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apic/Russie/AED/Poursuite de l’aide à l’orthodoxie/Antonia Willemsen

APIC – Interview

Russie:Poursuite de l’aide catholique à l’Eglise orthodoxe russe(020596)

Malgré les attaques virulentes des milieux conservateurs

Rencontre avec Antonia Willemsen, secrétaire

générale de l’Aide à l’Eglise en Détresse (AED)

Jacques Berset, agence APIC

Königstein, 2mai(APIC) Travaillée par une renaissance religieuse foisonnante mais anarchique après 70 ans d’athéisation forcée, la Russie postcommuniste se sent littéralement agressée par un foisonnement de sectes et

de mouvements religieux plus ou moins exotiques venant de l’extérieur ou de

provenance locale. Tous cherchent à coups de dollars à se tailler une part

du marché religieux, au grand dam des nostalgiques de la «Sainte Russie».

Pour faire pièce à ces «nouveaux marchands du temple» qui cherchent à

combler le vide religieux en ex-URSS, une oeuvre d’entraide catholique internationale, l’»Aide à l’Eglise en détresse» (AED), finance désormais des

activités de formation de l’Eglise orthodoxe russe.

Scientologues, moonistes, Témoins de Jéhovah, Mormons ou adeptes de sectes locales, comme la Fraternité Blanche, mages douteux, fidèles de cultes

sataniques ou adeptes du néo-gnosticisme profitent en effet de l’ignorance

religieuse répandue dans toutes les strates de la société et du manque de

catéchèse et de formation du clergé dans les églises traditionnelles. Comme

l’argent, en Russie comme ailleurs, n’a pas d’odeur, les dollars des sectes

font des ravages dans un pays où règne l’indigence matérielle.

«Les Russes ont une grande soif spirituelle, et nous ne devons pas laisser le terrain libre pour les sectes, c’est pourquoi nous aidons non seulement la petite minorité catholique, mais aussi l’Eglise orthodoxe russe»,

confie à l’agence APIC Antonia Willemsen, secrétaire générale de l’AED,

dont le siège est à Königstein, près de Francfort.

Orthodoxes dénoncés comme «crypto-catholiques»

Depuis deux ans en effet, avec l’accord du patriarcat orthodoxe de Moscou, l’AED soutient des projets orthodoxes. L’an dernier, l’aide s’est montée à 1,2 million de dollars, et cette année elle devrait être portée à 1,4

million. Les cercles orthodoxes conservateurs et les milieux ultranationalistes qualifient volontiers cette action d’»expansion catholique» et de

«prosélytisme» sur le territoire canonique de l’Eglise orthodoxe russe,

réalisés avec la complicité d’orthodoxes «crypto-catholiques». Une campagne

qui a suscité au départ également des réserves du côté catholique.

En effet, longtemps considérée comme «otage» du Kremlin, voire comme

«inféodée» au régime communiste, l’Eglise russe n’est toujours pas en odeur

de sainteté dans certains milieux catholiques, en Europe de l’Est ou en Occident. En particulier dans des milieux que l’on qualifierait volontiers de

«conservateurs» et qui représentent pourtant une bonne partie des donateurs

de l’oeuvre fondée il y a bientôt 50 ans par le Père Werenfried van Straaten, un religieux prémontré hollandais âgé aujourd’hui de 83 ans.

APIC:L’AED, durant des décennies, a dénoncé sans ménagements l’»empire du

mal» représenté par l’Union soviétique et le monde communiste. Soudainement, il y a deux ans, votre oeuvre décide d’aider cette Eglise naguère décriée comme «instrument» de Moscou…

T.Willemsen:Je n’aime pas l’étiquette d’»anticommunistes» qui nous a été

collée. Nous avons dénoncé le communisme parce que nous avons pu effectivement constater les souffrances que ce régime infligeait aux populations,

notamment la persécution religieuse.

Il est en outre indéniable que l’Eglise orthodoxe russe a collaboré avec

le régime communiste. A l’époque, il était impossible de devenir évêque si

l’on ne collaborait pas. L’Eglise orthodoxe est toutefois une Eglise chrétienne et l’on ne peut imaginer que la Russie devienne catholique dans notre sens:la Russie est le pays de l’orthodoxie!

N’oublions pas que c’est le pape Jean Paul II qui a rappelé au Père Werenfried van Straaten la nécessité d’une réconciliation entre les deux

Eglises. L’AED est une association de droit pontifical, et le pape se fait

régulièrement informer sur le développement de notre action en Russie. Malgré toutes les tensions, l’enthousiasme de Jean Paul II pour la réconciliation avec les orthodoxes – qu’il espère pour l’an 2’000 – ne s’est pas refroidi.

Pour réaliser cette réconciliation, nous devons travailler à divers niveaux: non seulement au plan diplomatique ou dans des dialogues oecuméniques au sommet, mais également au niveau des médias et dans le domaine de

l’aide matérielle, qui touche les gens à la base.

APIC:Le fait d’aider l’Eglise orthodoxe, qui ne se fait pas faute de dénoncer le «prosélytisme» catholique en ex-URSS, n’a à l’évidence pas plu à

tout le monde!

T.Willemsen:La décision du Père Werenfried d’aider les orthodoxes a représenté une réelle surprise, pas seulement pour les bienfaiteurs, mais

aussi pour les collaborateurs – et des membres de la direction! – de l’AED

à la Centrale de Königstein et dans les secrétariats nationaux. Mais le Père Werenfried considère cela comme une mission, une nouvelle dimension de

l’oeuvre. Il savait dès le départ que ce serait difficile.

