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Rome: «Evangelium vitae», 11e encyclique de Jean-Paul II (300395)

Présentation globale: «La valeur et l’inviolabilité de la vie humaine»

Rome, 30 mars 1995 (APIC/CIP) Jean-Paul II a publié, le 30 mars, sa 11e encyclique intitulée «Evangelium vitae» (»L’Evangile de la vie»). Ce document

de 200 pages se veut, écrit le pape, «une réaffirmation précise et ferme de

la valeur de la vie humaine et de son inviolabilité et, en même temps, un

appel passionné adressé à tous et à chacun, au nom de Dieu : respecte, défends, aime et sers la vie, toute vie humaine».

Quatre chapitres, de longueur équivalente, structurent le document. Le

premier évoque les «les menaces actuelles contre la vie humaine». Le deuxième présente «le message chrétien sur la vie». Le don de la vie comporte

un devoir, explicité dans le chapitre suivant sur «la loi sainte de Dieu».

Le dernier chapitre plaide «pour une nouvelle culture de la vie humaine».

Menaces sur la vie

Le récit biblique du meurtre d’Abel par Caïn n’est pas, pour le pape,

qúune histoire ancienne. Des menaces continuent de peser sur la vie humaine

aujourd’hui, non seulement à cause de la nature, mais aussi par la faute

des hommes. L’incurie ou la négligence suffisent déjà à mettre la vie humaine en péril; les situations de violence, la haine et les intérêts divergents peuvent aggraver ce péril jusqu’à l’homicide ou au massacre. Des millions d’êtres humains, spécialement des enfants, meurent, victimes «de la

misère, de la malnutrition et de la famine, à cause d’une distribution injuste des richesses», mais aussi victimes de la «guerre» favorisée par «le

commerce scandaleux des armes», ou encore victimes d’une «dégradation inconsidérée des équilibres écologiques», d’une «diffusion criminelle de la

drogue», ou de «comportements sexuels» inacceptables et à hauts risques

pour la vie. Sans oublier «un autre genre d’attentats, concernant la vie

naissante et la vie à ses derniers instants».

C’est comme si la valeur de la vie connaissait «une sorte d’éclipse»,

déplore le pape. Il dénonce une «guerre des puissants contre les faibles»,

une «conspiration contre la vie». Il discerne les signes d’une «culture de

mort» jusque dans ces «menaces programmées» que sont l’avortement, la procréation artificielle qui expose à la mort les embryons produits en surnombre, ou encore l’euthanasie.

Que ces «choix contre la vie» puissent trouver, dans les drames personnels, des circonstances atténuantes, le pape ne le nie pas. Mais il juge le

problème plus profond, vu la tendance à interpréter les «crimes contre la

vie» comme des «expressions légitimes de la liberté», voire comme «de véritables droits». Or, souligne l’encyclique, «le rejet du plus faible, du

plus démuni, du vieillard, de celui qui vient d’être conçu» représente toujours «une menace directe envers toute la culture des droits de l’homme».

Bref, «au lieu d’être des sociétés de vie en commun, nos cités risquent de

devenis des sociétés d’exclus, de marginaux, de bannis et d’éliminés».

Une «contradiction si paradoxale» s’enracine, selon le pape, dans une

conception dénaturée de l’être humain et de sa liberté. Ne reconnaître comme sujet que l’être autonome ou capable d’une communication verbale explicite, c’est d’avance jouer la liberté des forts contre les faibles. A force

de miser sur un accomplissement absolu de l’individu, on en arrive à nier

l’autre. Et alors, la démocratie, où tout devient négociable, fût-ce le

droit à la vie, «s’achemine vers un totalitarisme caractérisé».

Derrière l’éclipse de la valeur de la vie, Jean-Paul II perçoit une

«éclipse du sens de Dieu et du sens de l’homme». Car, dit-il, l’un ne va

pas sans l’autre: l’homme, «enfermé dans l’horizon étroit de sa réalité

physique, devient en quelque sorte une chose»; il perd son propre mystère,

voit s’appauvrir ses relations interpersonnelles et perd son sens moral.

