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apic/Colombie/Cali/Père Joseph Demierre
APIC – Reportage
Des semences d’espérance
à l’ombre du cartel de Cali
Joseph Demierre, un prêtre fribourgeois dans le bidonville d’Aguablanca
Jacques Berset, Agence APIC
Cali, été 1995.D’un côté un chasseur, le procureur général Alfonso Valdivieso Sarmiento, entouré d’une cohorte de gardes du corps, doit jouer au
football lesté d’un gilet pare-balles. De l’autre, dans son collimateur, le
Cartel de Cali, affaibli par les arrestations et le travail de fourmi des
superpoliciers du «Bloque de Busqueda», et de «gros poissons» de la politique ou du showbiz, accusés d’avoir touché de l’»argent chaud».
Péripéties d’une réalité colombienne omniprésente, celle de l’argent facile généré par le «narcotrafic». Au coeur de l’»autre Colombie», celle des
masses pauvres et des victimes de la violence, un prêtre fribourgeois, Joseph Demierre, et son équipe pastorale. Visite d’Aguablanca, l’un des secteurs les plus marginalisés de Cali, une métropole de 2,5 millions d’habitants, capitale du Valle del Cauca, au Sud-Ouest de Bogota.
«Ici, la vie n’a aucune valeur»
Les rues défoncées de l’immense bidonville de 500’000 habitants à la périphérie Est de Cali ne sont plus qu’un torrent de boue. Impossible de pénétrer en voiture, il nous faut une jeep. «De toute façon, les taxis n’entrent pas, à cause des routes», lance, désolé, l’abbé Demierre, depuis
l’automne dernier curé de la paroisse de San Luis Beltran (35’000 âmes).
«Padre José», comme les «pobladores» du barrio «Los Lagos» appellent familièrement ce prêtre de 44 ans d’origine glânoise, est venu nous accueillir à l’aéroport vers 22h. Pas question d’entrer si tard à Aguablanca, où
les «pandillas», les bandes de délinquants composées de jeunes désoeuvrés,
alcooliques ou drogués, dictent leur loi la nuit venue. De 21h à 5h du matin, c’est le couvre-feu de fait. «Ici, la vie n’a aucune valeur, autant ne
pas tenter le diable!» En ville, une famille nous héberge pour la nuit…
Des mioches enfermés à journée faite dans de misérables cahutes
A l’arrêt de bus, à l’aube naissante, les pieds dans la gadoue, le petit
peuple d’Aguablanca part vers la ville pour trouver du travail sur les
chantiers ou dans la zone industrielle de Yumbo. D’autres sont dans la rue
à vendre des billets de loterie ou faire du petit commerce. Les femmes vont
dans les beaux quartiers, comme bonnes à tout faire, garder les enfants des
nantis de Cali et pour une bouchée de pain repasser leur linge fin.
Ces mères souvent très jeunes, abandonnées par un compagnon volage, ont
confié leurs enfants à des «mères communautaires» qui prennent soin de
groupes de 15 à 20 enfants dans de pauvres cahutes surpeuplées. Quand elles
n’ont pas laissé leurs mioches sans surveillance, dans une maison cadenassée, de peur des voleurs. De toute façon, beaucoup n’ont pas l’argent nécessaire pour les envoyer à l’école!
Le dépotoir physique et humain de Cali
Aguablanca est le «dépotoir physique et humain de Cali», lance Soeur Alba Stella Barreto, une religieuse franciscaine séculière qui vit au coeur
de la misère. Les eaux usées pestilentielles de la ville blanche traversent
dans des canaux à ciel ouvert ces quartiers bâtis sous le niveau de la rivière Cauca. Un marécage aux eaux stagnantes couvertes de moustiques que
des politiciens véreux, pour obtenir des votes, ont vendu par lots dans les
années 80. Illégalement mais à bon marché.
Le quartier a attiré des migrants noirs de la Côte Pacifique, du Choco,
de Buenaventura, de Tumaco ou de Guapi, des réfugiés de la terrible catastrophe du Nevado del Ruiz, à Armero, en novembre 1985, des familles de culture indienne venues des départements du Cauca ou de Narino, ou des migrants d’Antioquia, chassés par la guérilla ou la pauvreté.