Entre les deux audiences qu’il a eues avec le patriarche de Moscou Alexis II, en 1992 et en 1994, il a pu constater une différence énorme. La

première fois, Alexis II était méfiant: il a dénoncé le prosélytisme catholique et les «mercenaires» au service de l’Eglise gréco-catholique d’Ukraine «envoyés pour détruire l’Eglise orthodoxe». C’était l’atmosphère de

l’époque. Alexis II avait cependant accepté que notre oeuvre commence à aider l’Eglise orthodoxe russe, par le biais de ses évêques. Le pape Jean

Paul II avait d’ailleurs posé la même condition.

Deux ans plus tard, nous nous sommes rendus à Moscou en compagnie de Mgr

Asztrik Varszegi, Abbé de l’abbaye bénédictine hongroise de Pannonhalma, et

nous avons été accueillis chaleureusement. Le patriarche Alexis II, qui

estime beaucoup Mgr Varszegi, lui a confié avoir constaté que l’oeuvre du

Père Werenfried n’avait aucune intention de prosélytisme. Il estime que les

intentions de l’AED envers les orthodoxes sont honnêtes.

Nous mettons aussi beaucoup d’espoir dans le nouveau responsable de

l’AED pour l’Eglise orthodoxe russe, l’archiprêtre Theodor van der Voort,

lui-même prêtre orthodoxe. Certes, notre oeuvre est catholique et nous

n’avons eu très longtemps que des contacts avec les catholiques. Par conséquent, il nous est extrêmement difficile d’entrer dans le monde orthodoxe;

seul le Père Werenfried pouvait exiger cela de nous!

APIC:Comment les gréco-catholiques d’Ukraine, qui ont toujours un lourd

contentieux avec l’Eglise orthodoxe russe – ils y ont été intégrés de force

sous la pression de Staline en 1946 et leur l’Eglise liquidée – ont-ils

réagi face à cette action en faveur de leurs anciens «ennemis»?

T.Willemsen:Nous en avons parlé avec Mgr Iwan Dacko, secrétaire du cardinal Lubachivsky, chef de l’Eglise gréco-catholique ukrainienne. Mgr Dacko

s’est montré très favorable, tout en relevant qu’il y aurait des refus du

côté catholique: des gens ne vont pas comprendre!

APIC:Vous aviez annoncé il y a tout juste deux ans votre intention de récolter annuellement 6’000 fois 1’000 dollars pour aider, par l’intermédiaire de la hiérarchie locale, chacun des 6’000 prêtres l’Eglise orthodoxe

russe. Avez-vous tenu ce pari?

T.Willemsen:Nous voulions le faire ainsi au début, mais nous avons réorienté notre action dans le sens des autres projets de l’AED. Ainsi, nous

finançons de nombreux projets dans le domaine de la formation, car l’Eglise

russe manque énormément de prêtres, surtout de prêtres formés. Nombreux

sont ceux qui ont été ordonnés précipitamment droit après la chute du communisme, ce qui cause aujourd’hui beaucoup de problèmes. La formation du

clergé et des fidèles, après des décennies de régime athéiste, est une

oeuvre de très longue haleine qui prendra des générations.

Il n’est certes pas facile de travailler avec certains secteurs de

l’Eglise orthodoxe. Elle est travaillée par divers courants ultranationalistes et conservateurs, opposés à l’Occident et aux catholiques. Des évêques orthodoxes refusent notre aide et ne veulent pas du tout collaborer

avec les catholiques. Certes, nous n’avons jamais cherché les travaux faciles. Si dès le départ, on était au courant des tous obstacles, on ne commencerait jamais rien… (apic/be)

Encadré

Le plus grand diocèse du monde

La Fédération de Russie, dont la capitale est Moscou, compte plus de 150

millions d’habitants, en majorité orthodoxes, répartis sur un territoire de

plus de 17 millions de km2, vaste comme 31 fois la France (soit les 3/4 de

l’ancienne Union soviétique). Les 300’000 catholiques de rite latin sont

regroupés en Russie d’Europe (environ 4,5 millions de km2 pour près de 110

millions d’habitants) dans une administration apostolique dirigée par l’archevêque Tadeusz Kondrusiewicz à Moscou.

Les 122’000 catholiques du reste de la Russie (qui compte près de 50

millions d’habitants sur un territoire de près de 13 millions de km2) appartiennent à l’administration apostolique de Sibérie, dirigée par l’évêque

jésuite Joseph Werth, à Novosibirsk.

Cette administration apostolique de la taille d’un continent est le plus

grande diocèse du monde en superficie; elle s’étend d’Iekaterinbourg, dans

l’Oural, jusqu’à Vladivostok, sur la Mer du Japon. Les catholiques ici sont

souvent des Allemands, à l’origine des colons installés sur la Volga à

l’invitation de l’impératrice Catherine II. Ils furent déportés en Sibérie

sous Staline, avec des compagnons d’infortune polonais, lituaniens ou

ukrainiens. (apic/be)

Des photos illustrant cette interview sont disponibles à l’agence CIRIC,

Boulevard de Grancy 17bis, Case postale 405, CH-1001 Lausanne. Tél. 021/617

76 13, Fax. 021/617 76 14

2 mai 1996 | 00:00
par webmaster@kath.ch
Temps de lecture : env. 6  min.
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