Le texte contient 194 lignes (max. 75 signes), 1943 mots et 12759 signes.
apic/Action de Carême/Nouvelle directrice/A.M. Holenstein
Lucerne: Une femme élue à la tête de l’Action de Carême (291194)
La nouvelle directrice de l’oeuvre d’entraide des
catholiques suisses s’appelle Anne-Marie Holenstein
Lucerne, 29novembre(APIC) Le Conseil de fondation de l’Action de Carême,
réuni mardi 29 novembre à Lucerne, a élu la St-Galloise Anne-Marie Holenstein, 57 ans, comme directrice de cette importante oeuvre d’entraide des
catholiques suisses. C’est la première fois qu’une femme prend les commandes de l’Action de Carême, une organisation très sensible à la promotion de
la femme. Le thème de sa campagne 1994 était d’ailleurs «Les femmes animent
le monde».
Anne-Marie Holenstein prendra l’an prochain la succession de l’actuel
directeur, Ferdinand Luthiger, qui part à la retraite fin septembre 1995.
Mère de deux enfants, originaire de Rorschach (SG) où elle a passé toute
son enfance, A.-M. Holenstein, qui parle entre autres un excellent français, a une expérience professionnelle riche et variée. Elle vit à Zurich
depuis 1959.
La nouvelle directrice fut notamment secrétaire de la «Déclaration de
Berne» dans les années 70 puis journaliste à la radio et à la télévision
alémanique DRS. Elle habite depuis de nombreuses années à Zurich, où elle
travaille actuellement dans une entreprise de consultants, «KEK CDC Consultants», active dans le secteur du développement et de la communication.
De formation enseignante – primaire et secondaire – elle a poursuivi ses
études, obtenant un doctorat à l’Université de Zurich avec une thèse sur le
mystique du Moyen-Age Heinrich Seuse. A la même époque, elle suivait les
cours de théologie pour laïc, tout en militant pour le rapprochement oecuménique. En 1963, elle obtint la «missio canonica» de son évêque pour entrer au service de l’Eglise. Elle fut co-fondatrice et rédactrice de
«Schritte ins Offene», la première revue oecuménique en Suisse.
Dans le cadre de mandats pour la DDA, la coopération technique suisse,
A.-M. Holenstein s’est rendue à plusieurs reprises à Madagascar. D’autres
missions d’information et d’étude l’ont conduite sur les routes d’Asie et
d’Amérique latine. La nouvelle directrice de l’Action de Carême a confié à
l’agence APIC qu’elle est très sensible à la dimension oecuménique.
Consciente de l’existence de nouvelles pauvretés – également dans des pays
aussi développés que la Suisse – elle estime qu’une oeuvre d’entraide qui
travaille dans le tiers monde se doit également de prendre en compte cette
nouvelle réalité. (apic/be)
APIC – Interview
Dans une interview accordée à l’Agence APIC, Anne-Marie Holenstein nous
livre quelques données biographiques qui expliquent son parcours et nous
donne un aperçu de sa vision du monde et de l’Eglise.
APIC:Anne-Marie Holenstein, vous êtes née à l’hôpital de Heiden, en Appenzell Rhodes-Extérieures, dans la chambre où Henri Dunant, le fondateur de
la Croix-Rouge, a fini ses jours dans la misère et la solitude… Doit-on y
voir le début de votre vocation à lutter pour un monde meilleur?
A.-M.Holenstein:Je dirais plutôt que c’est le départ d’une pensée oecuménique. Quand je reviens à mes activités – mes études théologiques par correspondance dans les années soixante par exemple -, je me rappelle la situation d’ouverture et d’éveil qui prévalait alors dans l’Eglise catholique, en attente du Concile Vatican II.
Tout était neuf à l’époque: des jeunes filles qui avaient l’autorisation
de loger durant les vacances dans les chambres des séminaristes à St-Luzi à
Coire, pour suivre des sessions de théologie… Plus tard à Zurich, avec
des collègues, nous avons pour la première fois mis sur pied des séances de
lecture biblique communes avec les aumôniers d’étudiants catholique et protestant. C’était l’époque où j’avais repris des études de germanistique à
l’Université de Zurich, que je devais financer moi-même, car j’avais encore
deux frères derrière moi.