Les «pobladores» semblent plutôt indifférents à la guerre larvée que se
livrent policiers, armée et narcotrafiquants. Les profits multimillionnaires des «barons» de Cali, s’ils ont généré du travail pour les entrepreneurs qui ont construit leurs luxueuses villas, ne sont jamais arrivés jusqu’ici. Des agents infiltrés ont découvert plus d’une centaine d’entreprises qui servent de façade aux «narcos». Le Cartel aux ordres d’»El Ajedrecista», le joueur d’échecs, surnom de Gilberto Rodriguez Orejuela (aujourd’hui sous les verrous), et de son frère Miguel, est aux abois.
Têtes mises à prix pour 1,5 milliard de pesos
La tête des «barons» est mise à prix pour des sommes vertigineuses, inimaginables pour qui survit avec l’équivalent d’un salaire minimum, soit
120’000 pesos (200 francs suisses) par mois. Récompenses de 1,5 milliard de
pesos (12’500 fois le salaire minimum mensuel!) pour l’arrestation des
frères Rodriguez, 500 millions pour les Herrera, Santacruz, Fanor, Arizabaleta, Henry Loiza et Victor Patino… Un joli appât pour susciter la délation au sein de la véritable petite armée de milliers de collaborateurs entretenue par le Cartel à coups de centaines de millions de pesos.
3’000 taxis, sur les 18’000 que compte la métropole du Valle del Cauca,
travaillent pour la pieuvre comme «patrulleros». Equipés de radiotéléphones, ils transmettent leurs renseignements à une centrale équipée d’ordinateurs qui classe tout ce qui est nécessaire à la sécurité des «boss», interceptent les communications des équipes antidrogues, bloquent – en simulant des pannes – l’accès des casernes du Bloque de Busqueda. Le Cartel
dispose d’un système complexe de communication comparable selon les experts
à Telecom, déplore le général Rosso José Serrano, directeur de la police.
L’héroïne de «Café» sur la liste noire
La population vient d’apprendre, ébahie, les accusations portées par le
procureur général contre leur star préférée et toute une série de hauts
responsables politiques qui auraient reçu des avantages pécuniers par le
biais d’entreprises liées au Cartel. Margarita Rosa de Francisco, une des
actrices les plus connues de Colombie, crève l’écran dans «Café», la télénovela qui tient le pays en haleine. Aujourd’hui, elle se trouve en bonne
compagnie avec une dizaine de députés et sénateurs, des anciens ministres,
des ex-ambassadeurs, le maire de Cali, Mauricio Guzman…
La «limpieza social», le nettoyage social
Dans les barrios populaires, la drogue prélève aussi son lot de victimes
parmi les jeunes délinquants, vagabonds et intoxiqués qui s’adonnent au
trafic dans les quartiers. Sur les murs lépreux, les slogans sprayés pendant la nuit sont sans équivoque: «muerte a los sapos», «no al basuco»
(mort aux dénonciateurs, non à la drogue). La signature M.P. (»Milices populaires») plane comme une mort annoncée.
Les «MP» encagoulées sont des «escadrons de la mort» semi-clandestins.
Ces commandos de la nuit sont chargés de la «limpieza social», c’est-à-dire
de la liquidation physique de tous les éléments criminels de la société.
Ils mènent une guerre sans pitié contre les «viciosos» qu’ils abattent pour
le compte de la police ou des commerçants du quartier. A Aguablanca, les MP
ont pignon sur rue. Plus d’une mère terrorisée a dû assister à l’exécution
d’un de ses jeunes fils tiré du lit et abattu d’une balle dans la tête sur
le pas de la porte, un «’vicioso’ de moins, pour l’exemple»!
A l’angle d’une rue défoncée, dans un local en planches couvert des slogans bien en évidence des MP, des jeunes à l’allure peu engageante jouent
au billard. Mieux vaut ne pas s’attarder! La veille de notre arrivée, nous
raconte la serveuse de la cafétaria de la paroisse, on a retrouvé trois cadavres dans le barrio: celui de deux jeunes tués par balles dans le cadre
d’une rixe entre «pandillas», et une jeune mère de trois enfants retrouvée
égorgée après avoir été violée… La police n’est pas venue sur les lieux
avant le lever du jour et les corps sont restés toute la nuit sous la
pluie. C’était un week-end ordinaire à Aguablanca.
