Lausanne: rencontre avec «Un Juste» (180394)
L’étonnante aventure d’un pasteur vaudois dans la France de l’Occupation
Lausanne, 18mars(APIC) A l’heure où la France plonge dans son récent passé, avec l’ouverture du procès Touvier, à l’heure où devrait faire surface
le rôle joué par les milices de Vichy et les «collabos», sur lequel un voile hypocrite a été tiré, le Service de presse protestant (SPP) a choisi de
rencontrer «Un Juste». Et de narrer l’étonnante aventure du pasteur vaudois
Marcel Pasche dans la France de l’occupation.
Pour sauver des juifs, des hommes et des femmes ont osé se dresser contre la barbarie. «La liste Schindler», le dernier film de Steven Spielberg
met en lumière le rôle joué par un de ces hommes. Grâce à un habile stratagème, Oskar Schindler, industriel allemand, membre du parti nazi, a pu soustraire 1’200 juifs des camps de la mort. Il est devenu un Juste. Depuis
plus de trente ans, le mémorial Yad Vaschem à Jérusalem et ses correspondants partout dans le monde mènent l’enquête pour retrouver les témoins et
attribuer à ceux qui la méritent la Médaille des Justes des Nations. Vingttrois Suisses ont ainsi été honorés pour leurs actions, dont le pasteur
vaudois Marcel Pasche.
«Il n’y a pas de comparaison entre ce qu’a fait cet industriel allemand
et ce que j’ai pu faire moi pendant la guerre. D’ailleurs les juifs,
c’était pas tellement mon domaine», prévient d’emblée Marcel Pasche. Pourtant comme Oskar Schindler, le Suisse Paul Grüninger et des milliers d’autres, le pasteur Pasche est un Juste. Une famille juive lui doit la vie.
Pour cette action, ce Vaudois aujourd’hui âgé de 83 ans a reçu l’an dernier
à Lille la Médaille des Justes. Traverser une bonne partie de la France occupée en compagnie d’un juif polonais et de son fils, les faire passer
clandestinement en Suisse, se porter garant de l’éducation de la fille de
la famille, en la plaçant dans un lycée administré par une pétainiste convaincue: c’était simplement des «coups de main», affirme Marcel Pasche.
50 ans après, il rit surtout du bon tour joué à la directrice du lycée.
Du culot et un incroyable aplomb, c’était sa méthode. «L’affaire des
juifs», comme il dit, n’est qu’un épisode parmi toutes les péripéties qu’il
a vécues, jeune pasteur en poste à Roubaix pendant la guerre. Sans doute,
parmi la cohorte anonyme de gens traqués qui venaient frapper à sa porte,
a-t-il croisé d’autres juifs. Nul ne le saura jamais. L’hommage de Yad Vaschem, Marcel Pasche aurait tout aussi bien pu le refuser, mais il se serait alors privé d’une belle tribune. Au cours de la cérémonie de remise de
médaille à la synagogue de Lille, devant l’ambassadeur d’Israél en France,
le pasteur Pasche a tenu à parler d’une autre cause qu’il estime juste:
celle du peuple palestinien.
De Karl Barth à l’Oberfeldkommandantur
En 1936, étudiant en théologie à l’Université de Lausanne, Marcel Pasche
suit des cours à Bâle, où enseignait alors le théologien Karl Barth, chassé
d’Allemagne pour ses prises de position contre le régime hitlérien. Là,
Marcel Pasche cotoye des étudiants allemands inspirés par Barth et découvre
«l’Eglise confessante d’Allemagne», cette Eglise qui osait défier le nazisme. Sa licence de théologie en poche, Marcel Pasche, comme beaucoup de ses
condisciples romands à l’époque, effectue une suffragance en France. Il y
restera douze ans de 1938 à 1950. Dès 1940, pasteur de l’Eglise réformée de
France à Roubaix, Marcel Pasche, qui est parfaitement bilingue, a ses entrées à l’Oberfeldkommandantur (OFK) de Lille.
Une rencontre fortuite avec un soldat allemand, le pasteur Friedrich
Günther, va lui permettre de créer un véritable réseau à l’intérieur de
l’administration allemande en place, dont les ramifications s’étendent jusqu’aux échelons supérieurs de la Kommandantur. Tous ces hommes de bonne volonté se reconnaissent dans l’Eglise confessante. «Grâce à ce réseau, on
avait accès à tout le système», raconte Marcel Pasche. Ainsi la veille
d’une rafle de juifs, le pasteur Günther enfourche son vélo et va prévenir
ses «amis» français. C’est encore un coup de téléphone de lui, lancé de
l’OFK, qui permet de libérer d’un camp de transit un paroissien protestant
d’origine juive. Grâce aux complicités dont bénéficiait Marcel Pasche à
l’intérieur de l’appareil allemand, de jeunes réfractaires échappent au
travail obligatoire en Allemagne. De précieux «stempel» apposés sur de
pseudo lettres officielles à l’en-tête de la Fédération protestante de
France ouvrent d’autres portes. «Mais il n’aurait pas fallu que quelqu’un y
regarde de trop près», explique Marcel Pasche.
Un service à mon prochain
Aider la population dans ses démêlés avec l’occupant, c’était son domaine. Avec l’appui de ses complices allemands, Marcel Pasche monte de toutes
pièces un bureau d’aide aux détenus: le Secrétariat d’assistance judiciaire
devant les tribunaux allemands du Nord et du Pas-de-Calais. Ce secrétariat
fournissait aux personnes arrêtées par l’occupant des avocats parlant allemand. Mais comment étaient payés ces juristes venus de Paris? «Je ne m’occupais pas de ces questions,» répond Marcel Pasche. C’était du ressort de
l’administrateur du secrétariat, un Français proche de la résistance que le
pasteur vaudois était parvenu à sortir de prison. «Dans ce genre d’affaire,
on est engagé de plusieurs côtés. Il valait mieux ne pas tout savoir.» Un
jour ou l’autre, toutes ces «combines» auraient pu mal tourner, reconnaît
pourtant Marcel Pasche. Le remuant pasteur en effet commençait à déranger.
Mais quand on lui parle des risques qu’il a pris, il répond: «C’était un
service à rendre à mon prochain».
Avec sa femme et ses cinq enfants, Marcel Pasche a encore vécu la Libération, puis le retour des prisonniers français et des survivants des camps
de la mort. Revenu en Suisse au début des années 50, il s’ennuye vite dans
sa trop tranquille paroisse vaudoise. D’autres aventures l’attendent: en
Valais où il est aumônier des grands chantiers, puis au service de l’Entraide protestante suisse (EPER). L’an dernier, à Lille, douze personnes
ont été honorées par Yad Vaschem; la moitié était des protestants. Leurs
noms figurent désormais parmi ceux des 6’000 Justes recensés à ce jour dans
le monde. Celui de Friedrich Günther reste quant à lui gravé dans la mémoire du pasteur Pasche. Ce soldat allemand qui, en 1940, confiait à son ami
suisse «la pire chose qui pourrait arriver à mon pays, c’est de gagner la
guerre», est mort en 44, froidement abattu par un de ses supérieurs. (apicspp/mp/pr)




