Série spéciale «Jubilé de l’an 2000»

APIC – interview

Georges Haldas, poète, écrivain et philosophe (191296)

«Je ne vois pas de réalité plus universelle que le Christ»

Pierre Rottet, Agence APIC

«Je ne sais pas ce qu’est le christianisme, mais je sais que ce qu’il y a

de plus important pour la conscience humaine sur le plan universel est la

personne du Christ». Grec d’origine, philosophe, poète et écrivain, Georges

Haldas pose un regard passionné sur celui que les hommes continuent à crucifier dans le monde.

C’est à une table du café de la Paix, à Genève, que nous l’avons rencontré, plongé dans écrit, s’aidant d’une loupe. Malgré une vue affaiblie qui

l’empêchent de bien distinguer, rien ne lui échappe. Parce que sa vision et

sa perception de la vie et de l’homme lui sont dictées par un autre oeil.

Celui du dedans. Du coeur et des tripes. Discussion à bâtons rompus, à la

veille de l’»Année du Christ» pour préparer le Jubilé de l’an 2000. Sur un

millénaire nouveau qui n’est rien d’autre qu’une continuité…

G. Haldas: Qu’une continuité, en effet. Je ne crois pas qu’on puisse compartimenter le temps de manière précise. On change de millénaire? Il ne

faut pas se laisser impressionner par ce processus de surface. Les grandes

choses, c’est d’abord à un niveau de la conscience qui, en ce qui me concerne, échappe au temps. Un constat s’impose cependant sur la fin du siècle

que nous vivons: les grandes idéologies et les systèmes politiques ont fait

fiasco, y compris la démocratie, actuellement en crise. De ce côté là, il y

a vacance. En second lieu, je dirais que les institutions religieuses,

quelles qu’elles soient, tiennent un langage qui, souvent – par trop de

tradition, de rigidité ou de moralisme -, ne correspond pas aux aspirations

des gens en matière de sentiment religieux. Il y a décalage.

Troisième constatation: la science – y compris la plus avancée comme la

physique quantique -, dont on croyait qu’elle allait résoudre les grandes

questions, est non seulement incapable de résoudre mais même d’aborder les

grands problèmes de la destiné humaine. Bref, elle n’a pas de quoi répondre

aux interrogations essentielles de l’homme.

APIC: En d’autres termes, on a «grandi» sans réellement progresser?

G. Haldas: Il ne faut pas confondre progrès et développement… L’homme

peut développer beaucoup de choses. Cela ne veut pas dire qu’il progresse.

Baudelaire disait: le seul progrès, c’est effacer progressivement les traces du péché originel…. On est loin du compte.

APIC: Et la culture dans tout cela?

G. Haldas: La culture telle que nous la concevons aujourd’hui n’est qu’un

mot flou. Qui dit n’importe quoi. La culture actuelle a souvent un aspect

qui n’est que le prolongement de la jungle. La culture, c’est d’abord la

connaissance pour l’émerveillement du réel et non pas pour une prise de

possession du rêve… Malheureusement, le savoir a la main liée à la puissance. Mais c’est là aussi une des fatalités de l’histoire. Les puissants

ne sont férus que de ce qui les sert…

APIC: C’est quand même vers l’homme, au centre de vos préoccupations, que

se porte votre regard et autour de lui que s’articule votre philosophie?

G. Haldas: Oui. Cette recherche-là me paraît très importante. Car tout en

dépend. Dans ce tohu-bohu, l’être est le plus atteint. Or il n’y a rien de

plus précieux dans l’univers, et en particulier sur la terre, que la personne humaine. Qu’on a voulu mettre au service de certaines idéologies sociales, en la soumettant à des impératifs qui l’enrégimentent tel un rouage

dans l’appareil qu’est la société. On a voulu écraser, broyer la personne,

en lui inculquant un sens artificiel au détriment du Sens. D’où son déboussolement. Le plus urgent aujourd’hui est de retrouver un sens pour que les

êtres puissent intérieurement et psychiquement faire face aux terribles

problèmes qui vont se poser pendant bien des années encore.

APIC: C’est dire que l’homme a encore beaucoup à faire avant d’être homme…

G. Haldas: Exactement. Nous le sommes déjà en germe. Comme le disait un

poète espagnol, «le but de l’homme est de devenir ’mas hombre’». Toujours

plus homme… C’est-à-dire toujours plus relié à Dieu, que je nomme personnellement «La Source», parce que le mot de Dieu est très compromis par toutes sortes d’idéologies religieuses. Devenir plus homme? C’est à mes yeux

la seule ouverture, la seule aspiration qui paraisse correspondre à la réalité au moment de franchir le passage du XXe au XXIe siècle. Alors oublions

cette frontière, arbitraire, pour nous centrer sur ce projet fondamental.

