Fribourg:Le quotidien «La Liberté» fête ses 125 ans(021096)
Bon vent au journal fondé par le chanoine Schorderet
Fribourg, 2octobre (APIC) C’est dans une atmosphère de fête que le quotidien fribourgeois «La Liberté» a fêté mardi ses 125 ans en l’aula de l’Université de Fribourg. Plus de 150 invités – représentants des autorités cantonales, du monde de la presse, de la publicité et de l’économie, collaborateurs du journal et autorités religieuses – ont souhaité bon vent au
journal fondé en 1871 par le chanoine Joseph Schorderet.
Faisant montre d’une belle unanimité, les participants au jubilé ont
tour à tour formulé le voeu que «La Liberté» maintienne son indépendance
économique et son identité chrétienne dans un paysage médiatique fortement
secoué par la crise économique et dans un environnement bouleversé par de
profondes mutations sociales.
Au cours de la messe d’action de grâces qu’il a présidée en l’église du
Christ-Roi à Fribourg, Mgr Amédée Grab, évêque du diocèse, a esquissé le
contexte historique, politique, social et religieux qui a vu naître «La Liberté». Une époque d’épreuves pour des catholiques suisses sur la défensive, 23 ans après la «blessure du Sonderbund», un an après Vatican I, à
l’époque où le «Kulturkampf» prenait son essor…
Fidèle à son identité chrétienne
Mgr Grab a profité de l’occasion pour rendre hommage aux Soeurs de
Saint-Paul – propriétaires du journal – et auxquelles le chanoine Schorderet communiqua le feu sacré de l’apostolat de la presse et insuffla
l’esprit de saint Paul. Aujourd’hui, a-t-il relevé, il faut aussi du courage pour rester fidèle à la vocation du journal, qui est celle d’un journal
chrétien. Fidèle à cette identité, il lui revient de dénoncer sans ambages
les atteintes portées à la dignité humaine partout dans le monde, de rendre
attentif le lecteur aux situations de persécutions, d’injustice et de mépris des droits humains, de souffrance et d’abandon que d’autres médias oublient.
Prendre le parti de l’homme
«La Liberté», a relevé Mgr Grab, se doit d’accorder davantage d’importance à la qualité de l’information qu’au succès immédiat des scoops, de
faire comprendre les enjeux des débats politiques de notre pays pour que
ses lecteurs prennent avec détermination le parti de l’homme, qu’il s’agisse du droit d’asile, du respect du dimanche, de la protection des jeunes,
du chômage, de la solidarité confédérale, d’une politique familiale plus
courageuse.
«Qu’elle le fasse dans le respect des opinions d’autrui, des principes
de la démocratie, à la lumière de l’enseignement de l’Eglise», a-t-il lancé. Rappelant son engagement au service du peuple de Fribourg, il a souhaité que le quotidien du Boulevard de Pérolles reste fidèle à sa vocation
catholique, «non pas pour être l’organe officiel du pape ou des évêques,
mais pour que les racines chrétiennes de ce peuple continuent à vivifier le
corps social».
Cette identité libre de préjugés, «sans boulets ni attaches», le rédacteur en chef Roger de Diesbach l’a rappelé, «La Liberté» l’a ancrée dans sa
nouvelle charte. Ce document fondamental «l’oblige à se battre pour les valeurs catholiques et chrétiennes de vérité, de justice et de liberté», qui
sont des valeurs universelles. Pour réaliser ces nobles idéaux, il faut
certes que l’intendance suive!
Baisse de la publicité et charges en augmentation
L’éditeur Albert Noth l’a bien rappelé, en soulignant que «La Liberté»,
quotidien financièrement indépendant, ne peut compter ni sur l’aide extérieure ni sur le subventionnement interne d’un groupe de presse puissant.
«Cette restriction est d’autant plus importante à l’heure où les recettes
publicitaires affichent, pour l’ensemble de la presse, une tendance prononcée à la baisse et cela depuis plusieurs années». En effet, constate l’éditeur, il est déjà loin le temps – à la fin des années 80 – où plus des 2/3
des revenus de la presse provenaient de la publicité.
