Mobilisation indienne contre la loi agraire
Equateur: explosion sociale comme au Chiapas ? (260694)
Bruxelles, 26juin(APIC) «L’Equateur va tout droit vers l’explosion sociale», écrivait le 15 juin, Mgr Victor Corral Mantilla, évêque de Riobamba,
dans une lettre adressée au président équatorien Sixto Duran Ballen. Des
coopérants belges reprennent cet avertissement en lançant un appel urgent,
en écho à la protestation des organisations locales contre une loi agraire
’sans intelligence ni coeur’. «La situation est grave, très grave, et on
craint un bain de sang dans les jours, voire dans les heures qui viennent»,
disent-ils dans leur appel, transmis via le Centre Dominicain de Froidmont
à Rixensart (Brabant Wallon).
La situation sociale s’est détériorée en Equateur depuis la mise en place, en août 1992, du gouvernement de Sixto Duran Ballen, de tendance nettement néo-libérale. En cause, la réforme agraire, qui fait l’objet de plusieurs projets de loi, dont le dernier, présenté par l’exécutif en avril
dernier, est rejeté par le Congrès (les députés) le 17 mai au grand soulagement des organisations paysannes, indigènes et métisses. La loi est pourtant votée le 3 juin dans la nuit en présence de 17 députés (sur un total
de 72), avec la complicité du Parti Social Chrétien. Tandis que Luis Macas,
président de la Confédération des nationalités indigènes de l’Equateur (CONAIE) appelle à la désobéissance civile, le président dispose de dix jours
pour entériner ou non la loi. Ce qu’il fait le 13 juin.
L’Eglise appuie les Indiens
Les organisations indigènes à Chimborazo et à Riobamba redoutent «une
explosion comme au Chiapas» (Mexique). Dès le 15 juin, au lendemain de la
décision du président d’entériner la loi, élaborée par le Parti Social
Chrétien, les paysans indiens réagissent avec vigueur en bloquant les routes principales, paralysant huit provinces. Une rencontre de leurs leaders
avec le président est alors fixée au 20 juin.
Evêque de Riobamba fin 1987, Mgr Corral Mantilla, qui a succédé à Mgr
Proano, célèbre défenseur de la cause des Indiens, s’adresse le 15 juin au
président Duran pour le mettre en garde contre «le risque d’une explosion
sociale» devant «une loi qui peut avoir des conséquences extrêmes pour le
pays tout entier, et avant tout pour les pauvres».
Mgr Corral s’est fait, à l’instar de son prédécesseur, le défenseur des
pauvres, en particulier dans la majorité indienne faite de petits paysans
sans terre, otages des grands propriétaires. Après une insurrection en
1990, ces derniers l’avaient désigné pour une médiation avec les autorités.
Dans son appel du 15 juin adressé au président, tandis que des manifestants
indiens «occupaient» pacifiquement sa cathédrale, Mgr Corral lui propose
d’organiser «une consultation de tous les secteurs concernés, en étant
conscient que l’intérêt général prime sur les intérêts privés».
Dialogue de sourds
Le 18 juin, 40.000 Indiens – plus du double que lors du soulèvement de
1990 – manifestent à Riobamba. Radio Latacunga est réduite au silence par
les militaires et sa directrice, Soeur Alma (Colombie) est emmenée deux
jours plus tard. Elle n’a pas réapparu depuis lors. Le 19 juin, Canar (Andes du Sud) est le théâtre de graves incidents impliquant non pas la population métisse locale dressée contre les Indiens (version officielle), mais
des groupes paramilitaires liés au gouvernement. Bilan: deux morts et plusieurs blessés et disparus chez les Indiens, pillages et vol de véhicules
et de matériel vidéo au siège de l’Union provinciale de Coopérative, membre
de la CONAIE. La plupart des villes andines (Cuenca, Ambato, Riobamba) sont
totalement isolées depuis plusieurs jours. Des problèmes de ravitaillement
touchent aussi la côte.
Le 20 juin, comme prévu, le président Duran reçoit Luis Macas, le président de la CONAIE, accompagné d’une délégation de dirigeants indigènes.
Dialogue de sourds, selon ces derniers et la presse. Le 21 juin, les deux
parties durcissent leur position: les dirigeants indigènes multiplient les
contacts avec la base pour poursuivre la lutte, tandis que le président décrète l’état de mobilisation générale à partir de 23 heures (mise à disposition de toutes les ressources disponible pour débloquer les routes).
Manipulation
Les nouvelles les plus récentes en provenance de Quito datent du 22
juin. Le pouvoir tente de briser la résistance indienne en confisquant ou
en induisant en erreur les moyens de communication dont ils disposent. La
télévision discrédite les Indiens et donne la parole aux militaires, qui
tentent d’accréditer l’idée que tout est rentré dans l’ordre. Néanmoins,
deux radios de Quito (la radio catholique et celle des travailleurs) se
font l’écho de nouvelles relayées par les communautés indiennes: les militaires auraient mitraillé par hélicoptères des zones du Chimborazo (on parle de morts et de nombreux blessés), de nombreuses personnes auraient été
arrêtées ou seraient disparues.
Grève nationale pour lundi et mardi?
A Quito, les dirigeants indigènes se cachent. 160 d’entre eux se sont
rendus au siège de la conférence épiscopale pour demander la protection de
l’Eglise et ont affirmé leur intention d’y rester aussi longtemps que la
loi contestée ne sera pas retirée. Mgr Antonio Arregui, président de la
conférence épiscopale, a réclamé la libération de la directrice de Radio
Latacunga, Soeur Alma. Tandis que les professeurs sont déjà en grève en solidarité avec les Indiens, le F.U.T. (Front Uni des Travailleurs) a décrété
une grève nationale de deux jours pour les 27 et 28 juin. La télévision, de
son côté, continue d’annoncer que la mobilisation a été un succès et que
tout est rentré dans l’ordre.
Selon le Centre dominicain de Froidmont, il est actuellement très difficile de se faire une idée exacte de la situation. Ce qui est certain, ce
que l’information est totalement sous contrôle et que le gouvernement semble résolu à décourager tous les secteurs qui se proposent d’appuyer les
Indiens et les paysans en général. Dans ce contexte, la CONAIE réclame dans
un communiqué l’envoi de commission de défense des droits de l’homme, ainsi
que la présence de journalistes étrangers. (apic/cip/ba)
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