APIC: L’homme, son destin, sa prétention à en être maître, vous y croyez?

G. Haldas: Non. Absolument pas. L’homme le croit. C’est là une prétention

rationnelle de sa part. Le seul destin de l’homme est de devenir toujours

plus homme en se reliant à la source de la vie. Et s’y relier n’est pas une

affaire abstraite, puisque cela veut dire donner une qualité de relations

humaines toujours plus grande. Autrement dit un comportement humanisant et

non de domination. Etre plus homme, c’est se libérer de toute charge animale instinctuelle, et d’une culture souvent oppressive. Car la culture s’est

dessinée non pas tant pour servir les hommes que pour se servir d’eux par

le savoir, par la puissance. En les exploitant.

APIC: Un monde sans «La Source» ne deviendrait-il pas inexorablement un

monde contre l’homme?

G. Haldas: Les rapports humains ne sont jamais neutres. Ou vous tuez, ou

vous faites vivre. C’est simple, très simple. En annulant la présence de

«La Source» on construit un monde qui sera une prison. Une prison purement

humaine où se renouvelle toujours, sous des formes différentes, ce qui

s’est développé sous le nazisme. L’absence de «La Source» nous conduit à

une société où le meurtre est roi. Avec tout ce que cela entraîne, d’humiliation, de dégradation des êtres et de désespoir.

APIC: Ne va-t-on pas vers l’idée selon laquelle le christianisme serait une

conception de plus dans le super-marché des idées?

G. Haldas: Je crois à la pensée. Pas aux idées. Il faut se battre pour les

êtres. Non pour les idées. Qui ne sont que des instruments. Non pas des

idoles intouchables. Les idées, c’est affaire intellectuelle. Et l’Occident, en particulier, est malade d’intellectualité. Nous sommes malades non

d’une rationalité, mais d’un mauvais usage de la rationalité. Lorsque je

dis que la personne est le fondement de la réalité, aucune science n’est en

mesure de me démontrer qu’il est mal de tuer, qu’il est mal d’humilier.

C’est en bien séparant notre approche intérieure qu’on sent, comme l’enfant

sent l’injustice, que cela ne peut être. L’approche de «La Source», c’est

l’affaire de tout l’être… La refuser, sous prétexte de construire un monde par la seule rationalité et en oubliant que nous ne sommes les maîtres

ni de la vie, ni de notre corps, c’est bâtir un monde artificiel placé sous

la domination du plus fort…

APIC: Il faut pourtant des idées pour tenter de s’opposer à cette conception…

G. Haldas: Les considérations que nous portons sur la société, l’économie,

et les problèmes que la société pose, c’est bien, il faut s’en occuper car

il s’agit de la maison dans laquelle l’homme habite provisoirement. Mais

l’essentiel de la destinée humaine n’est pas là. Je ne sais pas ce qu’est

le christianisme, mais je sais que ce qu’il y a de plus important pour la

conscience humaine sur le plan universel, c’est la personne du Christ. Rien

n’est plus exemplaire qu’il ait accepté de mourir, de donner sa vie pour

que les autres vivent de la vraie Vie. Il est la personne exemplaire par le

destin de son corps intime, en relation à Dieu, et aussi par son destin

terrestre, qui a accepté que son corps terrestre, physique, passe par ce

qu’il y a de pire comme communion à la souffrance de tous. Je ne vois pas

de réalité plus universelle que le Christ.

APIC: C’est parce qu’il n’y a aucune virgule à changer à son message, que

le Christ continue à être crucifié chaque jour partout dans le monde?

G. Haldas: Il n’y a pas une seule virgule à modifier à son message. Vous

avez raison, c’est pour cela que le Christ continue à être crucifié aujourd’hui à travers tous les êtres qui cherchent la vérité et qui sont

écrasés, humiliés et dégradés par les bourreaux qui les détruisent jour

après jour. Le Christ agonise avec tous ceux qui sont précisément persécutés pour la justice ou la vérité, en Amérique latine ou ailleurs dans le

monde. Il est universel. Mais il ne s’agit pas de dire qu’il est universel

parce que catholique… Il est «La perfection»… en révélant par sa résurrection notre résurrection à chacun.

APIC: L’amitié… c’est quoi pour G. Haldas?

