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apic/République tchèque/Petr Uhl/Critique du néo-libéralisme

APIC – Interview

Tchéquie:Non au «règne de la marchandise» et à la «pensée unique»

L’ex-dissident Petr Uhl pourfend le néo-libéralisme à la tchèque

Jacques Berset, Agence APIC

Fribourg/Prague, 29mai(APIC) Le «règne de la marchandise», voilà la valeur suprême pour Vaclav Klaus! A deux jours des élections législatives le

journaliste pragois Peter Uhl, de passage à Fribourg, dénonce la «pensée

unique» et l’ultrapragmatisme qui prévalent aujourd’hui en République tchèque, «dernière île du thatchérisme en Europe». Bien qu’athée, l’ex-dissident souhaite que l’Eglise intervienne publiquement pour «humaniser la société» et défendre les valeurs morales fondamentales.

Réclamer un «supplément d’âme» pour la société tchèque – l’une des plus

sécularisées d’Europe – n’est pas le moindre des paradoxes de la part d’un

homme évoluant dans un milieu agnostique et qui est lui-même sorti de

l’Eglise catholique. Mais le mécontement social en Tchéquie est grand à la

veille d’élections législatives (31 mai/1er juin) qui nourrissent les

espoirs du parti social-démocrate (CSSD) de Milos Zeman, un parti démocratique d’avant-guerre qui n’a rien à voir avec un regroupement d’anciens

communistes. Les communistes tchèques se sont en effet marginalisés et divisés en quatre partis, dont certains rassemblent des nostalgiques du stalinisme.

Malgré d’excellents indices macro-économiques (taux de chômage de 3%,

croissance de 4,4%, inflation contenue au-dessous de 10%, PIB par habitant de 7’700 dollars, bien supérieur à la Hongrie ou à la Pologne) qui

fait se pâmer d’admiration la presse internationale et le Fonds Monétaire

International, Petr Uhl parle de «désastre» en ce qui concerne le droit de

tous à la santé, à l’éducation et à la protection sociale.

Co-fondateur il y a près de 20 ans avec le président Vaclav Havel de la

«Charte 77» pour la défense des droits de l’homme dans ce qui était alors

la Tchécoslovaquie, Peter Uhl a connu les geôles communistes après le

«Printemps de Prague». Ses activités politiques en faveur de l’autogestion

et de la démocratie socialiste – qui l’amenèrent d’abord à un soutien critique à Alexandre Dubcek, puis à la lutte ouverte contre la «normalisation»

– lui valurent neuf ans d’enfermement.

APIC:N’avez-vous pas une certaine amertume – après avoir contribué comme

dissident et militant de la «Charte 77» à l’avènement de la «révolution de

velours» -, de voir les recettes néo-libérales imposées à la société tchèque?

P.Uhl:Je ne suis pas le seul à regretter le développement néo-libéral où

la dimension sociale fait de plus en plus défaut. Je ressens une certaine

frustration, mais je ne suis pas le seul. Ainsi, avec mon ami l’abbé Vaclav

Maly, qui fut dès le début l’un des co-signataires de la Charte 77, nous

partageons la même critique sévère du régime en place. Lui le fait à partir

de positions chrétiennes, moi d’un point de vue socialiste. Mais nous sommes tout à fait d’accord sur la perte de la morale qui affecte actuellement

la société tchèque. Nous sommes également unis dans la critique de l’ultrapragmatisme du gouvernement libéral de Vaclav Klaus, qui a abandonné toute

référence à des valeurs autres que celles du marché. Le nouveau culte,

c’est celui de l’argent. Les services publics se dégradent et les plus démunis en font les frais.

Il faut certes reconnaître qu’aujourd’hui, dans la République tchèque,

les libertés démocratiques fondamentales et les droits de l’homme sont tout

à fait garantis par la Constitution et la législation et respectés de la

part du gouvernement. Nous avons les standards démocratiques de l’Europe

occidentale, même s’il reste des problèmes comme la xénophobie ambiante,

qui vise avant tout la petite minorité tzigane, les Roms, qui ne sont que

200 à 250’000 sur 10 millions d’habitants.

L’ultracentralisation de la République tchèque – il n’y a pas de niveaux

intermédiaires entre le pouvoir municipal et le Parlement – représente également pour moi un déficit. Sans parler des privatisations menées de façon

presque illégale, provoquant l’enrichissement rapide de quelques uns et une

certaine corruption.

APIC:L’an dernier, selon un sondage d’opinion de l’Institut tchèque IVVM,

moins du tiers des personnes interrogées envisageaient comme possible

l’existence de Dieu; près des 2/3 estimaient que l’Eglise ne devait s’occuper que du bien-être spirituel des fidèles, tandis que moins d’un sur cinq

était favorable à un engagement social voire politique de l’Eglise.

