Travail: la th?ologie doit prendre parti
Belgique session oecuménique interrégionale de formation =
Blankenberge, 7 novembre 1994 (CIP)
Pendant quatre jours, du 2 au 5 novembre, 140 personnes se sont retrouvées
à Blankenberge pour une session sur le thème : «Travail, emploi,
créativité. Une société juste à faire et à refaire». Cette rencontre était
la troisième à être organisée par le groupe «Session Oecuménique
Interrégionale de Formation (S.O.I.F)», dont l’appella-tion souligne, de
manière humoristique, la «soif» de formation des chrétiens.
Le thème a été abordé sous plusieurs angles par Thierry Dock, économiste,
Josette Thibeau, secrétaire de la Commission de Justice et Paix, Guy
Bajoit, professeur de sociologie à l’U.C.L., Marc Maesschalck, philosophe,
et Thierry Tilquin, théologien.
De nouvelles relations de classe
Généralement, travail et emploi sont pris pour synonymes. Pourtant,
explique ,Thierry Dock, si la pénurie d’emplois est manifeste, dans le même
temps nombre de besoins ne sont pas satisfaits dans notre société. Il
existe un gaspillage énorme de main d’oeuvre, car beaucoup de choses utiles
seraient à faire.
Mais la question n’est pas d’abord quantitative. Elle s’inscrit dans une
mutation profonde de société que Guy Bajoit s’est efforcé de décrire.
Au plan technico-économique, on est passé d’une société gérée par les
producteurs à une société gérée par les manipulateurs de la consommation.
Une nouvelle classe dirigeante se met en place au niveau mondial : 75% du
commerce de la planète sont contrôlés par sept ou huit grands groupes
financiers et commerciaux. De nouvelles relations de classe en résultent :
les travailleurs ne constituent plus l’essentiel de la classe populaire,
celle-ci est constituée de tous ceux qui manipulés en tant que cible de la
publicité séductrice et précarisés par la fragilité de l’emploi.
Quand les «experts» sont les «décideurs»
Au plan politique, les modes d’exercice de la démocratie sont en train de
se transformer profondément. L’Etat-nation est dépassé par en-haut (Europe,
ONU,…) et par en-bas (décentralisation). Le législatif n’a guère de
contrôle sur l’exécutif, ni le citoyen sur le législatif. Les décisions
sont prises avec des comités d’experts. En Belgique, la politique
néo-libérale est appliquée par une coalition de centre gauche et critiquée
par la droite. Pour l’orateur, c’est un comble. Par ailleurs, de plus en
plus de services sont privatisés et l’on ne pourra plus compter sur l’Etat
pour résoudre les problèmes.
Au plan culturel, on assiste aussi à un changement de «modèle». Dans la
période précédente, on valorisait les idées de progrès, de maîtrise du
monde, de conformité aux exigences de la raison collective. Chacun devait
faire ce que les autres attendaient de lui. Aujourd’hui, l’insistance porte
sur la réalisation de soi et l’autonomie individuelle. Dans le modèle de
production, on faisait appel à l’effort et au plaisir différé; le modèle de
consommation invite à ne pas reporter à demain le plaisir que l’on peut
prendre aujourd’hui. Mais, pour l’orateur, ce discours est illusoire : ce
n’est pas par la consommation que l’homme se réalise, mais on pourrait
imaginer une auto- réalisation solidaire, créative, généreuse et tolérante.
Un tel souhait se retrouve d’ailleurs chez les jeunes.
Un sentiment d’impuissance
Tous ces changements ont des répercussions sur la relation de l’homme au
travail. Par exemple, les jeunes voudraient du «travail-passion», mais un
tiers d’entre eux ne trouveront jamais d’emploi; un autre tiers en
trouve-ront un, mais différent de la qualification qúils ont acquise et
pour le-quel ils ont peu de goût; de plus ils auront du mal à le garder.
L’auto-réalisation sera donc recherchée après le travail.
Un sentiment d’impuissance peut naître face à pareille situation. Guy
Bajoit prend la comparaison d’une rivière torrentueuse : il n’est pas
possible de revenir en arrière, mais on peut pagayer. Les personnes et les
groupes qui résistent à ce que les puissances d’argent veulent imposer sont
nombreux, mais ils devraient s’unir davantage.
