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APIC-Interview

Du journal «Le Monde» au quotidien catholique «La Croix» (281194)

Bruno Frappat, nouveau directeur, donne sa vision d’un journal chrétien

Jean-Claude Noyé, APIC

Paris, 28novembre(APIC) Bruno Frappat, ancien directeur éditorial du

journal français «Le Monde», présidera, dès le 5 décembre, aux destinées du

quotidien catholique «La Croix», du groupe de Bayard Presse, fondé en 1883

par la Congrégation des Assomptionnistes. Il succède à Noël Copin, rédacteur en chef de «La Croix L’Evénement». Quelques jours avant d’assumer sa

nouvelle fonction, Bruno Frappat a accordé une interview au correspondant

parisien de l’APIC.

Quels sont vos projets pour le journal «La Croix»? Quels nouveaux développements entendez-vous y donner?

B. F.: Je tiens à souligner que je succède à un très grand journaliste,

Noël Copin a dirigé excellement «La Croix» d’une manière à la fois professionnelle et catholique. Si développements il y a, je crois que c’est percevoir dans l’actualité future les enjeux fondamentaux des sociétés et souligner les points de spécificité de ce journal dans les débats concernant

la société, la culture et les relations internationales. Il nous faut également accentuer la visibilité des problèmes économiques et politiques. Je

crois que «La Croix» a une carte énorme à jouer en symbiose avec son public. Ce journal entretient en effet une relation très chaleureuse avec

lui. C’est le seul quotidien français qui publie une page complète de lettres de ses lecteurs, ce qui n’est pas rien. Sur le plan pratique, je voudrais améliorer encore la lisibilité du journal, notamment par un recours

plus sytématique à l’infographie, une utilisation plus ambitieuse de la

couleur et une amélioration du service pratique rendu aux lecteurs, avec un

souci de proximité. Sans oublier une clarification pédagogique, didactique,

de toutes les questions imposées par l’actualité dominante.

L’actualité ne se résume pas à ce qu’on entend partout

Le citoyen lecteur est menacé de perdre pied dans le bombardement médiatique ambiant. Le rôle d’un quotidien comme «La Croix» doit être capable de

sélectionner de manière drastique, en fonction de leur importance réelle,

les événements. Quitte à faire des impasses délibérées sur ceux qui sont

secondaires à nos yeux. Nous avons aussi à indiquer clairement que l’actualité ne se résume pas à ce qu’on entend partout. «La Croix» doit être capable – elle l’a montré très souvent – d’aborder sa propre actualité. Il

s’agit d’être attentif à l’émergence de tout ce qu’il y a de positivité,

d’activité, de militantisme dans nos sociétés. Nous continuerons les «séquences», c’est à dire le traitement à fond de sujets fondamentaux: la famille, le travail, l’exclusion, – ce dernier en accord avec France Inter pendant cinq semaines. C’est l’occasion de faire connaître les enjeux sociaux capitaux en même temps que le journal en dehors du cercle de ses lecteurs. Il y aura d’autres interventions de ce type. Ainsi autour de l’élection présidentielle, nous essayerons de trouver notre propre manière de

parler de la situation de la campagne électorale qui ne désespère pas de

l’actualité!

Bernard Porte, président du groupe Bayard Presse, évoquait, dans un article qui annonçait votre nomination, la conduite d’un journalisme plus rédactionnel que magistériel. Pouvez-vous vous expliquer?

B. F.: «La Croix» est un vrai journal, fait par de vrais professionnels

à l’intention d’un public divers, socialement et culturellement. Cela suppose d’avoir un certain nombre de pratiques et thématiques journalistiques

dans l’ordre du reportage, de l’enquête, du portrait, de la hiérarchisation

de l’information. Mais aussi une politique éditoriale qui tienne compte des

raisons pour lesquelles les lecteurs achètent ce journal plutôt qu’un autre. On touche là au problème des convictions. Il ne s’agit pas pour nos

rédacteurs de dire ce qu’il faut penser mais de poser les enjeux tels

qu’ils les perçoivent dans les problèmes soulevés par l’actualité. Cela en

liaison avec les convictions qui sont les leurs et qui doivent naturellement être très proches de celles des lecteurs. Non «magistériel» veut dire

que «La Croix» n’est pas le journal officiel de la hiérarchie.

Pourquoi précisément un quotidien «catholique» plutôt que «chrétien»?

Corollairement, la dimension d’Eglise n’est-t-elle pas trop nette?