Jeunes en danger de mort
«Un adolescent sur cinq, ceux que nous appelons les jeunes ’à hauts risques’, sont véritablement en danger de mort; la jeunesse fait partie des
priorités pastorales des onze paroisses d’Aguablanca», confirme Padre José.
La décomposition du noyau familial est l’une des causes principales de la
violence et de la désintégration sociale du quartier. «Dans ces barrios,
une structure familiale normale, c’est plutôt l’exception, renchérit Soeur
Alba Stella. Ce qui reste de la famille ne transmet ni l’éducation ni des
valeurs comme la tolérance, le dialogue et la vie en société; il y a beaucoup de mauvais traitements dans les familles où l’on vit entassé; les nombreux abus sexuels et viols d’enfants mineurs par des parâtres sont le résultat de la promiscuité continuelle».
Le manque d’éducation, l’absence d’emplois et de perspectives professionnelles grossissent les rangs des «pandillas»; les affrontements entre
bandes rivales créent une insécurité permanente. Les tentatives de réintégrer ces jeunes dans la société échouent souvent, parce que ceux qui sont
sur la liste noire des MP peuvent être liquidés plusieurs années après.
«Dans les groupes de jeunes de la paroisse, révèle Padre José, nous
avons des garçons parfois très proches des milices populaires; c’est la police qui les arme pour faire le sale boulot. En Colombie, l’impunité est
presque totale: moins d’un meurtre sur dix est élucidé». La police du quartier, qui pourtant combat officiellement le trafic de «basuco», n’hésite
pas à prélever l’impôt, la «vacuna» (vaccin), auprès des trafiquants.
Au Centre paroissial de San Luis Beltran, un complexe de 2’000 m2 équivalant à une vingtaine de «lotes», soit la surface de 20 maisons, l’équipe
pastorale – Padre José, et quatre jeunes laïques colombiennes, Vicenta Moreno, Johana Alarcon, Gloria Roa et Martha Perlaza, ainsi que le médecin du
dispensaire paroissial, Luis Carlos Pena – accueillent la réalité du bidonville sans porter de jugements. La pratique religieuse de cette population
baptisée à 80% n’atteint pas les 10%. «Sur les 500’000 habitants d’Aguablanca, il n’y a que quelques centaines de mariages religieux par an; la
majeure partie des fidèles ne viennent pas communier; pour la plupart couples non mariés, ils s’autoexcluent de l’Eglise, se croient excommuniés».
Imaginer l’Eglise des pauvres
Padre José essaye d’accompagner la communauté telle qu’elle est, de vivre cette Eglise des pauvres qui l’interpelle tant: «Il faut imaginer une
pastorale tenant compte des besoins élémentaires des gens, qui vivent dans
des conditions souvent infrahumaines». Au centre de santé de la paroisse,
l’on présente toute la panoplie des moyens contraceptifs, pas seulement les
méthodes dites naturelles prônées par l’Eglise. Le prêtre n’intervient pas.
«Nombreuses sont les filles enceintes dès l’adolescence. La plupart vivent
en union libre, dès l’âge de 16 ans». Des couples, ensemble depuis des années, demandent au prêtre s’ils peuvent se confesser ou communier: «Je considère qu’ils vivent le mariage depuis longtemps, même s’ils ne l’ont pas
officialisé. Les gens ont d’autres priorités, la survie!».
La Colombie passe pourtant pour un pays catholique? «L’Eglise a ’catholicisé’ la population colombienne, mais ne l’a pas forcément évangélisée.
Les gens s’adaptent, ils voient bien que leurs conditions de vie ne leur
permettent pas de réaliser ce que demande l’Eglise. On voit l’immense décalage entre le discours officiel et ce que vivent les gens; il y a deux modèles d’Eglise, une Eglise doctrinale et une Eglise qui se veut aux côtés
des gens. Ces deux Eglises s’ignorent mutuellement… L’Eglise officielle
ferme les yeux sur la réalité».
