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APIC – Reportage
Calme et peur: les deux visages du Rwanda aujourd’hui (140395)
Kigali, le 13 mars (APIC/ENI/Hugh McCullum*) Aujourd’hui, pour le visiteur
du Rwanda, les cicatrices des massacres du printemps dernier se sont bien
estompées. Les rues de Kigali sont tranquilles, les cratères creusés par
les obus ont disparu. Les convois d’aide humanitaire, drapeaux au vent, se
pressent d’un rendez-vous à l’autre. L’eau et l’électricité sont plus abondantes que dans les pays voisins. Le téléphone fonctionne la plupart du
temps. La nuit, les rues sont bien éclairées et sûres. La capitale compte
quelque 250’000 habitants, plus de la moitié de sa population d’avant 1994.
Dans les campagnes, les vallées et les collines verdoyantes sont prêtes
pour la saison des plantations. Les troupeaux de bétail à longues cornes
sont revenus paître sur les douces collines près de la Tanzanie. Les villages et les routes, voici peu désertés, reprennent vie: les habitants font
du troc, reconstruisent leurs maisons et font une pause tout en buvant une
bière. Les femmes, le dos courbé et le geste gracieux, sarclent les champs
et labourent inlassablement les vallées et les coteaux en terrasses.
Seuls quelques bâtiments portent les marques du conflit, comme l’église
presbytérienne dont le toit a été détruit par les obus ou les locaux de
l’ancienne Assemblée nationale. Dans les collines, la végétation recouvre
déjà les tas de décombres le long des maisons en terre ou en brique. L’herbe a recouvert les squelettes, l’odeur nauséabonde de la mort a disparu,
les fleurs poussent sur les fosses communes. Une église à Nyarubuye contient les restes de plus de 600 personnes tuées à coups de machette et de
houes, les os écrasés en mille morceaux. Le nouveau gouvernement veut en
faire un monument à la mémoire des victimes du génocide.
Le Rwanda des réfugiés, de l’autre côté des frontières
Mais le Rwanda a un deuxième visage. Au-delà des frontières avec le Zaïre, la Tanzanie et le Burundi, vivent plus d’un million de réfugiés hutus,
entassés dans des camps immondes, détrempés par la boue. Des réfugiés qui
ne peuvent ou ne veulent pas réclamer la terre où ils vivaient.
Parmi eux les victimes innocentes, mais aussi ceux qui ont été impliqués
dans le génocide, ou encore ceux que les milices et les membres de l’armée
et du gouvernement précédents ’contrôlent’ par la distribution de nourriture, la contrainte et la terreur. «Nous ne pouvons rentrer, nous serions tués», se lamente une réfugiée au Zaïre, déguenillée, chargée d’un jerrycan
jaune rempli d’une eau douteuse, qui s’efforce de reprendre haleine.
Les soldats de la Mission des Nations Unies d’assistance au Rwanda (MINUAR), pour la plupart originaires d’Afrique, offrent aux réfugiés et aux
personnes déplacées à l’intérieur du pays de les raccompagner gratuitement
sous escorte militaire, avec assez de nourriture pour un mois et quelques
outils agricoles. Rares sont ceux qui acceptent cette offre.
«Les leaders des camps, aidés et encouragés involontairement par les Nations Unies et les organisations d’aide humanitaire, espèrent qu’en gagnant
du temps, ils n’auront pas à payer pour leurs actes. Ils veulent aussi remettre sur pied l’armée et les milices pour envahir notre pays ou le déstabiliser», déclare Christine Umutoni, jeune vice-ministre de la Reconstruction du gouvernement (dominé par le Front patriotique rwandais), qui a perdu plus de 40 membres de sa proche famille durant le génocide.
Les organisations humanitaires prises entre deux feux
Les 151 organisations humanitaires internationales qui ont envahi ce minuscule pays d’Afrique centrale se trouvent entre deux feux: elles savent
qu’elles aident des meurtriers dans les camps, mais elles savent aussi que
les hutus refusent de retourner dans leur pays avant d’être sûrs de ne pas
encourir de représailles et de pouvoir à nouveau labourer leurs terres.
Le gouvernement affirme, et les responsables de la MINUAR semblent être
de cet avis, que l’on devrait dire aux réfugiés que les distributions gratuites de vivres et d’eau vont bientôt prendre fin. Si l’assistance était
dispensée sur les collines du Rwanda, et non plus dans les camps de Tanzanie et du Zaïre, les réfugiés retourneraient dans leur pays pour la recevoir. «La peur de la violence et de la vengeance n’est qu’une excuse avancée par l’ancien gouvernement extrémiste – qui estime que sa seule erreur a
été de ne pas exterminer tous les Tutsis – pour nier la réalité d’un nouveau gouvernement d’unité nationale», explique Mme Umutoni.
«Le monde nous a oubliés trop vite et s’attend à ce que nous fassions
beaucoup trop, trop vite et avec très peu de soutien. A ce jour, nous avons
arrêté le génocide et redonné au pays une certaine stabilité. Au gouvernement, nous sommes convaincus que les milices et les membres de l’ancien régime, artisan du génocide, doivent être séparés des réfugiés.» Les
autorités de Kigali, soutenues en cela par les Eglises catholique et protestantes estiment que la réconciliation est indissociable de la justice.
Mais la communauté internationale tarde à mettre en place les structures
nécessaires pour mener les enquêtes et constituer un tribunal international
qui devrait siéger à Arusha, en Tanzanie, cette année encore.
9’000 détenus à la prison de Kigali
Quelque 9’000 prisonniers vivent dans des conditions terribles dans la
prison de Kigali construite pour 2’000 détenus. Un grand nombre, entre autres deux religieuses et deux prêtres catholiques, ont été arrêtés sur la
base de simples ouï-dire et ne peuvent être jugés car il n’y ni magistrats
ni juges. L’amnistie n’est pas une option pour le gouvernement. Elle ne ferait qu’encourager des actes de justice sommaire dans les villages et des
actions de vengeance personnelle, disent certains responsables.
Un tribunal aurait aussi la tâche de séparer les auteurs du génocide des
innocents. Les Hutus survivants, dont beaucoup ont perdu des parents, se
sentent tous accusés de génocide. «Il est très douloureux d’être Hutu aujourd’hui. Les médias les traitent d’assassins et de violeurs, mais un
grand nombre d’entre eux ont essayé de sauver des vies», déclare l’évêque
anglican Norman Kayumba. (apic/eni/mp)
Hugh McCullum est responsable de l’information auprès de la Conférence des
Eglises de toute l’Afrique (CETA)