G. Haldas: Fondamentale. Quand le Christ dit qu’»il n’y a pas de plus grand

amour que de donner sa vie pour ses amis», il parle de l’amitié, lui aussi.

L’amitié est capitale parce qu’elle a une priorité sur l’amour de l’homme

et de la femme en ce sens qu’elle n’implique pas le corps terrestre. Et par

conséquent les désirs, leur irrationalité, la soumission à cette terrible

puissance cosmique qu’est le désir sexuel, les passions qu’elle engendre…

qui font des moments d’apparents bonheur de consternantes horreurs. L’amitié est indépendante des aléas terrestres. Elle a quelque chose qui est

tout proche, pour moi, du corps intime. Elle est par conséquent essentielle

dans les rapports humains.

APIC: Est-ce que l’on sait encore observer… Vous distinguez mal à travers

vos lunettes, rien ne vous échappe pourtant. L’oeil du dedans qui incite à

l’état de poésie?

G. Haldas: Il ne faut pas confondre le regard et la vision. Le regard,

c’est l’instrument physique. Ma vision, c’est l’oeil du dedans, elle est le

vrai regard. Celui du corps intime. Avec un oeil débile et défaillant, je

vois mieux que des gens à 600 mètres. C’est l’état de poésie qui m’a fait

reconnaître tout ce qu’il y a de fondamental dans le Christ. Mais à partir

de mon expérience personnelle. La propriété fondamentale de l’état de poésie – c’est-à-dire la perception de la beauté des choses – est de sentir et

de percevoir l’invisible à travers le visible. Il y aura toujours des êtres

qui comprendront cela.

APIC:… Qui serviront de miroir à l’homme courant?

G. Haldas: Nous, les poètes, avons un pied dans l’état de nature, dans le

meurtre, et un pied dans l’aspiration à l’anti-meurtre. On fait le pont. En

fait, c’est vrai, nous sommes très représentatifs de l’homme courant. Nous

sommes le miroir de cette contradiction humaine fondamentale: on vit et on

va mourir. Nous sommes tous des adultères, des menteurs, des assassins capables du pire, mais on aspire d’une manière tout aussi authentique à la

lumière, à la transparence et à l’amour. Et la poésie… c’est de dire la

coexistence de ces deux régimes.

APIC: De le dire avec un état d’esprit qui ne ressemble en rien à la sagesse humaine, c’est-à-dire sans réelle modération?

G. Haldas: Je ne crois pas à la sagesse, parce que la sagesse est une affaire de modération. Or, la vie est toujours d’une richesse extraordinaire,

d’une richesse qui nous tue. Je pense que face à l’état de meurtre, aucune

rationalité ne peut faire quelque chose. Elle ne peut qu’aider au meurtre.

Le besoin de vivre chez l’être est cosmique. Et la sexualité est cosmique… C’est une sorte de folie qu’a l’homme à laquelle ne peut répondre

aucune raison. Sinon une autre folie, afin d’inverser la première. Il n’a

aucune sagesse, le Christ. Il est complètement cinglé… aller mourir sur

une croix, recevoir des crachats… renoncer à tout ce qui fait le puissant

dans la société. La sexualité? Il n’est pas contre, il est au-delà. La famille? Il n’est pas contre, il est au-delà. La patrie? C’est pareil. Elle

finit très mal, son affaire. C’est ce qui s’appelle l’échec suprême.

L’échec le plus fertile. Le terrestre est assassiné? C’est alors que naît

quelque chose dans l’irréalité, dans l’espace-temps qu’est la vie humaine.

Comme à Pâques. C’est parce que le tombeau est vide. Il est vide parce que

la plénitude du corps est ressuscitée.

Dans la résurrection, la vie vient après. Après la mort. Ce retournement, vous le retrouvez dans toute l’attitude du Christ, dans ses paroles.

Tout est absurde par retournement. «Heureux ceux qui pleurent…» Qu’est-ce

qu’il y a de plus idiot… «Heureux ceux qui sont persécutés», «Les premiers seront les derniers»… Et dans les actes, c’est lui le Fils de Dieu

qui lave les pieds des apôtres et pas l’inverse. Il pardonne à la femme

adultère. Il est le «contre-la-loi». Il dit: «l’homme est-il fait pour le

sabbat ou le sabbat pour l’homme». Il inverse tout. Cette inversion radicale, ce retournement radical, me paraît essentiel. Il relativise. Il ne nie

pas nos activités humaines, il ne nie pas la raison, il permet simplement

de les situer et de les empêcher de prendre le pouvoir. La résurrection est

un retournement fondamental de toutes les données sur lesquelles nous vivons.

