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Fribourg:Correspondance entre Charles Journet et Jacques Maritain (010296)
Deux grands penseurs qui ne se sont pas dérobés aux combats de ce siècle
Le premier volume est sorti de presse le 1er février
Fribourg, 1erfévrier(APIC) Le premier volume (830 pages!) de la correspondance entre le théologien genevois Charles Journet (1891-1975) et le
philosophe français Jacques Maritain (1882-1973) est sorti de presse jeudi
1er février à Fribourg. Il a été présenté au public par l’ancien évêque de
Lausanne, Genève et Fribourg, Mgr Pierre Mamie, légataire universel du cardinal Journet, et initiateur de cette oeuvre de grande envergure, souhaitée
explicitement par le pape actuel et son prédécesseur Paul VI.
«Un véritable monument!», lance le dominicain Georges Cottier, théologien de la Maison pontificale, dans la présentation de cette collection de
six volumes de 800 à 1000 pages chacun qui seront publiés jusqu’en l’an
2’000 par les Editions Universitaires de Fribourg et les Editions SaintPaul de Paris. Cet échange de près de 1800 lettres entre le philosophe et
le théologien, qui s’étale de 1920 à 1973, est certes le témoin d’une rare
amitié entre deux grands esprits qui furent, durant une bonne moitié de ce
siècle, de toutes les grandes batailles spirituelles et idéologiques.
Témoins de l’histoire de l’Eglise et de la culture
Document de première importance pour l’histoire de l’Eglise et pour
l’histoire de la culture, cette correspondance reflète les grandes controverses qui ont agité et parfois déchiré douloureusement la conscience catholique et européenne. Elle illustre les débats sur l’Action française, la
guerre d’Espagne, la montée des totalitarismes (fascisme, franquisme, salazarisme, nazisme ou stalinisme), l’antisémitisme qui débouchera sur la
«shoah», l’anéantissement des juifs dans les camps de la mort. Elle évoque
aussi la confusion doctrinale de l’après-Concile.
Fruit d’un travail énorme, «aventure» comportant un grand risque financier, comme l’a relevé Anton Scherer, directeur des Editions Universitaires
de Fribourg, cette édition a bénéficié de subventions de l’Association des
Amis du cardinal Journet et du Canton de Fribourg. Le premier volume a été
tiré à 1’000 exemplaires, et l’on espère que les prochains volumes pourront
plus ou moins s’autofinancer.
Cette «pensée pour notre temps et pour demain, dans un monde désespérément à la recherche de repères sûrs», selon les mots de Mgr Mamie, trouve
aujourd’hui une audience dans le monde entier, non seulement en Suisse et
en France, mais également en Italie, en Allemagne, en Europe centrale, aux
Etats-Unis… et au Japon. Et ce ne sont pas seulement les bibliothèques ou
leurs anciens élèves qui sont intéressés aux écrits de ces deux penseurs
qui n’auraient pas forcément aimé l’étiquette de «néo-thomistes» qu’on leur
accole volontiers.
Une vision prophétique
Dans les années 30, pendant la guerre d’Espagne et face à la montée du
fascisme et du nazisme, l’abbé Journet s’est souvent trouvé opposé à son
évêque, Mgr Besson, voire au gouvernement suisse. L’Eglise de cette époque
comme le gouvernement ne voyaient que le danger du communisme, tandis que
pour Maritain et Journet, «le vrai danger était du côté du national-socialisme et de toutes les dictatures», relève Mgr Mamie. «Tous deux ont très
vite compris que ces dictatures conduiraient à des désastres, y compris la
shoah et les intégrismes d’aujourd’hui». Ils avaient une vision prophétique
de ce qui était en germe dans les erreurs théologiques ou politiques qu’ils
combattaient. Pour Mgr Mamie, l’affaire d’Ecône est dans la suite logique
de l’Action française, Journet et Maritain l’avaient pressenti.
Dans l’histoire de cette amitié longue d’un demi-siècle il n’y a jamais
eu de ruptures, note Mgr Mamie, même si les deux penseurs ne sont pas toujours parvenus à se mettre d’accord. Ils se soumettaient réciproquement
presque tous leurs manuscrits. Pour prendre un exemple, Journet et Maritain
n’avaient pas la même vision de l’Etat d’Israël:Maritain, très proche des
juifs par sa femme Raïssa, considérait que l’occupation du territoire d’Israël relevait du droit divin, tandis que Journet estimait cette interprétation excessive.
Mgr Mamie qui fut, davantage que son secrétaire, l’»ange gardien» du
cardinal Journet, connaît bien ses écrits. Ainsi, la publication de cette
correspondance ne lui a réservé aucune surprise quant au contenu, si ce
n’est parfois le ton tranchant des critiques, «qui pourraient parfois apparaître comme des manquements à la charité». Mais Journet n’en voulait jamais aux personnes, admettant lui-même qu’en défendant la vérité, il avait
pu blesser des amis. Et de rappeler aussi le climat d’intolérance à l’égard
des catholiques à Genève à l’époque où il écrit de de façon polémique contre la pensée protestante libérale.
Commentant l’»éclipse» de la pensée de Journet dans les années qui ont
suivi sa mort, le Père Pierre Emonet, rédacteur en chef de la revue jésuite
«Choisir», distingue deux aspects chez le cardinal. Dans le domaine politique, «Journet me semble être un visionnaire, il précède son temps, par
exemple lorsque qu’il abomine le régime de Franco alors que l’Eglise le bénissait». Quant au théologien, il lui semble qu’il est «resté enfermé avec
une rigueur extrême dans une école, l’école thomiste:là, il me paraît
moins visionnaire». Mgr Mamie reconnaît qu’en théologie, le mouvement
d’Ecône et des tendances de droite ont bien tenté d’»annexer» et de se servir de Journet et l’ont desservi. «Mais je pense que c’est immérité, et
qu’avant cinquante ans, on reconnaîtra la valeur de la théologie de Journet». (apic/be)




