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apic/Rwanda/retour des Pères Blancs/génocide, quelles responsabilités?
Rwanda: Le retour des Pères Blancs suscite des questions (221095)
Un certain modèle d’évangélisation en cause?
Paris, 22octobre(APIC) Des 78 Pères Blancs présents au Rwanda lors des
massacres de 1994, 29 missionnaires sont rentrés dans leur pays d’adoption.
Après leur rapatriement en Europe, le retour, sur les lieux du génocide,
des Pères Blancs accusés par certains historiens d’avoir «cristallisé
l’idéologie ethnique», suscité interrogations et réflexions.
Les Pères Blancs sont bien conscients que, s’ils veulent travailler à la
réhabilitation et à la reconstruction du pays, il leur faudra «du temps
pour comprendre ce qui s’est passé et pour démêler les causes qui ont conduit à ce drame», explique au quotidien français «La Croix» le Père Hamelin, assistant général.
Les responsabilités de l’Eglise dans les événements de 1994
A l’occasion du traditionnel Dimanche de la mission universelle, «La
Croix» consacre un important dossier à l’Eglise du Rwanda. «Non par acharnement vindicatif, explique l’éditorial de Bruno Chenu, mais par volonté
d’accéder à une plus grande vérité. Ce n’est en effet que par la multiplication des éclairages que l’on parviendra à une appréciation plus juste de
l’évangélisation du Rwanda et des responsabilités de l’Eglise dans les événements de 1994».
Pour B. Chenu, trois points de réflexion s’imposent: la réalité ethnique, le rapport entre Eglise et pouvoir et la formation des chrétiens.
L’appartenance ethnique, écrit-il, est un fait sur lequel les Européens
dissertent, et de façon contradictoire, alors que les Africains se taisent.
Or l’avenir de l’Afrique se joue pour une part dans l’exploration de cette
«zone d’ombre», pour qu’elle ne sabote pas constamment les projets les plus
louables, pour qu’elle soit intégrée, sans être canonisée. Et c’est tout le
rapport entre le temporel et le spirituel, entre le visible et l’invisible
que l’Eglise a voulu gérer à son bénéfice dans la perspective d’un royaume
chrétien qui demande discernement et repositionnement. Quant à la formation
des chrétiens, elle doit aller jusqu’aux racines de l’être et de la culture. «Evangéliser, c’est susciter des hommes nouveaux, pas moins.»
Aujourd’hui, dans ce pays détruit, le visiteur rencontre une Eglise où,
si l’on chante à nouveau dans les paroisses, la ferveur n’est plus la même.
Une Eglise critiquée pour son action passée et dont on attend un autre message. Les Pères Blancs, principaux évangélisateurs, sont mis en cause, comme ils l’avaient été lors des précédents massacres de Tutsis par les Hutus.
«La Croix» revient sur les «relations ambiguës» que l’Eglise a entretenues
avec le pouvoir, sur la division ethnique pratiquée au sein même de l’Eglise, sur l’implication de religieux dans les dernier génocide. Il décrit
aussi l’amorce de dialogue dans les camps de réfugiés et le patient travail
de guérison mené par un militant de la non-violence, le P. Alfred Bour, du
Mouvement International pour la Réconciliation (MIR).
Une nécessaire clarification
Outre les 29 missionnaires retournés dans cinq diocèses du Rwanda, huit
autres Pères Blancs travaillent en dehors du Rwanda, dans les camps de réfugiés en Tanzanie, au Burundi et au Zaïre. Au total, 360 Pères Blancs sont
présents dans ces trois pays voisins. Le P. Denis-Paul Hamelin, assistant
général, explique que le retour des Pères Blancs répond au désir de responsables de l’Eglise rwandaise et de Rome.
Ceux qui sont repartis y ont été préparés: des réunions ont été organisées dès le printemps 1994; en juin de la même année, tous les confrères
rentrés du Rwanda ont été convoqués pour une session de trois jours près de
Bruxelles. Des documents de réflexion y ont été étudiés et discutés, dont
le plus connu est celui du Père Schoenecke (1). Le Conseil général des Pères Blancs a repris la question dans une lettre adressée à tous les membres
de la Société. «Il est clair, affirme le P. Hamelin, que chacun a été appelé à se situer personnellement dans cette réflexion.»
