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APIC-Interview

Xavier Emmanuelli: le médecin des exclus (090395)

«Dernier avis avant la fin du monde»

Jean-Claude Noyé, pour l’agence APIC

Paris, 9mars(APIC) Xavier Emmanuelli, créateur des services d’urgence du

SAMU, en France, co-fondateur de Médecins sans frontières, médecin de la

prison de Fleury-Mérogis, a roulé sa bosse sur tous les terrains. Il dirige

aujourd’hui le centre d’accueil des sans-domicile fixe de Nanterre en banlieue parisienne. Créateur du SAMU social, il crie sa lutte contre l’exclusion et dénonce un monde sans Dieu voué exclusivement à la production. Profondément chrétien, il ne désespère pas d’un retour à la lumière.

APIC: Votre dernier livre s’intitule «Dernier avis avant la fin du monde».

Qu’entendez-vous par là?

Xavier Emmanuelli: A vrai dire, c’est la fin d’un monde, d’une civilisation

qui a commencé au XVIe siècle et qui a eu des étapes marquantes comme le

XVIIIe siècle, dit des ’Lumières’, le XIXe et son lot de souffrances terribles qui ont accompagné la révolution industrielle, puis ce XXe siècle

vraiment apocalyptique, avec ses deux conflits mondiaux et tout le reste.

Un monde sans Dieu, voué à la production. On est arrivé au bout de cette

logique. Le communisme lui-même, sorte de ’christianisme de la terre’ sans

transcendance, amorce de communion des saints en termes matérialistes, a

déçu ceux qui avaient placé en lui leurs espoirs. Le communisme et le nazisme, lui d’inspiration maléfique, ont incarné deux dictatures effroyables

et laissé la place à une champ de ruines.

APIC: L’Apocalypse à laquelle vous vous référez volontiers, qu’est-ce pour

vous?

XE: L’Apocalypse est là. C’est l’exclusion qui nous sépare les uns des autres. C’est se couper de nos racines. Le sens de l’homme est broyé, y compris dans l’Eglise, qui ressasse des dogmes qui n’ont plus de prise sur le

monde. La bête de l’Apocalypse décrite par l’apôtre Jean, celle qui a le

pouvoir de mimer, n’est-elle pas incarnée aujourd’hui par la télévision? La

TV est l’outil diabolique par excellence qui sépare et fausse la perception

de la réalité. Nous sommes à la fin d’un monde et on ne s’en est pas aperçu.

APIC: Vous ne croyez pas au progrès de l’histoire?

XE: Non, en cela je ne suis plus marxiste. J’ai, de fait, été communiste,

tout en gardant la foi, même si j’ai vécu celle-ci de façon sinusoïdale. Je

pense aujourd’hui que christianisme et communisme sont deux mondes incompatibles. «Mon royaume n’est pas de ce monde», dit le Christ. D’où le danger

à mon sens d’une Eglise trop exclusivement sociale. La théologie de la libération pose une pierre d’achoppement en occultant que le salut est avant

tout personnel. J’ai beaucoup voyagé en Amérique latine, j’ai vu ce qu’il

en reste aujourd’hui: une myriade de petites Eglises protestantes.

APIC: Très critique à l’égard des médias, vous dénoncez l’humanitaire spectacle. Vous êtes pourtant vous-même très médiatique. N’est-ce pas paradoxal?

XE: Non, dans le sens où cela s’incrit dans le combat que je mène. Je joue

leur jeu pour mener ce combat à terme, car on ne peut rien faire aujourd’hui sans eux. J’ai un grand mépris pour les médias télévisés en particulier. Et je constate que la presse écrite suit la télévision, elle est

de plus en plus à sa remorque.

APIC: Votre combat actuel est celui du SAMU social, un service d’urgence

chargé d’apporter une aide sanitaire et médicale aux exclus.

XE: J’ai choisi le mot SAMU, car j’en connais exactement la portée puisque

j’en ai été un des fondateurs. Le SAMU social occupe un espace vacant entre

le sanitaire et le social. C’est un outil irremplaçable face au problème du

logement et des nouvelles pauvretés. Mes équipes ne ramassent jamais de PDG

et l’hôpital de Nanterre est un hôpital pour les pauvres.

Certains m’accusent de faire une médecine à deux vitesses. Ils estiment

plus juste d’envoyer les clochards et les SDF se faire soigner dans les hôpitaux ordinaires. Moi, je sais pertinemment que cela ne marche pas et que

les hôpitaux continueront de les refouler, de refuser de les soigner. D’où

la pertinence du SAMU social. Nous disposons de six véhicules, d’un personnel volontaire dont la compétence est indéniable. Je crois que le SAMU social est un outil efficace.

Les gueux qui se trouvent aujourd’hui à la porte des hôpitaux, abandonnés dans la ville, sont une immense armée. Ce sont des intégristes en puissance car ils ne sont pas reconnus et aspirent eux aussi à avoir leur heure. (apic/jcn/mp)

9 mars 1995 | 00:00
par webmaster@kath.ch
Temps de lecture : env. 3  min.
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