APIC: Les Eglises savent-elles encore parler aux gens?

G. Haldas: Les Eglises ont étouffé le grand souffle christique, qui est libertaire. Mais pas libertaire anarchique. Quand le Christ dit: «Rendez à

César ce qui est à César, à Dieu ce qui est à Dieu», il ne vous dit pas:

choisissez César ou Dieu. Il vous dit: c’est à vous de choisir. Lorsqu’il

dit: allez annoncer la Bonne Nouvelle que j’ai vaincu la mort, il ne dit

pas allez imposer la Bonne Nouvelle. Les Eglises sont enracinées dans le

terrestre… elles sont de ce fait fatalement contaminées par le pouvoir.

Dès l’instant qu’elles accumulent et prétendent représenter, elles deviennent pouvoir. L’amour n’a pas de pouvoir, pas davantage qu’il n’y a de

hiérarchie dans l’amour. Le moralisme et le juridisme sont les deux grandes

maladies, les mamelles sèches de l’institution religieuse. Mais on peut

tout dire de l’Eglise, comme on peut tout dire de l’homme, y compris n’importe quoi. C’est trop facile. Car s’il n’y avait pas eu les institutions,

le message du Christ n’aurait pas passé.

APIC: N’êtes vous pas quelque part un peu comme une île perdue dans cette

société à laquelle vous vouez à la fois votre tendresse et vos indignations?

G. Haldas: Je suis en perpétuelle indignation et colère contre la société.

Non que je sois anti-social, mais parce que la société se perd elle-même.

Rien ne m’étonne, rien ne m’épate, mais tout m’indigne. Malheur à celui qui

ne s’indigne pas. Il faut s’indigner pour les saloperies que les autres vivent. Et encore s’indigner quand la vérité est offensée, bafouée. C’est

aussi cela la souffrance. Malheur à qui ne souffre pas. Il ne s’agit pas de

masochisme… Tant que vous souffrez, c’est que vous vivez. Distinguons la

souffrance inutile – genre «t’as mal aux dents, tu vas chez le dentiste» de la souffrance fondamentale née de l’injustice, de l’opacité des choses,

de la vérité offensée. Si vous ne souffrez pas de ça, c’est que vous êtes

un mort vivant. Qui cherche la vérité souffre. La masochisme, c’est d’aimer

la souffrance pour elle même, il faut être un imbécile. Rien à voir avec le

fait de sentir à travers la souffrance ce que la vie a de merveilleux.

Alors la souffrance est une porte. Et non une prison. Vous ne pourrez jamais dissocier le Golgotha du matin de Pâques.

Si j’ai apporté quelque chose? Les autres peuvent le dire. Pas moi. On

sait toujours le mal qu’on a fait, on ignore le bien qu’on a fait. Le type

qui est assez imbécile pour dire «j’ai fait tel bien» n’est qu’un hypocrite

et un tocard. Nous ne savons pas. Je ne sais pas ce que je suis. Je fais,

je dis, je sens tout ce que je dis, je vis tous les jours pour ça, pour

l’écrire, pour transmettre. Les livres, je m’en contre-fous, la littérature

ne m’intéresse pas. Je n’écris des livres que pour transmettre quelque chose qui me paraît important pour tous, sans donner de leçon. Je dis: «Voilà

comment je sens la vie». C’est aux autres de se démarquer… Si cela les

intéresse tant mieux, si non tant pis. (apic/pr)

Encadré

Georges Haldas, né en 1917 d’un père grec et d’une mère suisse, est avant

tout un auteur de poèmes et de chroniques dans lesquels il jette un regard

aigu sur le monde contemporain. Il est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages,

parmi lesquels on peut retenir «Boulevard des philosophes» en 1966, «Orphée

errant» en 1989 ou plus récemment «La légende de Genève» et «L’échec fertile».

Georges Haldas, avec le journaliste Jean-Philippe Rapp et le réalisateur

Jakob Berger, a été en 1994 le lauréat du 1er prix catholique suisse de la

communication pour une série d’émissions de télévision intitulées «Pâques à

Jérusalem».

Des photos noir/blanc et couleur de Georges Haldas sont disponibles auprès

de l’Agence CIRIC, Bd de Grancy 17bis, CP 405, 1001 Lausanne, tél. 021/ 617

76 13 fax. 021/ 617 76 14

19 décembre 1996 | 00:00
par webmaster@kath.ch
Temps de lecture : env. 12  min.
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