Et la manne publicitaire perdue à cause de la crise – et aussi en raison
de la fascination exercée par les nouveaux supports publicitaires électroniques – ne reviendra probablement plus jamais au niveau d’avant la récession. Cette baisse des recette est encore aggravée par les augmentations de
charge (les taxes postales vont augmenter de 40% sur 3 ans). «Il est à
craindre que des journaux contribuant à la diversité de la presse ne pourront supporter ces augmentations et vont être contraints à l’abandon». Le
quotidien fribourgeois «qui n’a jamais fait partie des Crésus de la presse
suisse», surmontera pourtant, comme par le passé, les épreuves actuelles, a
assuré son éditeur. Mais pas au risque de perdre son âme: «L’audimat est un
facteur important, mais il ne remplacera en aucun cas une conception éditoriale à laquelle nous tenons».
Recréer les bases d’un partenariat loyal
Premier orateur de la journée à l’Université, le Chancelier de la Confédération François Couchepin, responsable, de par sa fonction, de l’information du Conseil fédéral, a analysé les rapports complexes entre hommes politiques et médias. Souhaitant que soient recréées les bases d’un partenariat loyal et constructif entre ceux qui détiennent l’information et ceux
dont le métier est de la transmettre, F. Couchepin s’est toutefois défendu
de rêver d’une presse qui soit l’instrument du pouvoir: «Je n’ai pas la
nostalgie du temps où (…) les éditoriaux de «La Liberté» passaient au
Conseil d’Etat avant publication!»
Malgré les irritations parfois justifiées de bien des politiciens à
l’égard d’une «certaine presse», le Chancelier de la Confédération s’est
déclaré convaincu qu’en dénonçant les omissions ou les erreurs politiques,
les médias contribuent au bon fonctionnement de l’Etat et qu’ils permettent
en outre aux gens déçus de la politique de faire entendre leur voix de façon constructive.
F. Couchepin a en outre souhaité que les politiques rangent aux oubliettes la notion sacrée du «secret d’Etat» qui ne se justifie que dans des cas
très rares. Mais les médias, par la dramatisation ou la personnalisation à
outrance du débat, ne sont pas toujours innocents des dérives actuelles. Et
de déplorer la tentation qui existe chez certains d’entre eux de présenter
les faits, «pourtant sacrés», sous une lumière qui tient plus du scoop que
de la réalité, relevant parfois davantage du commentaire que du respect des
sources: «Si la presse a le droit inaliénable de commenter librement notre
information, a-t-il conclu, elle doit, d’abord, la présenter».
Dans son intervention remarquée, Roger de Weck, rédacteur en chef du
quotidien zurichois «Tages Anzeiger», a salué le fait que «La Liberté» considère ses lecteurs non comme des consommateurs, mais comme des citoyens.
Evoquant les conséquences sociales, économiques et culturelles des profondes mutations qui nous ont fait passer de la société industrielle à la société des services, R. de Weck a mis en garde contre le danger d’une société coupée en deux: ville/campagne, jeunes/vieux, etc. L’une des tâches privilégiées de la presse est, au-delà de ces coupures sociales, de faire connaître ce qui est commun.
Le rédacteur du «Tagi», qui observe un véritable boom des publications,
constate qu’il y aura bientôt plus de médias que de matière à traiter. D’où
le risque, dans une concurrence exacerbée, de dramatiser et de gonfler les
événements, voire de les créer (cf. les «événements médiatiques»). Pour le
journaliste d’origine fribourgeoise, la société – profondément marquée par
la révolte de mai 68, où beaucoup de valeurs détruites n’ont pas été remplacées – souffre actuellement du manque d’un véritable consensus sur les
valeurs.
Plaidoyer en faveur d’une presse de qualité
Face à un Etat qui peine à changer ses structures dépassées, Roger de
Weck note une certaine régression de la civilisation, à l’heure de la «pensée unique», de la mondialisation et de la globalisation. Un monde où règne
à nouveau la loi du plus fort. Constatant une perte de civisme – le citoyen
est remplacé par le consommateur – il voit la société courir le risque de
sombrer dans le populisme. Un danger qui n’épargne pas une partie des médias, qui s’en nourrissent. Signe encourageant: un quotidien de boulevard
allemand, «Bild», est passé désormais de 5 à 4 millions de lecteurs et on
note partout une perte de vitesse de la presse à sensation. Raison de plus
pour plaider pour une presse ambitieuse, sérieuse et de qualité. (apic/be)