Le rêve: devenir journaliste radio
J’ai fini mes études en 1967 et mon rêve était de devenir journaliste
radio. Mais après le mariage est venu le premier enfant et cela n’a pas été
possible. C’est à ce moment, en 1969, qu’est venue la demande de tenir le
secrétariat de la «Déclaration de Berne», une initiative qui se situait
aussi dans le mouvement oecuménique. Parmi les fondateurs et fondatrices,
il y avait surtout des théologiens et des éthiciens protestants comme Marga
Bührig, à l’époque directrice du Centre de Boldern, Lukas Vischer, Peter
Gessler, Max Geiger, et André Biéler, en Suisse romande.
13 ans à la «Déclaration de Berne»
Ils m’ont dit que c’était une affaire de trois ou quatre mois et que je
pouvais le faire à la maison, tout en m’occupant ma fille. Il s’agissait de
récolter des signatures dans le milieu catholique, car les 10’000 signatures qui avaient déjà été trouvées pour cet appel provenaient essentiellement de personnalités protestantes. En fait, je suis restée 13 ans à la
«Déclaration de Berne».
Les premières années, le secrétariat était logé dans notre trois pièces
de Zurich et j’étais seule pour la Suisse alémanique, en contact permanent
avec François de Vargas, à Lausanne, responsable pour la Romandie. Quand le
mouvement a décider de s’étoffer, en 1974, avec l’arrivée de Rudolf Strahm
et de Regula Renschler, je suis devenue secrétaire spécialisée pour les
secteurs «Faim, Alimentation et Ecologie». Je suis restée à ce poste jusqu’en 1982. A cette époque, nous avons lancé les premières actions pour le
café «Ujamaa» de Tanzanie, ou les sacs de jute du Bangladesh.
APIC:Peut-on vous qualifier, au vu de vos activités passées, de militante
«tiers-mondiste»?
A.-M.Holenstein:Je ne me suis jamais qualifiée moi-même de «tiers-mondiste». Ce ne sont que des étiquettes, comme le fait d’accuser la «Déclaration
de Berne» d’être très à gauche. Pour moi, ce qui comptait et compte encore,
c’est la réalité des faits, les contacts établis au plan international en
Afrique, en Asie, aux Etats-Unis, les analyses communes avec les interlocuteurs sur place. Ce que d’aucuns considéraient comme gauchiste nous paraissait simplement le fruit de la logique. D’ailleurs, de nombreux aspects de
notre travail des années septante sont devenus monnaie courante et on retrouve même certaines de nos analyses dans les arguments de la Banque Mondiale!
APIC:Vous tenez toujours à la validité des thèses de Samir Amin, André
Gunder-Frank, les théories de la dépendance, du centre et de la périphérie…
A.-M.Holenstein:Ces modèles n’ont plus une validité aussi absolue qu’on
le prétendait dans les années 70. Des aspects de ces théories restent toujours valables, mais aujourd’hui, il n’existe plus d’explications tellement
univoques et cohérentes. On accepte maintenant la complexité des choses. A
l’époque, il y avait vraiment une grande tendance de culpabiliser seulement
les pays du Nord, à incriminer le colonialisme, l’impérialisme. Nos amis du
Sud sont aujourd’hui prêts à faire l’analyse de leurs propres faiblesses:
corruption, autoritarisme, manque de démocratie.
Mais si l’on considère le rapport «Maldéveloppement Suisse-Monde» rédigé
en 1975 déjà par une commission des principales oeuvres suisses de coopération au développement, l’on doit reconnaître qu’il y a des approches qui
sont toujours valables. Plutôt que le «tiers-mondisme», mon leitmotiv serait l’»oecuménisme», dans le sens grec du terme, sans même l’interprétation chrétienne: la communauté des hommes qui vivent ensemble sur la terre.
Avant même d’être un idéal, c’est un fait dont nous devons tenir compte.
Cette conscience que nous vivons tous sur la même planète et que nous ne
pouvons résoudre nos problèmes que par la collaboration entre le Nord et le
Sud a encore été soulignée lors de la grande Conférence de Rio sur l’environnement.
APIC:Quel bagage d’expériences amenez-vous avec vous pour gérer l’Action
de Carême?
