Le feu qui couvait sous la cendre assombrit le traité de Libre Echange

Mexique: le rêve mexicain détruit par la révolte indienne (060194)

Par Carlos Fazio, traduit et adapté de l’espagnol par Pierre Rottet

Mexico, 5janvier(APIC) Le Mexique réel a explosé à la tête du président

Carlos Salinas, avec ses «mythes géniaux» et son rêve de faire du Mexique

un pays du «premier monde». La rebellion indigène dans le Chiapas, dans la

première demi-heure de l’an nouveau, a tristement marqué le couronnement

que le «salinisme» pensait pouvoir trouver avec l’entrée en vigueur, au même moment, du Traité de Libre Echange (ALENA) avec les Etats-Unis et le Canada.

Le spectaculaire soulèvement de l’Armée Zapatiste de Libération Nationale (EZLN), inconnue jusque-là, n’est pas sans rappeler celui survenu dans

les années septante dans l’Etat du Guerrero, dans le sud du pays, où la

guérilla de Genaro Vasquez et Lucio Cabanas, avait rendu possible, postérieurement à la défaite de la rebellion, l’introduction de réformes dans

l’Etat en question, la construction de routes, d’écoles, de centres de santé et d’approvisionnement.

Le parallèle entre ces deux événements est d’autant plus frappant que la

région du Chiapas passe pour être aujourd’hui la plus pauvre du pays et la

moins écoutée dans ses revendications. Depuis belle lurette déjà, l’évêque

de San Cristobal de las Casas, familièrement appelé «l’évêque des Indiens»,

se bat aux côtés de ceux-ci. Réclamant pour eux leur droit à la terre et à

la dignité.

L’engrenage de la violence

«On aurait voulu pousser les Indiens à la violence, leur faire admettre

qu’elle était l’unique possibilité de se faire comprendre, qu’on n’aurait

pas agi autrement», commente-t-on du côté de l’évêché à San Cristobal. Et

si aujourd’hui seulement, à mots couverts, internationalisation du soulèvement oblige, on reconnaît officiellement à Mexico le grave sous-développement du Chiapas, on ne demeure pas moins muet sur les exactions dont sont

victimes les indigènes: répression, torture, assassinats, racisme, sans

parler des abus de pouvoir, de la misère, de la faim et des problèmes de

santé. L’embarras du gouvernement est d’autant plus grand que la date choisie pour le début de l’insurrection coïncide non seulement avec l’entrée en

vigueur de l’ALENA, mais aussi avec le début d’une année marquée par les

élections présidentielles.

L’avocat des Indiens, Mgr Ruiz, qui s’est vu récemment encore invité à

«réfléchir sur ses options pastorales» par le nonce apostolique à Mexico,

n’a du reste jamais cessé de montrer du doigt les coupables: le capitalisme

sauvage, l’exploitation, les grands propriétaires, l’armée et ses hommes de

main, les multinationales de l’industrie du bois… le pouvoir mexicain et

ses représentants dans le Chiapas. Ses oppositions lui valurent de multiples problèmes avec les propriétaires terriens et les éleveurs de la région. Et son engagement aux côtés des communautés indigènes provoqua l’ire

du gouvernement. On ne compte plus les menaces de mort proférées à son encontre.

Près d’un million d’indigènes descendants des Mayas répartis en 13 ethnies, forment actuellement près de la moitié de la population du Chiapas,

une région situé aux confins du Mexique, plus proche du Guatémala voisin

que de la capitale Mexico. Selon Mgr Ruiz, 15’000 d’entre eux sont morts de

faim, de maladie ou à cause de la violence en 1993. Un million d’indigènes

qui ne représentaient pour l’Etat central qu’une statistique officielle les

cataloguant de marginaux.

Le feu sous la cendre

Terre de misère pour les indigènes, le Chiapas est aussi celle de l’actuel ministre de l’Intérieur mexicain, Patrocinio Gonzales Garrido, gouverneur de cet Etat jusqu’en janvier 1993, avant dêtre appelé par Carlos Salinas à Mexico pour rejoindre le cabinet présidentiel. Durant quatre ans,

dit-on de lui à San Cristobal, il a gouverné la région d’une main de fer.