B. F. : Je crois que la période est à l’explicite. Je ne suis pas de ceux

qui pensent que les convictions doivent être masquées ni de ceux qui pensent qu’il est honteux d’être catholique et de le dire. J’ai vécu dans mon

métier, depuis un quart de siècle, les aléas de l’implicite et je suis content personnellement de m’en libérer. Nous entrons dans une époque tellement perturbée dans ses repères, ses fonctionnements sociaux, ses systèmes

culturels, que la nécessité est grande d’offrir des espaces de référence

clairement affichés. La vibilité du caractère chrétien de «La Croix» ne me

gêne évidemment pas, sinon je n’y serais pas venu. Vingt ans plus tôt, cela

m’eût gêné davantage car l’ambiance était alors plus à l’implicite. Tout

cela est connoté avec ma problématique personnelle. Mais on ne peut accepter cette mission professionnelle, et d’une certaine manière d’Eglise, sans

un lien profond avec cette problématique professionnelle.

Pouvez-vous, justement , nous parler de votre cheminement spirituel, de

votre foi?

B.F.: Je me revendique, de fait, comme catholique dans tous les aspects de

ma vie. Jusque là, j’ai eu l’occasion de vivre cette démarche de foi en

harmonie avec des pratiques professionnelles qui touchent au souci de la

rigueur, au refus de l’intolérance. Et aussi à la recherche de la vérité, à

l’acceptation du fait que le réel est toujours plus nuancé qu’on ne le

croit de prime abord. Il y va aussi du refus de l’instinct, du fait qu’il

n’y a pas lieu de désespérer de l’humain et qu’il y a une progression et

une espérance universelle. Je compte bien épanouir tout cela ici.

Le lectorat de «La Croix» est plutôt âgé. Est-il susceptible d’évoluer

et comment?

B. F.: D’abord il ne faut pas mépriser les gens âgés, car il y en aura de

plus en plus dans la société. Des gens qui ont une curiosité, une positivité, au fond une vitalité qui souvent en imposent à des gens plus jeunes. De

fait, depuis de nombreuses années, notre public est plutôt plus âgé que la

moyenne des lecteurs des quotidiens nationaux français. Ce que nous voudrions c’est que le renouvellement du lectorat se fasse à un âge inférieur

et que ce journal devienne, peu à peu, celui du milieu de l’activité professionnelle. Bref, déplacer le centre de gravité des lecteurs vers les

40-50 ans. Mais c’est un long travail.

Qu’en est-il du concours actif des lecteurs dans la mise en perspective

des événements et de l’analyse de l’information?

B.F.: En plus du courrier des lecteurs déjà mentionné, il y a eu récemment avec la séquence «Vaincre l’exclusion», la publication d’un livre

blanc composé d’une sélection de centaines de lettres envoyées par nos lecteurs et les auditeurs de France Inter. Il faut signaler les débats et rencontres animés en province de manière très fréquente par le journal. Le

souci du lecteur y est très vif. Il est au centre du débat. Cela m’a impressionné quand je suis arrivé ici.

Comment les catholiques peuvent-ils prendre part aux grands débats de

société et contribuer à l’émergence d’une opinion publique forte?

L’existence même de «La Croix» est un élément de réponse. Ce n’est pas

trop l’expression d’une tendance, d’une partie des catholiques français. Ce

doit être le journal dans lequel l’ensemble de ceux-ci, dans leur diversité, peuvent s’informer très largement. Mais il doit aussi être aussi un

lieu de débats, de rencontres. (apic/jcn/ba)

ENCADRE

Dans le paysage de la presse écrite française, Bruno Frappat tient une

place remarquée. Il a fait l’objet d’éloges largement consensuels. Grande

plume, à l’esprit libre, il porte un regard attentif à la vie de la société

française et au quotidien des gens.

Né en 1945 à Grenoble, il est entré au «Monde», après des études de Lettres, en 1968. Il a été, tour à tour, rédacteur à la rubrique «Education»,

chef du service Informations générales, ensuite du service Société. En

1990, il devient rédacteur en chef, puis directeur de la rédaction. Enfin

en 1994 il est nommé directeur éditorial. Ses chroniques hebdomadaires ont

paru récemment sous le titre: «Si les mots ont un sens…» Bruno Frappat

est père de trois enfants. Il fait aussi partie du comité de rédaction

d’»Etudes», la revue mensuelle des jésuites français. (apic/jcn/ba)

28 novembre 1994 | 00:00
par webmaster@kath.ch
Temps de lecture : env. 6  min.
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