P.Uhl:Je ne pense pas que ce sondage exprime toute la réalité, car à mon

avis, près de la moitié des Tchèques croient en Dieu. Certes, de là à reconnaître appartenir à une Eglise, c’est autre chose. D’autre part, contrairement aux résultats de ce sondage, je pense que l’Eglise doit absolument s’occuper aussi des affaires terrestres.

Dans cette matière, je pense la même chose que le pape et le cardinal de

Prague: l’Eglise doit s’occuper des orientations morales et des valeurs

principales de la vie. Par contre, elle ne doit jamais être identifiée ni

même apparentée à un courant politique précis. Même pas à un parti qui

s’appelle chrétien. Il serait très dommageable que les prêtres appellent

les électeurs, depuis la chaire, à voter pour un parti chrétien. En Pologne, beaucoup n’ont pas voté Lech Walesa pour cette raison.

Les chrétiens formaient près du tiers des membres de la Charte 77, aux

côtés d’anciens communistes exclus du PC, de libéraux, de démocrates, de

militants d’extrême-gauche et d’artistes et écrivains sans étiquette. En

les côtoyant, j’ai compris dans la vie quotidienne qu’il n’y avait pas que

l’optique politique – renverser la bureaucratie, faire la révolution sociale – mais que le point de vue chrétien est très enrichissant pour notre

lutte, comme l’option politico-culturelle d’un écrivain. Le pluralisme

n’est pas pour moi un compromis, mais une nécessité.

APIC:L’Eglise catholique en Tchéquie n’a pas le même pouvoir qu’en Pologne. Votre pays est l’un des plus laïcisés d’Europe…

P.Uhl:De fait, le pays est très laïcisé depuis des siècles. Mais l’Eglise

catholique a perdu beaucoup après la «révolution de velours» en raison de

ses revendications concernant les biens matériels soi-disant confisqués

sous le régime communiste. C’est une question très complexe, parce que ces

biens n’ont jamais appartenu formellement à l’Eglise.

Ils étaient gérés selon une législation encore féodale qui a été reprise

par la 1ère République. Dans la pratique, l’Eglise ne pouvait pas aliéner

des biens comme un cloître par exemple. Il aurait été inadmissible de vendre un couvent à un privé par exemple pour en faire une fabrique, car il

appartenait à l’Etat. L’Eglise catholique n’en avait que la gérance, pour

des buts ecclésiastiques. Elle n’en avait pas formellement les titres de

propriété, contrairement à l’Eglise protestante.

Nous n’avons jamais connu une division claire entre l’Eglise et l’Etat,

même pas durant la période communiste. Alors ces réclamations patrimoniales

heurtent l’opinion publique. S’il s’agit de la restitution d’églises, de

chapelles ou de couvents, il n’y a pas de problèmes. Mais s’il s’agit de

terres, de forêts ou d’autres bâtiments, les gens sont opposés, même les

catholiques.

Bien qu’athée depuis l’âge de 17 ans, après avoir été baptisé et éduqué

dans la foi catholique, je reste partisan de la présence des Eglises dans

la société, pour qu’elles s’engagent dans la diaconie, que des religieuses

travaillent dans les hôpitaux, que les Eglises puissent ouvrir des écoles.

Je souhaite qu’elles s’engagent pour la défense des valeurs morales et humaines et pour l’oecuménisme, sans pour autant qu’elles se fourvoient dans

la politique partisane. (apic/be)

Un opposant de gauche au communisme stalinien

Petr Uhl est né à Prague en 1941. «Père de trois enfants, tchèque par la

langue et par la famille». Après des études d’ingénieur mécanicien, il est

professeur au Lycée technique dans les années 60. Il ne fut jamais membre

du Parti communiste, mais connut à cette époque la mouvance marxiste-révolutionnaire et trotskyste durant ses séjours de vacances en France. En

1968, après l’entrée des troupes soviétiques pour mâter le printemps de

Prague, Petr Uhl met sur pied avec des étudiants le «Mouvement de la jeunesse révolutionnaire».

Opposant d’extrême-gauche au régime de type stalinien qui se réinstalle

dans son pays, après l’écrasement du «Printemps de Prague», avec le soutien

des chars soviétiques, il fut emprisonné de 1969 à 1973, puis de 1979 en

1984. Sympathisant trotskyste, il fut membre de la 4e Internationale de

1984 à 1991. Il en connaît les militants comme le Suisse Charles-André Udry

ou les Français Hubert et Alain Krivine.

Ancien député au Parlement fédéral dans les rangs du Forum Civique (de

1990 à 1992), Petr Uhl est actuellement rédacteur en chef du bimestriel

«Listy» (Feuilles) à Prague, fondé en exil par le dissident Jiri Pelikan.

En août prochain, il travaillera comme éditorialiste dans le grand quotidien de gauche «Pravo». (apic/be)

29 mai 1996 | 00:00
par webmaster@kath.ch
Temps de lecture : env. 6  min.
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