De ce tableau d’ombres, le pape fait toutefois ressortir quelques lumières: l’accueil fait à la vie dans de nombreuses familles, les soins médicaux, les initiatives pour mobiliser la société en faveur de la vie ou contre la guerre, et tant de gestes quotidiens d’accueil, de sacrifice, de

soins désintéressés… Autant de signes «annonciateurs d’une victoire»,

pour l’Eglise qui les lit dans «la foi au Ressuscité qui a vaincu la mort».

La vie en abondance

Face aux menaces qui pèsent sur la vie, le deuxième chapitre de l’encyclique présente «l’Evangile de la vie», qui «consiste à annoncer la personne même de Jésus» : Jésus est venu parmi les hommes «pour qu’ils aient la

vie et qu’ils l’aient en abondance» (Jn 10,10).

Ce message chrétien était déjà préparé, dans l’Ancien Testament, par la

conscience qui a mûri en Israël : la vie du peuple «ne se trouve pas à la

merci d’un pharaon» ; «elle est l’objet d’un amour tendre et fort de la

part de Dieu». Cette expérience s’est renouvelée en Jésus, en qui les hommes, à commencer par des foules de malades et de marginaux, ont trouvé «la

révélation de la haute valeur de leur vie et de ce qui fonde leur attente

de salut». L’Eglise poursuit aujourd’hui cette mission, avec la conviction

que l’offrande que Jésus a fait de lui-même sur la croix est devenue «source de vie nouvelle pour tous les hommes».

La vie est donc un bien à promouvoir, insiste le pape, car «l’homme est

dans le monde une manifestation de Dieu, un signe de sa présence, une trace

de sa gloire». Par la vie que Dieu offre à l’homme, «Dieu fait participer

sa créature à quelque chose de lui-même». Le «souffle divin» qui anime

l’homme donne à sa vie une dimension «éternelle». De même, écrit le pape,

«éternelle est la vie promise et donnée par Jésus, parce qúelle est plénitude de participation à la vie de l’Eternel».

Etant dans les mains de Dieu, la vie humaine est «inviolable» et Jésus a

rappelé avec force le commandement «Tu ne tueras pas», le poussant jusqúà

«l’exigence de vénération et d’amour pour toute personne et pour sa vie».

C’est pourquoi l’homme a une responsabilité à l’égard du milieu de vie et

de la vie proprement dite. C’est vrai des parents, mais au-delà de leur

mission spécifique, «la tâche d’accueillir et de servir la vie concerne

tout le monde et doit se manifester surtout à l’égard de la vie qui se

trouve dans des conditions de plus grande faiblesse», dès les premiers et

jusqu’aux derniers instants de la vie.

La vie, que l’homme reçoit de Dieu, porte en elle «sa vérité» et il revient à l’homme, indique le pape, de s’engager à «maintenir la vie dans

cette vérité». Cette vérité lui est révélée par la Loi de Dieu. Au-delà du

commandement du respect de la vie, Jésus communique aux hommes une Loi nouvelle, celle de «l’Esprit qui donne la vie», dont l’expression fondamentale

est «le don de soi dans l’amour pour les frères». En aimant jusqu’à donner

sa propre vie vie, Jésus proclame que «la vie atteint son centre, son sens

et sa plénitude quand elle est donnée».

La loi de Dieu

Don de Dieu, «l’Evangile de la vie» est «en même temps un devoir qui

engage l’homme», montre le pape dans le troisième chapitre. L’interdit «Tu

ne tueras pas» pousse, en définitive, à une attitude positive : «Tu aimeras

ton prochain comme toi-même». L’amour de soi a toujours fondé le principe

de la légitime défense. Le pape réclame une «attention aussi grande au

respect de toute vie, même celle du coupable et de l’injuste agresseur». Il

ajoute : «le commandement «Tu ne tueras pas» a une valeur absolue quand il

se réfère à une personne innocente». C’est pourquoi, «avec l’autorité

conférée par le Christ à Pierre», le pape «confirme que tuer directement et

volontairement un être humain innocent est toujours gravement immoral».

Ce précepte peut apparaître «sous une forme paradoxale». C’est vrai pour

la légitime défense, où «la valeur intrinsèque de la vie et le devoir de

s’aimer soi-même autant que les autres fondent un véritable droit à se

défendre soi-même», ou dans les cas, «désormais assez rares, sinon même

pratiquement inexistants», de la peine de mort.

Le pape vise le «crime abominable» de l’avortement, à un moment où la

perception de sa gravité s’est obscurcie dans la conscience de beaucoup.