Sonia, Alba, Didimo, Carmen, Stella, Pedro, Don Alejandro, tous ces visages burinés d’hommes et de femmes debout, qui autogèrent le secteur
d’économie solidaire (cafétéria, entreprise de construction, confection de
poupées, etc.) développé au sein de la paroisse, cherchent avec Padre José
à construire une Eglise nouvelle, faite de communautés de base où l’engagement chrétien a des conséquences concrètes. Le groupe d’ouvriers, composé
de maçons et de manoeuvres, vit par exemple la solidarité jusque dans la
répartition quasi égalitaire des salaires; il éclaire sa démarche par la
lecture de la Bible. Pour le Père Joseph Demierre, «ce sont là les semences
d’espérance d’Aguablanca!» (apic/be)
Les photos de ce reportage peuvent être commandées auprès de l’agence CIRIC, Case postale 405, Boulevard de Grancy 17 bis, 1001 Lausanne, tél.
021/617 76 13, fax 021/617 76 14.
Vous pouvez adresser vos dons pour l’abbé Demierre: CCP 10-81124-7, Projet
Aguablanca, Equipe Joseph Demierre, Cali-Colombie, Lausanne.
Encadré
Joseph Demierre, prêtre «fidei donum»
L’abbé Joseph Demierre, prêtre «fidei donum» du diocèse de Lausanne, Genève
et Fribourg – c’est-à-dire prêtre diocésain «détaché» auprès d’une Eglise
locale du tiers-monde – a été ordonné prêtre en 1979. Dès le début attiré
par la mission, l’ouverture au monde, l’abbé Demierre a toujours été interpellé par l’injustice et les inégalités entre riches et pauvres et dès le
début porté par la volonté de construire une «Eglise nouvelle». Cette sensibilité le poussera même à accepter la prison pour objection de conscience: «C’était pour moi une façon de protester et de réclamer plus de partage
et de solidarité entre les hommes».
Prêtre depuis 16 ans, Joseph Demierre a été d’abord 6 ans vicaire à
Renens, une banlieue populaire qui est aussi la plus grande paroisse du
diocèse, avant d’être 6 années durant aumônier des jeunes du canton de Vaud
(JCVD), tout en collaborant à la pastorale des vocations en Suisse romande
au CRV. Après 4 ans comme curé au Locle, Joseph Demierre a quitté l’été
dernier les Montagnes Neuchâteloise pour vivre «l’Eglise des pauvres».
La présence d’Eglise dans le barrio «Los Lagos» date d’une douzaine
d’années, suite à un accord entre la Société des Missionnaires de Bethléem
(SMB) et l’archidiocèse de Cali. La communauté paroissiale de San Luis Beltran s’est ainsi constituée à partir de zéro. Un prêtre suisse-allemand de
la SMB, le Père Amédée Eberle, en a été le curé pendant 12 ans. (apic/be)
Encadré
Récolte de matériel pour Aguablanca
Daniel Miserez, responsable de la Communauté Emmaüs de La Chaux-de-Fonds,
coordonne la récolte de matériel pour la paroisse de San Luis Beltran à
Aguablanca. Le but: envoyer par bateau d’ici octobre ou novembre un container de 40 à 60m3 d’habits (vêtements d’été, bottes), de jouets et de jeux
pour enfants, de matériel scolaire (cahiers, crayons, feuilles de papier)
et d’outillages divers.
En effet, tout manque dans le bidonville et les gens n’ont pas les
moyens de se procurer à Cali tout ce dont ils ont besoin. L’opération commencée en mai dans les paroisses du Locle, des Brenets et du Cerneux-Péquignot n’a pas eu l’écho escompté. Seul un tiers de camion a été récolté à
cette occasion. C’est la Communauté Emmaüs qui va désormais se charger du
reste de la récolte durant l’été. (apic/be)
Contact: Communauté Emmaüs, La Joux-Perret 8, Case postale 2301, La
Chaux-de-Fonds, tél. 039/28 42 02




