il n’était pas concerné, comme si la mort était la peine des autres. Nous essayons de tuer la mort par notre silence, parce que nous ne pouvons l’assumer. On sait que ce qui est inconnu est ce qui fait le plus peur».
Didier Berret rappelle que les plus anciens vestiges humains sont des tombes. Ce qui laisse supposer que – de tout temps – les hommes croyaient à un au-delà: «L’homme, contrairement aux animaux, se considère mortel. Il a conscience que sa vie est limitée dans le temps. On peut dès lors se poser la question – dans nos traditions religieuses – de savoir si la mort est à considérer comme un bout ou un but. Si c’est un bout, l’après c’est le néant. Si c’est un but, on peut espérer ou croire qu’après la mort il y a une autre vie, ou une vie qui continue».
Le jugement dernier est aussi un sujet récurrent au moment de faire le bilan de sa vie: «La personne agonisante, qu’elle soit croyante ou pas, va être confrontée à cette image d’un jugement dernier, car s’il n’est pas dans l’au-delà, il est déjà ici, puisque l’agonie est toujours un temps de relecture de sa vie… de bilan. C’est l’ultime rendez-vous avec soi-même et ses proches. C’est souvent le temps de dire pardon ou je t’aime à ceux qui nous ont accompagnés pour bien partir en paix».
L’accompagnement
Les questions qui entourent l’approche de la mort (Quel sera mon sort ? Que devient mon corps ? Est-ce seulement une enveloppe ? Qu’est qu’on en fera ? Va-t-on l’enterrer ? La brûler ? Que vais-je laisser derrière moi ?) révèlent l’importance de l’accompagnement. «On remarque dans ces accompagnements de mourant, que des images religieuses de l’enfance peuvent ressurgir, notamment lorsque la foi n’a pas été pratiquée depuis longtemps. Ces images amènent aussi leur lot d’interrogations et de doutes». «Les protestants, qui n’ont pas de sacrement des malades, imposent volontiers les mains sur l’alité et prient avec lui». Selon Didier Berret, toutes les communautés religieuses du monde considèrent l’accompagnement des mourants comme une nécessité ou comme un devoir d’amour envers eux et, quelle que soit la tradition religieuse, cet accompagnement se vit toujours par la prière ou la méditation «avec»: «On constate aujourd’hui, alors que la mort est moins ritualisée et que 70% des gens meurent à l’hôpital, que beaucoup de personnes peuvent se sentir abandonnées, délaissées ou démunies devant leur propre mort, si elles ne sont pas entourées. Il y a la nécessité pour ces personnes d’inventer et d’assumer leur propre mort. Ce qui a fait dire à la sociologue Danièle Hervieu-Léger que, contrairement à l’époque des «artes moriendi», «l’enfer est désormais ce qui précède la mort, mais pas ce qui vient après». Etre abandonné, coupé de ceux que l’on aime, est probablement la cause première de souffrance spirituelle, celle qui touche au sens même de sa vie. «Et ce ne sont ni les croyances, ni même les rituels qui peuvent suffire à apaiser cette souffrance née du besoin fondamental de se sentir relié. Seule une présence est en mesure de la combler, d’où l’importance vitale de l’accompagnement des personnes en fin de vie».
AJUSTE
L’Association Jurassienne d’Urgence et de Soutien aux Traumatisés de l’Existence – AJUSTE – fait partie du Réseau National d’Aide Psychologique d’Urgence (RNAPU), commission spécialisée permanente du Service Sanitaire Coordonné.
Suite à un évènement traumatique l’association met à disposition des personnes touchées (présentant des signes de stress post-traumatique) et de leurs proches, du personnel formé en soutien psycho-social. Sans visée thérapeutique, cette intervention à pour but d’atténuer les effets immédiats du stress, ainsi que de soutenir les personnes concernées et de les informer sur les réactions possibles. www.ajuste.ch (apic/sic/js)