Car, en dépit d’»une terminologie ambiguë, comme celle d’»interruption de

grossesse», qui tend à en cacher la véritable nature et à en atténuer la

gravité dans l’opinion publique», l’avortement provoqué est bel et bien «le

meurtre délibéré et direct, quelle que soit la façon dont il est effectué,

d’un être humain dans la phase initiale de son existence, située entre la

conception et la naissance».

Le pape souligne l’unanimité de la tradition doctrinale et disciplinaire

de l’Eglise, devant laquelle Paul VI a pu dire que cet enseignement est immuable. C’est pourquoi, «avec l’autorité conférée par le Christ à Pierre et

à ses successeurs, en communion avec les évêques» (qui, consultés, ont exprimé unanimement leur accord avec cette doctrine), le pape «déclare que

l’avortement direct, c’est-à-dire voulu comme fin ou comme moyen, constitue

toujours un désordre moral grave, en tant que meurtre délibéré d’un être

humain innocent».

L’évaluation morale de l’avortement est aussi à appliquer aux formes récentes d’interventions sur les embryons humains qui, bien que poursuivant

des buts en soi légitimes, en comportent inévitablement le meurtre, comme

dans «le procédé qui exploite les embryons et les foetus humains encore vivants – parfois «produits» précisément à cette fin par fécondation in vitro

– soit comme «matériel biologique» à utiliser, soit comme donneurs d’organes ou de tissus à transplanter pour le traitement de certaines maladies».

L’euthanasie, dans laquelle le pape voit un des symptômes les plus

alarmants de la «culture de la mort» qui progresse dans les sociétés de

bien-être caractérisées par une «mentalité utilitariste», est définie comme

«une action ou une omission qui, de soi et dans l’intention, donne la mort

afin de supprimer toute douleur», à distinguer du renoncement à

l’acharnement thérapeutique. Le pape «confirme que l’euthanasie est une

grave violation de la Loi de Dieu, en tant que meurtre délibéré moralement

inacceptable d’une personne humaine».

Dans sa triple condamnation de la suppression d’un être humain innocent,

de l’avortement et de l’euthanasie, Jean-Paul II entend énoncer des affirmations doctrinales d’une haute valeur magistérielle proposées avec une

certaine solennité. Le pape engage son autorité magistérielle de successeur

de Pierre en communion avec les évêques. Dans chacune des trois formulations, il faut référence à la Constitution dogmatique de Vatican II «Lumen

gentium»: les évêques, pris isolément, ne jouissent pas de la prérogative

de l’infaillibilité; cependant, quand, «même dispersés à travers le monde,

mais gardant le lien de la communion entre eux et avec le Successeur de

Pierre», ils enseignent «authentiquement» les choses de la foi et des moeurs, et s’accordent pour enseigner une doctrine comme devant être tenue

définitivement, ils proposent infailliblement la doctrine du Christ».

En soulignant ce caractère fort et solennel, le pape entend interpeller

un monde où le doute, voire la confusion entre le bien et le mal, semble

gagner les mentalités. Surtout quand la promulgation de lois favorables à

l’avortement ou à l’euthanasie contribue à une confusion entre le légal et

le moral, rendant «normales» des pratiques condamnables. Le pape rappelle

que la loi civile, dont le rôle «est certainement différent de celui de la

loi morale et de portée plus limitée, ne peut se substituer à la conscience

ou édicter des normes morales. Et si la loi doit parfois renoncer à réprimer ce qui provoquerait, si cela était interdit, un dommage plus grave, elle ne peut légitimer, comme droit des individus, l’offense causée à d’autres personnes par la méconnaissance d’un de leurs droits les plus fondamentaux.

Le pape ajoute que la démocratie ne peut être définie seulement en référence au principe formel de la majorité, mais être caractérisée par le

principe moral du respect de tous, spécialement des plus faibles.

Les lois qui légitiment l’avortement et l’euthanasie étant «entièrement

dépourvues d’une authentique validité juridique», on doit au moins reconnaître le droit à l’objection de conscience, qui est pour le chrétien «une

grave obligation» s’il est invité à coopérer formellement au mal.