Prendre du recul
Marc Maesschalck, lui aussi, a invité les participants à prendre du recul
par rapport à la seule question de l’emploi. Il a souligné l’écart entre ce
qui est vécu par les gens concrets et ce sur quoi s’appuient les décideurs.
Face à la stratégie puissante mise en place par les maîtres de la
consommation, les solutions partielles et dispersées ne suffisent pas. Un
renouveau de l’action sociale collective est nécessaire.
Citant le philosophe Paul Ricoeur : «L’origine de l’éthique se trouve dans
l’excès de souffrances», l’orateur estime que dans la situation actuelle,
il faut créer des structures permanentes de résistance, pour arriver à un
nouveau partage du pouvoir et du bien-être, y compris dans les relations
Nord-Sud. Il y a lieu de développer des valeurs et une culture nouvelles,
opposées à la culture dominante. Cette nouvelle culture de résistance
devrait partir des mécontentements suscités par la situation actuelle et
établir des liens entre tous ces échecs. En effet, l’écart entre les beaux
discours et la réalité est choquant : on présente la consommation comme
source de plaisir alors qúen fait, elle n’arrête pas de créer des
frontières, de la violence et des exclusions. Il faut manifester
l’intolérable, lutter contre les inégalités et refaire la démocratie.
Plus largement, indique l’orateur, une réflexion sur le sens est nécessaire
dans l’action sociale aujourd’hui, pour pouvoir traverser les moments
difficiles, pour pouvoir durer au-delà des échecs et pour être stimulé par
un projet collectif. Pour Marc Maesschalck, cette recherche de sens n’est
pas à confondre avec le recours à une «Vérité supérieure» qui connaîtrait
les réponses à l’avance; ni avec un rêve de diversion; ni avec un ressort
caché ou une «réserve secrète». Enfin, cette recherche de sens n’est pas
seulement volontariste, elle s’accompagne du plaisir de faire des choses
ensemble.
Une utopie créatrice
Thierry Tilquin recourt au vocabulaire de l’utopie pour désigner la
recherche de finalité ultime.
L’utopie, dit-il, permet de rompre avec ce qui se présente comme fatal, non
pour l’oublier, mais pour le traverser. Elle correspond à un réel possible,
cherche à créer quelque chose de nouveau qui s’inscrit dans le long terme
et dans l’universel. A ce propos, la dimension nord/sud doit être d’emblée
présente dans l’action.
Et Dieu dans tout cela ?
Dans les questions de société, quelle place donner à la réflexion sur Dieu
? A ce sujet, Thierry Tilquin propose un double «décentrement».
D’une part, il pense que la théologie ne peut occuper le centre de la
société et donner la réponse à toutes les questions. Dieu est certes en
relation avec les questions de sens, mais quand on présente Dieu comme
fondement des valeurs, comme source et moteur de l’action ou comme réserve
de vérité, on risque d’établir des frontières entre valeurs chrétiennes et
valeurs non chrétiennes, entre le divin et l’humain, bref à ,déconsidérer
les non chrétiens qui se donnent pourtant une vie «sensée».
D’autre part, l’orateur estime que Dieu refuse de se mettre au centre de la
foi chrétienne. La dimension anthropologique de la foi fait que les valeurs
vécues par les chrétiens sont partagées aussi avec d’autres et avec le Dieu
de l’alliance. Jésus non plus ne se met pas au centre de la foi chrétienne.
Il renvoie toujours à un autre : que ce soit son Père ou le marginal et
l’exclu. Il s’efface, se retire, disparaît, meurt et propose un chemin de
sens : l’utopie du Royaume de Dieu, à partir du frère.
Pour Thierry Tilquin, la théologie doit prendre parti, tout en laissant à
l’action sociale son autonomie. L’orateur est bien conscient que toutes les
théologies ne parlent pas ainsi. Il y a donc conflit aussi à l’intérieur de
la théologie. Il existe des discours théologiques, soutenus par un certain
type de pouvoir, qui sont en connivence avec la société de consommation.
Ainsi, une rencontre des patrons industriels européens en septembre 1993 a
fait appel aux Eglises pour qúelles pansent les blessures de la société.
L’orateur dénonce le danger de l’utilisation de la théologie pour freiner
la remise en cause du statu quo social.
La session s’est terminée par une célébration pleine d’espérance et de
créativité. Les dates et le sujet de la prochaine rencontre de SOIF n’ont
pas encore été annoncées.