On lui reproche notamment d’avoir fermé les yeux sur un nombre incalculable

de violations des droits de l’homme. C’est lui, dit-on, qui serait à l’origine des pressions exercées par Mgr Girolamo Prigione, nonce à Mexico, pour

obtenir le renoncement de Mgr Ruiz.

Passablement contesté pour sa politique de rigueur et répressive à

l’égard des Indiens, le ministre de l’Intérieur est à l’origine du premier

rapatriment de 2’500 réfugiés guatémaltèques le 23 janvier 93, conformément

à l’accord signé quatre mois auparavant entre le Guatémala et le Mexique.

Retour volontaire pour les uns, mais forcé pour bien d’autres, laisse-t-on

entendre. Le Chiapas, zone que Mexico considère comme hautement stratégique

pour la sécurité nationale, avec ses quelque 800 km de frontières avec un

Guatémala encore et toujours en situation conflictuelle, vivait à cette

époque déjà une crise marquée par de multiples affrontements entre paysans

et forces de l’ordre.

Depuis plusieurs mois en effet, des informations connues du Ministère de

la Défense et de la Police, divulguées du reste par la presse du pays, faisaient état d’une guérilla active dans le Chiapas. Le 14 mai 1993, un officier et un soldat de l’armée mexicaine trouvaient la mort au cours d’un affrontement. Dix jours après des unités d’élite de la même armée pénétraient

dans le département de Ocosingo – une des zones que contrôlaient les zapatistes au moment du soulèvement – pour y arrêter plusieurs guerilleros présumés et provoquer un véritable climat de terreur.

La revue mexicaine «Proceso» du 7 juin 93 rapporte que des bombardements

par hélicoptères sur cette région forestière et montagneuse auraient même

été opérés. L’information n’a jamais été démentie. La presse locale fait en

outre état «d’affrontements très importants» le 26 mai entre la guérilla et

l’armée, ainsi que de la découverte de six camps d’entraînement pour guérillerons proches de Ocosingo et Altamirano, un autre village sous contrôle zapatiste.

La fermeté avec laquelle l’armée fédérale avait réalisé l’opération de

«nettoyage» en mai 93 avait contribué à renforcer le soutien populaire à la

guérilla, estime-t-on. Aujourd’hui, une partie de l’Eglise catholique soutient le mouvement zapatiste. Les communautés de base proches de la théologie de la libération sont très actives. Certains diacres auraient mis à la

disposition des insurgés leurs téléphones et leurs radios. Mais les évêques

locaux sont divisés entre ceux qui offrent leur médiation et ceux qui condamnent toute participation.

Moyens disproportionnés et craintes pour l’avenir

Le soulèvement des Indiens n’est donc pas une surprise pour les observateur de la vie socio-politique du Mexique. Le feu couvait sous la cendre.

On s’étonne en revanche que l’armée, forte de 12’000 hommes dans le Chiapas, soit près du dixième des effectifs de l’armée de terre, se soit ainsi

laissée surprendre. Et ça n’est sans doute pas sans raison que Mgr Ruiz dit

aujourd’hui craindre que l’engagement actuel de l’armée, qui a recours selon lui «a des moyens disproportionnés» pour mettre fin à la révolte des

Indiens, marque le prélude à «l’extermination totale» de ces derniers.

Mgr Ruiz, qui a qualifié «de suicidaire» la révolte de l’armé zapatiste,

voit ses craintes quelque peu confirmées par le premier bilan avancé par

l’Eglise catholique mexicaine, selon laquelle les affrontements auraient

jusqu’à présent fait 400 morts, alors que les chiffres donnés par le ministère de l’Intérieur font eux état de 95 tués, dont 61 rebelles, 27 civils

et policiers et 7 soldats. Trente-quatre Zapatistes seraient arrêtés. Certains, accuse l’évêque de San Cristobal, auraient été abattus par l’armée.

La rebellion indienne jette une ombre certaine sur traité de Libre

Echange a peine commencé. Le Mexique voulait un raprochement économique et

politique avec les Etats-Unis et le Canada. Il se retrouve aujourd’hui plus

proche des réalités péruviennes, colombiennes ou des pays d’Amérique centrale, dont il se faisait fort de s’éloigner. (apic/cf/pr)

6 janvier 1994 | 00:00
par webmaster@kath.ch
Temps de lecture : env. 5  min.
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