Nouvelle culture de la vie

Dans le dernier chapitre, Jean-Paul II invite l’Eglise à se reconsidérer

avec gratitude comme «peuple de la vie», dont la mission est «d’annoncer

l’Evangile de la vie, de le célébrer dans la liturgie et dans toute l’existence, de le servir par diverses initiatives et structures».

L’annonce de «l’Evangile de la vie» doit parvenir «dans les replis les

plus intimes de la société tout entière». Le pape résume en ces termes «le

coeur de cet Evangile»: «C’est l’annonce d’un Dieu vivant et proche, qui

nous appelle à une communion avec lui et nous ouvre à la ferme espérance de

la vie éternelle; c’est l’affirmation du lien inséparable qui existe entre

la personne, sa vie et sa corporéité; c’est la présentation de la vie

humaine comme vie de relation, don de Dieu, fruit et signe de son amour:

c’est la proclamation du rapport extraordinaire de Jésus avec chaque homme,

qui permet de reconnaître en tout visage humain le visage du Christ ; c’est

la manifestation du don total de soi comme devoir et comme lieu de la

réalisation plénière de la liberté.». A l’Eglise de faire percevoir cette

nouveauté dès la première annonce, puis de la faire comprendre davantage,

«en refusant tout compromis et toute ambiguïté», dans la catéchèse, la

prédication, le dialogue, les diverses démarches éducatives.

Le Dieu qui donne la vie mérite aussi d’être célébré. De ce point de

vue, le pape insiste le «regard contemplatif» à développer pour que «le

peuple de la vie» laisse éclater sa reconnaissance dans la prière, la

liturgie, les sacrements. Le pape recommande aussi la mise en valeur des

gestes et symboles appropriés propres à différentes cultures. Il propose

aux évêques d’organiser, chaque année et dans chaque pays, une «Journée

pour la Vie», qui attire spécialement l’attention sur la gravité de

l’avortement et de l’euthanasie, sans négliger pour autant d’autres aspects

de la vie. Célébrer «l’Evangile de la vie», engage surtout à mener une

«existence quotidienne vécue dans l’amour d’autrui et dans le don de soi»,

indique le pape, qui relève la valeur «héroïque» de gestes comme le don

d’organes, ou le «témoignage silencieux mais combien fécond» des «mères

courageuses».

Assurer «le service de la charité à l’égard de la vie», dernier aspect

de la mission ecclésiale, réclame, selon Jean-Paul II, «un état d’esprit»

qui devrait distinguer les chrétiens : «une préférence marquée pour qui est

le plus pauvre, le plus seul et le plus dans le besoin». Il s’agit de

«prendre soin de toute la vie et de la vie de tous», «d’aller jusqu’aux racines même de la vie et de l’amour». Parmi les moyens à mettre en oeuvre,

en plus d’une vaste «action éducative», le pape cite «les centres pour les

méthodes naturelles de régulation de la fertilité», l’action des «conseillers conjugaux et familiaux», «les centres d’aide à la vie», «les maisons

d’accueil de la vie», mais aussi les communautés ou centres pour la réhabilitation des toxicomanes, l’hébergement de mineurs, de malades mentaux, de

sidéens, les associations de solidarité pour personnes handicapées, les

services de soins palliatifs. Au-delà du bénévolat, «le réalisme tenace de

la charité» exige «des types d’animation sociale et d’engagement politique», note encore le pape. Mais il confie à la famille la première des responsabilités en tant que «sanctuaire de la vie», et réclame pour elle de

l’Etat «tout le soutien nécessaire, y compris sur le plan économique».

Avant de confier à Marie «la cause de la vie», Jean-Paul II lance pour

conclure un appel «à une mobilisation générale des consciences et à un effort commun d’ordre éthique, pour mettre en oeuvre une grande stratégie

pour le service de la vie. Nous devons construire tous ensemble une nouvelle culture de la vie: nouvelle, parce qu’elle sera en mesure d’aborder et

de résoudre les problèmes inédits posés aujourd’hui au sujet de la vie de

l’homme; nouvelle, parce qu’elle sera adoptée avec une conviction forte et

active par tous les chrétiens; nouvelle, parce qu’elle sera capable de susciter un débat culturel sérieux et courageux avec tous.» (apic/cip/mp)

30 mars 1995 | 00:00
par webmaster@kath.ch
Temps de lecture : env. 11  min.
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