A.-M.Holenstein:J’ai accumulé de l’expérience dans divers domaines:
l’analyse des problèmes de développement, la coopération au développement,
la politique du développement, ainsi que les activités dans le domaine de
la communication et du journalisme, notamment à la Télévision et à la Radio
alémaniques. Avec la «Déclaration de Berne», j’ai également expérimenté la
gestion – ou plutôt l’autogestion – d’une organisation, qui avait commencé
à zéro pour finir avec un budget de plus d’un million de francs par an.
J’espère que ces expériences seront utiles à l’Action de Carême, de même
que le travail que j’ai effectué dans le cadre de l’entreprise de consultants «KEK CDC Consultants», active dans le secteur du développement et de
la communication. Outre des mandats pour la DDA, nous travaillons aussi en
Suisse, par exemple pour l’OFIAMT, dans le domaine du marché du travail et
du chômage.
APIC:Venons-en à vos motivations pour entrer dans une organisation d’Eglise comme l’Action de Carême…
A.-M.Holenstein:Dans le travail actuel de consultants, on travaille sur
mandats, on livre un produit mais après la livraison, on en perd le contrôle. Il me manque la continuité dans ce type de job. J’avais envie de faire
un travail de direction permettant de travailler à long terme et dans la
continuité.
Et pourquoi à l’Action de Carême? C’est pour moi une organisation importante pour la Suisse, surtout en ce moment de repli sur soi. Avec ses
structures qui atteignent les paroisses jusqu’aux plus petites, elle peut
apporter beaucoup en cette période où l’on a très peur de l’étranger, de
l’ouverture vers l’extérieur.
L’Action de Carême peut ainsi contribuer à former l’opinion publique;
elle a aujourd’hui devant elle de nouvelles tâches en Suisse même, car les
concepts Nord-Sud, pays développés, tiers monde, sont des concepts de plus
en plus équivoques. Car nous avons aussi de la misère chez nous et le Sud la «nouvelle pauvreté» – devient de plus en plus une réalité dans notre
propre société. On ne peut plus s’occuper de développement uniquement dans
le tiers monde sans voir le maldéveloppement chez nous. Mais l’Action de
Carême est une organisation complexe; j’espère pouvoir faire passer certaines de ces idées personnelles, en sachant que la discussion a déjà commencé
au sein de l’organisation.
Quant au fait que l’Action de Carême voulait une femme à sa direction,
cela correspond aux aspirations de la dernière campagne de carême sur le
thème «Les femmes animent le monde». Certes, cette campagne a enregistré un
recul des dons de quelque 10%. Mais on ne doit pas voir ce mauvais résultat de façon unilatérale, en raison du thème choisi. Il faut voir ce recul
dans un plus large contexte, qui ne touche pas que l’Action de Carême.
Les catastrophes naturelles, les guerres qui ont éclaté un peu partout
ces dernières années, la destabilisation des pays de l’Est et du Sud, ont
provoqué une augmentation des collectes et des appels à l’action humanitaire, alors que parallèlement la crise s’installait chez nous… Il faudra
compter avec la réalité de la baisse des collectes dans les années à venir.
APIC:Vous considérez-vous comme féministe et que pensez-vous de la
position de la femme dans l’Eglise?
A.-M.Holenstein:C’est comme pour le qualificatif «tiers-mondiste»: je
n’aime pas les étiquettes. Dans le féminisme, il y a des positions extrêmes
qu’on peut considérer comme du racisme, un machisme à l’envers. Par contre,
je suis résolument pour l’égalité des droits entre hommes et femmes, et la
problématique des femmes du Sud a été déjà largement introduite dans les
projets de l’Action de Carême.
En ce qui concerne la position de la femme dans l’Eglise, nous en souffrons tous, mais je suis aujourd’hui fatiguée des débats théoriques. Ainsi
à propos de l’accès des femmes au sacerdoce, ma vie est trop courte pour
perdre mes énergies pour des choses que je ne peux influencer pour le moment. Certes, si nous ne devons pas abandonner une certaine vision et garder des objectifs clairs, je me suis décidée à travailler à des solutions
pratiques, à utiliser toutes les possibilités qui signifient la vie. C’est
dans ce sens là que je pense diriger l’Action de Carême, sans chercher à
bouleverser ce qui fonctionne bien, tout en proposant des idées innovatrices. (apic/be)




