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APIC – Interview

Haïti: Pas de solution sans un retour d’Aristide

Un coopérant fribourgeois témoigne

Pierre Rottet et Jacques Berset, Agence APIC

Fribourg, 4août(APIC) Fribourgeois, ingénieur agronome et enseignant à

l’Institut agricole de Grangeneuve, Maurice Clerc vient de rentrer d’un

court séjour en Haïti, où il fut sept ans durant coopérant au sein du mouvement Frères sans Frontières. Il témoigne de ce qui a changé, depuis son

retour à Fribourg, il y a deux ans.

A Haïti, en juillet dernier, il a visité la Communauté religieuse indigène des Petits frères de l’Incarnation et les communautés de paysans de la

région du plateau central d’Haïti, à quelque cinq km de la ville d’Hinche.

Sur les lieux mêmes où de 1984 à 1992, il apporta ses connaissances et sa

collaboration en qualité de volontaire pour Frères sans Frontières.

APIC: Après deux ans d’absence, quel est votre sentiment sur la situation

haïtienne d’aujourd’hui, … Que sont devenus les projets pour lesquels

vous avez travaillé?

M.C.: Au niveau local, là où nous avons travaillé, les gens poursuivent

les activités mises en route en 1984. Au ralenti, certes, mais ils continuent en ce qui concerne les écoles primaires communautaires, les centres de

nutrition, les travaux d’adduction d’eau, des micro-barrages, les moulins à

canne à sucre et à maïs. Mais la pression des militaires pour faire cesser

ces activités est bien réelle, d’où ce ralenti constaté. D’autant que la

communauté religieuse et les associations paysannes du lieu refusent de

payer les dessous de table exigés…

La mafia militaire, qui vit de pillages et de drogue, n’hésite pas à arrêter les camions de matériel pour les rançonner. Je dirais qu’il est difficile à un projet de développement de survivre si des pots de vin ne sont

pas distribués. Les communautés locales travaillent dans la plus grande

discrétion et refusent de se prêter à ce jeu-là. Ce qui dérange les militaires.

Au niveau du pays, je dirais qu’on assiste à une mort à petit feu. Le

déboisement est bien plus marqué qu’il y a deux ans, en raison du renchérissement du coût de l’énergie… disponible en moindre quantité malgré

l’embargo passoire qui n’a jamais fonctionné. Les produits importés coûtent

beaucoup plus chers… le pétrole, la farine, le ciment, etc. Reste que la

contrebande fleurit entre Haïti et la République dominicaine. J’ai vu des

camions entiers chargés de tonneaux de pétrole. L’embargo pervers a pour

résultat d’enrichir ceux qui trempent dans les magouilles…. la classe dirigeante, les militaires, les milieux bourgeois et commerçants… les paramilitaires… Bref, depuis le coup d’Etat, de grosses fortunes se sont bâties grâce à l’embargo.

APIC: On parle d’une possible intervention américaine, après le feu vert

accordé à Washington par l’ONU. Le peuple haïtien la souhaite-t-elle,

compte tenu des expériences faites dans le passé?

M.C.: Le pays vit dans la terreur. Beaucoup de personnes vivent depuis des

années cachées… Les statistiques parlent de 5’000 assassinats depuis le

coup d’Etat de septembre 1991… sans parler des nombreuses disparitions

dont on ne connaîtra sans doute jamais le nombre. Les familles ayant bien

trop peur d’en parler par crainte des représailles. La délation est monnaie

courante dans les communautés rurales, infiltrées d’espion qui collectent

des renseignements sur les opposants. Il y a l’armée bien sûr, mais aussi

les groupes para-militaires, comme les macoutes ou les gens du FRAPH, dont

nombre d’Haïtiens ont adhéré uniquement pour éviter la répression et sauver

leur peau. Le peuple, c’est certain, attend le retour d’Aristide.

APIC: Le retour d’Aristide semble donc une solution incontournable?

M.C.: Incontournable. C’est ou la dictature ou le retour d’Aristide, qui

signifie le départ des militaires et le retour à la démocratie, avec le

président élu. Dans la rue, aucune autre alternative n’est jamais formulée,

même si, en cas de retour, le président Aristide se heurtera aux pires difficultés. Une grande partie des leaders politiques acquis au président sont

partis aux Etats-Unis ou au Canada, après avoir obtenu les visas nécessaires en qualité de réfugiés politiques. Beaucoup d’autres ont été assassinés. On a vidé le pays de ses leaders. Et ces derniers ne sont sans doute

pas près d’y revenir. Dès lors, sur quel groupe social Aristide va-t-il

pouvoir s’appuyer pour reconstruire le pays. Est-ce délibéré ou non?

APIC:Haïti, île de terreur… mais aussi plaque tournante du trafic de

drogue, dit-on…

M.C.: J’ai quitté Haïti le 20 juillet… et je peux affirmer qu’on entend

les avions, tous feux éteints, descendre chaque nuit sur l’aéroport de

Port-au-Prince, pourtant officiellement fermé au trafic aérien à partir de

19 ou 20 heures. On sait que ce sont des avions qui déchargent en bout de

piste, sous contrôle militaire, de la drogue, voire des armes ou d’autres

choses. Le régime militaire vit effectivement du commerce de la drogue.

Pourquoi la communauté internationale et les Etats-Unis n’interviennent-ils

pas pour arrêter ce trafic?

APIC: La communauté internationale est-elle encore crédible aux yeux des

observateurs en Haïti?

M.C.: La dictature fait mourir Haïti à petit feu. Mais l’action de la

communauté internationale sur le pays est encore pire, avec ses hypocrisies, ses magouilles, ses déclarations contradictoires. J’ai la conviction

que si elle avait vraiment l’intention d’agir… elle pourrait chasser les

militaires sans interventions aucune. J’en veux pour preuve que le 3

juillet 1993, en trois jours, elle a réussi à convaincre le général Cédras

de signer les accords – non respectés – de l’Ile des Gouverneurs. (apic/pr)

ENCADRE

Marié, père de trois petits Haïtiens adoptés, Maurice Clerc a choisi d’effectuer une démarche de solidarité en se rendant en 1984 en Haïti en qualité de volontaire Frères sans Frontières (FSF). Un projet qui avait mûri à

la suite d’une rencontre avec un jeune prêtre haïtien et d’une visite dans

l’île en 1982.

Après un stage de formation à FSF, Maurice Clerc travaille à divers projets auprès des communautés locales de la région du plateau central d’Haïti. De retour d’Haïti, il créé avec plusieurs anciens volontaires de Frères

sans Frontières l’Association «Solidarité avec Terre Cassée» (lieu-dit de

la région d’Hinche), implantée un peu partout en Suisse romande et faisant

partie, à l’instar de FSF, de la Plate-forme Haïti de Suisse, qui regroupe

les deux tiers des associations et organismes suisses travaillant en Haïti.

L’Association «Terre Cassée» envoie chaque année une certaine somme d’argent pour permettre à la communauté religieuse et aux organisations de paysans du plateau central d’Haïti de poursuivre les projets. (apic/pr)

4 août 1994 | 00:00
par webmaster@kath.ch
Temps de lecture : env. 4  min.
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