A propos du document du Père Schoenecke, qui pose des questions sur la
responsabilité des Pères Blancs, le Père Hamelin est bien conscient qu’»une
analyse de l’Histoire ne peut que nous aider à adopter aujourd’hui une pratique pastorale pertinente. Les Pères Blancs, avec toute l’Eglise du Rwanda, ne peuvent se soustraire à cette analyse. Nous avons l’intention de la
mener aussi clairement que possible».
Les confrères repartis au Rwanda ont pris des «engagements formels». Ils
se mettront au service des Rwandais, où qu’ils soient, pour un ministère
pastoral qui, en situation missionnaire, s’accompagne toujours de tâches
humanitaires, et collaboreront avec l’Eglise locale et avec toutes les bonnes volontés qui oeuvrent en faveur de la paix et de la réconciliation.
«Ils emploient beaucoup de temps à écouter les personnes pour les aider à
faire la vérité, chemin de guérison et préalable à la réconciliation». Dans
les camps de réfugiés, les Pères Blancs travaillent aussi directement dans
cet objectif, déclare le Père Hamelin.
Les responsabilités des Pères Blancs
L’Association des Supérieurs Majeurs du Rwanda dénombrait dans le pays,
en 1991, 60 congrégations féminines et 23 congrégations masculines. Soit
près de 2.000 personnes, pour moitié rwandaises. Les Pères Blancs étaient
donc loin d’être seuls. Mais le rôle de leur Société dans l’histoire du
Rwanda les a placés sur le devant de la scène après le génocide de 1994.
Les analyses des historiens et chercheurs divergent sur l’évaluation de
leur part de responsabilité dans le drame rwandais.
Mais «La Croix» rappelle tout d’abord qu’aucun Père Blanc n’est accusé
de participation aux crimes commis, hormis le P. Carlo Bellini (Italie), en
résidence surveillée pour collaboration avec les milices, ce que conteste
sa Société. Un autre confrère aurait été arrêté à son retour du Rwanda,
mais libéré rapidement.
Beaucoup d’historiens s’accordent sur le fait que les Pères Blancs ont
contribué à cristalliser l’idéologie ethnique. «D’abord, écrit «La Croix»,
main dans la main avec les autorités coloniales, ils ont exalté les Tutsis
comme la race des seigneurs, et se sont appuyés sur la conversion de cette
élite pour évangéliser le pays. Puis, à partir de la révolution sociale de
1959 qui amène les Hutus au pouvoir, ils acceptent la marginalisation d’une
«aristocratie tutsie» au sein même de l’Eglise. L’amalgame entre identités
sociales et raciales est l’une des racines du drame rwandais.»
Les possessions des Pères Blancs, qui avaient «quadrillé» le pays en investissant dans tous les domaines: écoles, hôpitaux et même des commerces,
ont été cédées aux Eglises locales. Avant 1994, l’Eglise rwandaise jouissait d’une influence morale et matérielle considérable. On a reproché aux
missionnaires de repartir comme avant, sans esprit critique. «La Croix»
rappelle de son côté que, dès les premiers rapatriements, des Pères Blancs
se sont exprimés dans la presse sur leur manque d’audace pour changer les
habitudes héritées du passé. Les documents internes à la Société ont également fait une large place aux témoignages critiques. Mais le journal
regrette que «les Pères Blancs ont peu communiqué sur cette démarche de réflexion, et ce silence n’a pas servi leur cause dans l’opinion publique».
«La Croix» s’interroge enfin sur l’analyse que les Pères Blancs font de
l’histoire, dès lors que «l’une des urgences de l’après-guerre est l’écriture du génocide, sans laquelle le pays ne peut avoir d’avenir». Les Pères
Blancs ont été accusés de révisionnisme historique en occultant la réalité
d’un génocide planifié. Pourtant, tous leurs textes le reconnaissent. «Le
point le plus délicat, cependant, poursuit le journal, est l’analyse politique de bien des missionnaires, qui semblent renvoyer dos à dos l’ancien
pouvoir, auteur du génocide, et l’actuel gouvernement FPR. Mais les opinions des Pères Blancs ne sont pas homogènes. Le travail d’analyse sera encore long; la politique a toujours été un sujet tabou au sein d’une Eglise
rwandaise elle-même très divisée.» (apic/cx/cip/be)
(1) Document publié par «La Documentation Catholique», No 2104, 20 novembre
1994.




