FACE AUX TENSIONS POLITIQUES, «JE CONTINUE D’ETRE CHRETIEN, MARXISTE ET
SANDINISTE», AFFIRME ERNESTO CARDENAL ENI-95-0143çF (a)
Managua, le 1er juin (ENIçSergio Ferrari) – Ni la situation explosive du
Nicaragua, ni les tensions profondes que conna#t le sandinisme, ne semblent
l’intimider. «Je continue de croire en la révolution et au changement. Je
continue d’être chrétien, marxiste et sandiniste», affirme avec énergie le
prêtre catholique Ernesto Cardenal, ancien ministre de la Culture durant la
décennie révolutionnaire, au début de l’entretien qúil a accordé au
correspondant d’ENI.
Arborant sa barbe blanche et le béret qui le distinguent depuis toujours,
Ernesto Cardenal, l’un des poètes latino-américains contemporains les plus
connus, confirme sa confiance en l’avenir du continent.
Sa militance au sein du Front sandiniste de libération nationale (FSLN) lui
a valu en 1984 une sévère sanction du Vatican. La hiérarchie romaine n’a
jamais admis que certains de ses prêtres assument, comme dans les cas
d’Ernesto, de son frère Fernando et du père Miguel d’Escoto – des charges
publiques au sein du gouvernement sandiniste.
Face à la crise actuelle que traverse le FSLN, Ernesto Cardenal, qui
poursuit ses activités poétiques et artistiques, s’est joint au «Mouvement
de rénovation sandiniste» (MRS), dirigé par l’ex-vice-président Sergio
Ramirez. Ce nouveau parti a tenu son congrès de fondation le 21 mai passé.
«Le problème principal du FSLN a été la corruption de ses principaux
dirigeants, qui l’ont considéré comme leur propre patrimoine et lui ont
imposé un style de direction autoritaire», souligne Ernesto Cardenal.
Confronté à cette réalité, ajoute-t-il, un groupe de militants a décidé de
«fonder un nouveau sandinisme, représenté par le MRS, qui est devenu un
signe d’espérance pour le pays. Il revient aux sources, au glorieux
sandinisme d’antan.»
La crise vécue par le sandinisme durant cette dernière année a influencé
d’une manière ou d’une autre les principaux religieux qui avaient
sympathisé avec ce mouvement.
Certains d’entre eux, comme Ernesto Cardenal, ont décidé d’appuyer la
nouvelle formation, le MRS. D’autres, comme son frère Fernando, qui a
pourtant officiellement démissionné du FSLN, rejettent la possibilité de
rejoindre toute autre formation. Et un troisième groupe, qui comprend entre
autres l’ancien ministre des Affaires étrangères Miguel d’Escoto, continue
de militer au sein du FSLN.
Certains dirigeants protestants, entre autres le pasteur Miguel Angel
Casco, des Assemblées de Dieu, occupent des responsabilités, comme la
présidence de la Commission d’éthique, au sein du parti sandiniste
«officiel».
Selon diverses sources, la majorité des membres des «communautés
ecclésiales de base» continuent de sympathiser avec le FSLN, dirigé par
l’ancien président Daniel Ortega.
Parmi les personnalités chrétiennes, engagées depuis toujours aux côtés du
mouvement populaire, les sympathies sont aussi partagées. Certains
dirigeants lai»cs, comme l’ancien ministre de la Sécurité sociale durant la
décennie sandiniste, ou l’ancien ministre du Logement durant la même
époque, ont rejoint le Mouvement rénovateur sandiniste.
«La corruption de certains dirigeants, comme Tomas Borge et Daniel Ortega,
est à l’origine de la crise du parti», explique Ernesto Cardenal, pour qui
«le style autoritaire relève d’un sandinisme condamné à périr».
Même si, au sein de la société nicaraguayenne, la polémique concernant la
fracture du plus important des partis existants n’a pas pris fin et même
s’il faudra beaucoup de temps pour clarifier les camps et les positions
respectives, les questions éthiques ont pris une grande importance dans ce
débat.
«La résurgence de nouvelles valeurs éthiques, ainsi que la démocratisation
interne impulsée par les rénovateurs, éléments incorporés au nouveau
programme, sont la garantie d’une nouvelle manière de faire de la
politique», déclare l’auteur de Canto cosmico et de Salmos.
«Le plein exercice de la démocratie interne servira à empêcher la
répétition des activités de corruption, comme celles qui ont eu lieu après
la défaite électorale du FSLN en 1990 – ce qui est connu comme la pi#ata
(distribution arbitraire des biens de l’Etat)», explique-t-il. «En
synthèse, derrière cette vision de démocratie et la tentative sérieuse
d’une relève de génération, se profile un nouveau concept éthique.»
Dans les années 80, l’une des consignes principales affichées par les
secteurs chrétiens progressistes du Nicaragua avait été: «Entre
christianisme et révolution, il n’y a pas de contradiction». Interrogé sur
la validité de cette consigne, le père Cardenal répond affirmativement:
«Elle est toujours valable, bien qúil soit nécessaire aujourd’hui de
comprendre que révolution et rénovation sont des termes semblables.»
Pour Ernesto Cardenal, «le concept même de socialisme» continue d’être
pleinement actuel, même s’il faut l’adapter aux «changements mondiaux …
par exemple en tenant compte du rôle du marché, mais sans perdre de vue le
critère d’équité et de justice sociale.»
La destruction de l’environnement, qui affecte une bonne partie de la
planète, et la protestation contre les contraintes injustes des
institutions financières internationales (comme la Banque mondiale) sont
deux aspects importants de la pratique politique future. Sans oublier la
défense de la souveraineté nationale qui, néanmoins, «ne doit pas nous
mener à la confrontation avec un pays ou un groupe de pays». Se revendiquer
comme anti-impérialiste, pour le père Cardenal, ne signifie pas aujourd’hui
«un affrontement contre quiconque». Le congrès de fondation du Mouvement
rénovateur a rassemblé, le 21 mai à Managua, des délégués de 90 de 140
communes du pays, ce qui est considéré par les organisateurs comme un
succès.
Pour le FSLN «officiel», que certains organes de presse locaux appellent
«orthodoxes», la scission n’a pas une signification considérable. Il
revendique son propre processus de rénovation interne, qui s’est exprimé
par l’élection des ses instances à la fin 1994, élections auxquelles ont
participé près de 300 000 membres et sympathisants dans l’ensemble du pays.
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